Un petit gars de banlieue

La glorieuse incertitude du sport existe bel et bien. La preuve, c’est que je suis là. Atteindre les demi-finales du 100 mètres olympique, c’était déjà un exploit impensable pour moi. Ce sont les journalistes français qui l’ont dit. Et le staff de l’équipe de France m’avait prévenu : on ne contredit pas les journalistes, sinon c’est qu’on n’a rien compris à la nécessité de soigner son image de marque. D’ailleurs, il vaudrait mieux que je ne parle pas trop selon les dirigeants. Il faut penser aux sponsors et ne pas dire de bêtises dans les micros !

En série, l’affaire s’est avérée facile. J’avais presque le temps de tailler une bavette avec le canadien qui courait tranquillement à mes cotés. Nous avions l’impression d’expédier les affaires courantes. En demi-finale, l’anglais qui m’avait battu aux championnats d’Europe a eu la bonne ou la mauvaise idée de me narguer avant la course. Son arrogance m’a exaspéré si bien que j’étais survolté et que c’est moi qui l’ai sorti de la compétition. Les journalistes ont été fortement contrariés : ils ne m’ont même pas interrogé. J’avais déjoué leurs pronostics, ça n’était pas très bon pour mon image. Mais enfin, pour une fois qu’un français se distinguait, ils ne pouvaient quand même pas faire la fine bouche. Ils se contentèrent de dire que je ne ferai pas le poids en finale dont le niveau allait être beaucoup trop relevé pour moi et qu’ils en étaient désolés d’avance.

Me voilà au départ de l’épreuve la plus prestigieuse du monde aux cotés des trois inévitables américains. Ils sont monstrueux, on dirait des haltérophiles. On ne voit que leurs veines saillantes qui courent le long de leurs musculatures sombres, sculpturales et luisantes.  Ils ont compris depuis longtemps que pour courir vite, il fallait certes des jambes mais aussi des épaules. J’espère qu’ils ne sont pas anabolisés sinon on va encore avoir des histoires. Il y a aussi deux Jamaïcains, également impressionnants. Chez eux le sprint est une religion, un peu comme le tiercé chez nous. Et puis un nigérien et un ivoirien. Avec ces deux là, nous allons probablement nous disputer la dernière place. Huit blacks en finale, c’est le tarif habituel !

Les médias français ont lourdement insisté. La plupart ont affirmé que je n’avais pas grand-chose à espérer. Pour motiver un athlète, on ne sait pas mieux faire ! Selon eux, on pouvait parler de miracle à propos de ce petit indigène de la banlieue parisienne qui se trouve propulser par hasard dans les meilleurs sprinters mondiaux. J’ai apprécié modérément le « par hasard » : j’ai bossé dur pour y arriver ! En plus, je suis à la ligne numéro un. On n’a jamais vu un coureur gagner le 100 mètres olympique en partant dans le premier couloir ! Ce serait une trouvaille !

Il est vrai qu’avec mes dix secondes quatre centièmes, mon meilleur temps de l’année, je fais figure de boulet à traîner par rapport aux fusées d’outre-atlantique capables de franchir le mur des dix secondes en ayant l’air de se balader. Pour m’encourager, je me dis quand même que j’aurais laissé sur place Harmin Harry, le champion olympique de Rome, en 1960 et que Jesse Owens aurait eu le plus grand mal à me suivre.

Moi, je crois que je suis là, peut-être par la force du Saint-Esprit, mais surtout par celle de Monsieur Soubie, mon prof de gym au Collège Jean Vilar dans le « neuf-trois » qui m’a remarqué en troisième. Dès ma première course, il m’a dit qu’il n’avait jamais rien vu de tel depuis Bambuck dans les années soixante. Il m’a immédiatement fait travailler durement. Il n’y avait que le sport qui m’intéressait au collège, je ne me suis donc pas fait prié. J’ai gravi rapidement tous les échelons : championnat de France cadet, junior, senior, championnat d’Europe et…. . Et me voici, en train de sautiller sur place dans un stade de 80 000 sud-africains en délire, aux cotés de superbes athlètes noirs qui me dépassent d’une bonne tête dans tous les sens, aussi bien en largeur qu’en hauteur. Chez Monsieur Soubie, c’était moi qui surpassais les autres. Mais Monsieur Soubie m’avait prévenu : il allait falloir que j’apprenne la modestie et l’humilité !

Le temps est chaud et sec. Ça me convient parfaitement. Je me souviens que l’anglais m’avait battu sous la pluie aux championnats d’Europe, il avait l’habitude du déluge.

