De temps en temps

Il ne se passe rien. Il y a des moments où la vacuité de l’existence est exaspérante. Le plus difficile est de partager ces instants creux à plusieurs. Seul, je m’en tire encore : je peux musarder, respirer, voire même réfléchir. Mais devant les autres, il faut entretenir la conversation, sourire, plaisanter.

Je me suis assis comme tous les jours à la cafétéria après l’heure du repas. Je devrais peut-être arrêter le café : c’est une erreur. Ma seconde erreur est de m’asseoir en face de Rougerie, du service compta ou plutôt de son nez. Son appendice nasal me fascine : c’est une véritable curiosité touristique. Il s’allonge avant de bifurquer ver la droite puis de s’achever par une discrète boursouflure. Je m’en veux de m’attarder sur cette disgrâce physique. D’autant plus qu’un célèbre auteur théâtral en parlerait avec beaucoup plus de talent. N’empêche ! Rougerie devrait se faire opérer.

Rougerie ne parle que de foot et s’interroge depuis des mois sur les moyens de redresser les résultats du Paris Saint-Germain. Il a déjà licencié virtuellement plusieurs dizaines de joueurs et envisage la possibilité de faire revenir Platini sur le terrain.

 A ses cotés, Solange, la secrétaire de direction, minaude : quand elle n’a plus rien à faire, c’est la seule chose qu’elle sache encore faire. Elle croise haut ses superbes jambes gainées de soie noire. Derrière ses lunettes à fortes montures, son regard vert d’eau semble ne pas prêter attention à ses interlocuteurs, tout en examinant néanmoins sournoisement l’effet que son anatomie attirante produit sur ses collègues masculins. Des pensées impertinentes me traversent l’esprit. Je trouve le rapprochement du nez cabossé de Rougerie et du dessin parfait des lèvres soyeuses de Solange complètement surréaliste.

A ma droite, Dumartin, un commercial. Dumartin se plaint. Chez Dumartin, gémir est une seconde nature. Tous les sujets sont bons : la politique, le patron, sa femme, le menu de la cantine. Personne n’a jamais entendu Dumartin proférer une appréciation positive depuis qu’il a intégré l’entreprise. Au moment que je décris, les pleurnicheries de Dumartin ont au moins le mérite d’occuper l’espace sonore.

Autour de nous, des plateaux chargés de tasses fumantes circulent. Des groupes de collègues se sont formés : les uns activant paresseusement leur cuillère dans leur tasse, les autres soufflent précautionneusement sur leur breuvage préféré puis le lapent à petites gorgées. On baille, on s’endort, on  s’ennuie activement en collectivité.

Et c’est là, au moment précis où je touille lentement mon café, en espérant y faire fondre le morceau de sucre que je viens d’y noyer, que le temps s’arrête.

Au sens propre, le temps stoppe sa course. Le temps refuse de passer, figeant chacun dans la position qu’il tenait dans la dernière seconde qu’il aura vécue. J’ai ma montre dans mon champ de vision : les aiguilles se sont mis au repos. Au moment de l’incident, Rougerie est resté le doigt pointé vers le ciel comme pour signaler le hors-jeu imaginaire d’un attaquant férocement opposé à son équipe favorite. Solange a été surprise dans une attitude très féminine : les doigts caressant sa lumineuse chevelure d’acajou. Avec Dumartin, il n’y a pas de nouveauté : sa mine est pétrifiée dans une pose renfrognée et maussade, comme sculptée pour l’éternité par les affres de son existence médiocre.

Dans les premiers instants, je me dis que l’incident m’arrange. Cet après-midi, j’aurais du affronter le patron dans une réunion hebdomadaire que j’évite le plus souvent possible sous des prétextes de plus en plus invraisemblables. Aujourd’hui, j’aurais pu vraiment lui déclarer que je n’ai pas vu passer le temps !

Dans un second temps, si j’ose dire, je trouve la péripétie amère. Les jambes de Solange présentent un spectacle plaisant certes, mais je crains de me lasser un peu si je suis condamné à les admirer pour l’éternité. De plus, je n’envisage pas vraiment de me passionner pour les vicissitudes du Paris Saint-Germain au-delà d’une durée supérieure à trois siècles. Quant à Dumartin, quel motif de plainte trouvera-t-il encore dans un millénaire ? Je lui fais confiance, il a de l’imagination, il trouvera.

On peut se préparer à vivre ou à mourir, mais personne ne m’avait prévenu qu’il existait une situation intermédiaire pendant laquelle l’homme est privé de mouvement sans pour autant perdre conscience. Comment gère-t-on ce cas ? Nos biologistes et nos théologiens n’ont rien vu venir. C’est comme à la SNCF lorsque le train s’arrête, on est informé de rien ! Je voudrais quand même bien savoir si je suis mort ! C’est la moindre des choses, tout de même ! Je ne suis même plus sûr de mon existence !

Je n’ai mal nulle part, mais je me demande si nous allons souffrir. Il se pourrait que nos cellules continuent à vieillir et que nous nous désagrégions sur place. Ce serait assez désagréable de voir des petits morceaux de nous-même se détacher petit à petit de notre propre corps ! Dans trois cent ans, à la place des jambes de Solange, j’aurais sans doute une vue moins érotique sur son fémur tandis que l’index pointé de Rougerie se transformera en phalanges osseuses. Quelle horreur ! La seule chose qui me rassure c’est que je ne lirai plus l’angoisse sur le visage torturé de Dumartin. J’essaie de rassembler mes souvenirs de classe, section sciences naturelles. Le faciès d’un squelette ne respire pas l’anxiété. Quoique…. Avec Dumartin, on peut s’attendre à tout ! Et si son crâne était marqué à jamais d’un rictus d’amertume ? Ça serait anatomiquement bizarre mais ça expliquerait bien des choses !

Et mon âme ? Que mon corps se décompose, je veux bien, mais comment fait-on pour mon âme ? Qui va se préoccuper de son avenir ? Dieu est-il au courant de cet arrêt de tout mouvement sur terre ? J’espère qu’il se tient informé. Je vais peut-être prier pendant que je suis en forme et en formes, ça peut servir. De toute façon, je n’ai pas autre chose à faire.

Il faudrait quand même que le Créateur se décide d’appeler son service après-vente ou alors la maintenance ! Il faudrait qu’il se rende compte qu’on a besoin du temps ! Il a peut-être en réserve un autres temps ! Un temps de rechange en cas de panne ! Un générateur de secours ! Ce n’est pas possible c’être imprévoyant à ce point !

Je m’attendais à tout, mais je n’avais jamais envisagé que le temps puisse refuser un jour d’ajouter une seconde de plus à la précédente. Le temps ne devrait pas avoir le droit de marquer un temps d’arrêt. J’ai l’air fin devant mon café et mon morceau de sucre qui ne fond pas !

Autour de nous, plus rien ne se meut. Des plateaux chargés sont restés dans des mains embarrassées. Les fumerolles qui s’élèvent des derniers cafés servis refusent de se dissiper dans l’atmosphère. Le rire des femmes est muet : certaines d’entre elles sont restées la bouche grande ouverte ou la silhouette déformée par une hilarité éternelle. J’aperçois même des dents mal soignées ou des bridges métalliques.

A l’extérieur la situation doit être confuse. Je me demande comment le temps  un TGV lancé à trois cent kilomètres à l’heure peut réagir à cet arrêt net de sa course folle. Les voyageurs n’ont-ils pas tous été projetés dans la cabine du conducteur ? Si je pouvais avancer un peu mes lèvres, je crois que ma réflexion me ferait rire. Une image maritime me vient à l’esprit : et la mer ? Comment s’en sort-elle la mer ? La dernière vague est sûrement restée en suspens, j’aimerais voir la vague qui ne s’écrasera jamais sur la grève. La Terre ne tourne sûrement plus sur elle-même. Pourquoi ne sommes nous pas envoyés dans la stratosphère ? Peut-être que ce sont les néo-zélandais, aux antipodes, qui se sont envolés. Nous ne rencontrons plus jamais les All Blacks ou les Wallabies : ça nous ouvre des perspectives pour la prochaine Coupe du Monde de rugby. Si elle se déroule !

Et Janine ? Que fait-elle ? J’allais dire « en ce moment », mais il ne peut plus y avoir de moment clairement identifié puisque nous ne vivrons plus jamais une succession d’instants. Elle devait aller à son cours de yoga avec sa copine Flavie. J’espère qu’elle aura été surprise dans la position du lotus : elle sera plus à l’aise pour méditer. Elle qui ne peut jamais rester en place, elle va apprendre. Nous aurons partagé de bons instants avec Janine, sans savoir qu’un jour, il n’y aurait plus une seconde à vivre en commun !

Des pensées incongrues ou philosophiques m’obsèdent soudain : quelqu’un a dit qu’il fallait laisser du temps au temps. Il va être servi ! Pour combien de temps ? Suis-je fondé à dire dans une situation pareille que le temps me dure ? Plus personne ne pourra dire, aux heures de bureau, qu’il n’a pas le temps. Pour espérer posséder un bien, il faut que celui-ci existe. Actuellement, ce n’est pas le cas du temps puisque, techniquement, le temps s’est enfui.

Plus rien ne sera comme avant. Plus rien ne reviendra régulièrement : ni le temps des cerises, ni celui des moissons, ni celui des bilans de fin d’année. Le temps est devenu fou. C’est sûr : nous allons passer un temps fou à ne rien faire. Plus personne ne pourra dire qu’il a gagné ou perdu du temps. Je ne pourrais plus commencer mes phrases en annonçant « par les temps qui courent ». D’abord parce qu’apparemment, il n’y a pas plusieurs temps et ensuite parce que le temps ne marche même plus ! Il fait ce qu’il veut, le temps. Ou plus exactement le Tout-Puissant occupe Son temps comme Il l’entend.

Et puis soudain, un concert de carillons. Je reconnais la Marseillaise que j’ai patriotiquement enseignée à mon téléphone portable. Tout  semble se remettre en marche. Sur l’écran de mon ustensile de communication préféré s’affiche un message : « Veuillez m’excuser pour cette interruption momentanée due à un incident technique indépendamment de ma volonté. Signé : Dieu ».

Le brouhaha des conversations reprend. Les rires s’achèvent en cascade. La dernière vague peut enfin s’étaler tranquillement sur la plage. Un léger nuage de vapeur s’élève des tasses de café, comme il se doit dans un endroit consacré à cette boisson. Il est probable que le globe terrestre reprend sa course folle dans l’infini. Il faudrait quand même s’inquiéter du sort des néo-zélandais, des australiens  et des peuples lointains du Pacifique.

Combien de temps cet incident a-t-il duré ? La question n’a pas de sens puisque, précisément,  le temps s’est absenté durant cette période anormale. Est-on le jour même, le lendemain ou la semaine suivante ou dans trente ans ? Peut-être que nous reprenons tout à zéro ? Entre l’instant précédent et la seconde de remise en marche du monde, il s’est écoulé un laps de temps inquantifiable, c’est-à-dire inqualifiable.

Les autres font comme s’il ne s’était rien passé. Ou bien ils craignent d’être pris pour des fous s’ils racontent qu’ils ont connu un intermède d’absence de vie. Ou bien ils n’ont pas eu conscience de cet arrêt. Moi, je vais l’écrire, ce sera moins gênant pour le sérieux de ma réputation.

Cette question me submerge soudain : serais-je le seul à avoir continuer de penser pendant cet interruption ? Et si le temps s’était réfugié dans mon cerveau ? Il a bien fallu qu’il trouve un abri quelque part. Dans ma famille, je suis réputé pour attraper facilement toutes sortes de virus bizarres…  Pourquoi Dieu s’est-il adressé à moi ? J’ai peut-être été l’Elu pendant un certain temps…. Enfin, je veux dire pendant un non temps ! Je viens de faire un petit stage dans la quatrième dimension ! Comment vais-je expliquer cette histoire à Janine ? Elle va encore me mettre au régime !

Ma conviction d’avoir été le seul à vivre ce fragment d’éternité consciemment s’accroît quand je regarde Rougerie. Il n’a pas l’air gêné par cet arrêt de jeu : il décrit déjà la contre-attaque de son ailier favori. Solange finit de raviver sa coiffure : ses longs doigts glissent désormais sur sa joue ambrée tandis que son regard de jade se tourne vers l’horloge. J’ai un doute en ce qui la concerne : a-t-elle pensé quelque chose pendant ce morceau d’éternité ? Etait-elle avec moi ?  Si je lui en parle, elle va encore croire que je la drague ! Quant à Dumartin, il n’est visiblement pas affecté par ce moment surnaturel. Il continue ses jérémiades en nous faisant part d’un nouveau désagrément : il a l’impression que sa montre vient de s’arrêter. Il nous fait constater en levant son poignet que sa trotteuse, sans doute incommodée par l’incident, reste désespérément stable. Décidemment, c’est toujours sur Dumartin que les ennuis pleuvent.

Je ne plaindrai plus jamais que le temps passe, ni qu’il passe trop vite ou trop lentement. L’essentiel, c’est qu’il s’écoule. Un manque de temps, c’est tout de même assez désagréable à vivre !

Je viens d’apprendre d’une part que le Maître existe -j’avais des doutes à ce sujet- et d’autre part que le Maître ne maîtrise pas tout. Ça me rassure.

Une Réponse à “De temps en temps”

  1. Emma dit :

    Bonjour ! J’ai bien ri avec cette nouvelle comme avec celle des colleurs d’affiches … Mais comment faites-vous pour écrire autant ?? Je reviendrai lire la suite, très prometteuse … Si cela vous dit mon blog moi est là : http://emma-carpe-diem.bloxode.com/
    A une prochaine fois peut-être, à Rambouillet, Lyon … ou ailleurs ! Emma.

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