Ma mère et mes sept frères et sœurs sont restés en Seine-Saint Denis. J’espère qu’ils ont fait réparer la télé, sinon ils peuvent toujours aller la voir chez le voisin. Ils doivent être en train de se demander ce qui m’arrive. Moi qui avais du mal à me sortir du trottoir de mon HLM, qui redoutais les trajets en RER, j’ai pris l’avion ! Dans la famille, c’était une première ! Et en plus je suis en train de faire l’intéressant à l’autre bout du monde devant un monde fou ! Ma mère m’a fait longuement la leçon avant le départ : tiens-toi bien à table, soit propre, ne dit pas de gros mots ! Je dois avouer que mon éducation laisse à désirer. A vrai dire, je n’ai d’ailleurs jamais désiré d’éducation. Mais mes interviewers ont l’air de trouver ça drôle. Je fais sans doute « très banlieue ». Quand j’aurai le temps, si je l’ai un jour, je travaillerai un look plus « sérieux » pour les dérouter un peu.

Aujourd’hui, mes anciens potes du collège sont, pour une bonne partie d’entre eux, au chômage. Ils doivent ainsi avoir tout le loisir de regarder la course. Mentalement, je salue Momo, Youssouf et surtout Yasmina aux yeux si doux. En partant de France, j’ai reçu un mot d’elle. Ce n’est peut-être pas le moment d’y penser, mais il faudra que je lui parle à mon retour. Quant à Mehdi, selon les dernières nouvelles du quartier, il est tombé entre les mains des flics pour un petit trafic qu’ils n’ont pas beaucoup apprécié et il purge quelques mois de prison. Pourvu qu’ils le laissent devant un écran ! Salut Mehdi !

Le rugissement de la foule s’éteint soudainement. Le starter vient de donner son premier ordre en anglais. Je traduis :

-A vos marques !

Nous nous installons dans les starting-blocks. Faire le vide, ne penser qu’à courir dans comme dans du coton, me disait Monsieur Soubie. Puissant et fluide, tout est là.

A mes cotés, le troisième américain souffle comme une locomotive. J’ai l’impression que le nigérien fait une prière rapide à haute voix dans un dialecte incompréhensible. La tension est palpable comme disent les journalistes. Le starter à l’air stressé lui aussi. Il hurle :

- Prêts ?

Prêt, c’est beaucoup dire, mais je n’ai pas le choix. Le vide, le coton. Pousser sur les jambes, ne pas se relever trop vite !

Faux départ ! L’ivoirien l’a fait exprès pour énerver tout le monde, c’est un coutumier du fait. J’ai l’impression qu’il sourit du bon tour qu’il vient de nous jouer. Il sait qu’au second départ, le fautif sera éliminé. Les temps de réaction au coup de pistolet seront donc un peu moins vifs.

La foule gronde : il va falloir recommencer.

Chacun revient derrière ses startings en se détendant comme il peut. Le nigérien en profite pour invoquer encore ses divinités, ça peut toujours servir. Sûrs de leur force, les américains paraissent incroyablement décontractés. Pour eux, le plus dur était de se qualifier dans leur championnat. Dans les universités américaines, il parait qu’ils sont au moins une dizaine qui pourraient être à notre place. Aujourd’hui, les trois meilleurs en rigoleraient presque. Quant aux Jamaïcains, ils ont l’air de s’en ficher complètement, ils dansent sur place. Un vieil air de reggae me traverse l’esprit.

Nouveau silence de la foule. Second départ. Au coup de tonnerre lâché par le starter, je me jette en avant comme un fou. J’ai résolu de ne pas me préoccuper des autres. Mon souci principal est de rester décontracté tout en poussant sur les jambes. Tirer sur les bras, garder ma ligne, surtout ne pas se désunir. Les hurlements de la foule et les glapissements des reporters qui s’étranglent dans leurs micros me parviennent comme un lointain brouhaha.

Mon départ est excellent, je le sens. J’ai l’impression d’entendre les encouragements que me criait Monsieur Soubie lorsque nous nous retrouvions sur ce vieux stade de banlieue durant ces longues soirées tristes d’automne ou d’hiver pendant lesquelles il me faisait répéter sans cesse les mêmes gestes augustes et précis du coureur de sprint.

Aux cinquante mètres, j’ai souvent des difficultés, mais aujourd’hui, curieusement, je m’aperçois que j’ai encore du répondant. Je m’examine mentalement : je suis parfaitement souple, élastique, délié. Je peux placer une nouvelle accélération. J’entends le ahanement et le bruit de cavalcade de mes adversaires, mais je ne les vois pas.

Dans l’espace d’une fraction infinitésimale de temps, j’ai le sentiment de ressentir des sensations inconnues presque enivrantes. Je dévore l’espace et le vent. Surtout ne pas se regarder courir. Je suis bien, très bien.  Les jambes répondent merveilleusement à mon appel. Dans les compétitions régionales, j’avais un très bon cassé du corps à l’arrivée : lorsque je me jetais sur la ligne, je pouvais gagner facilement un demi dixième de seconde supplémentaire. Si je leur fais ce coup là, je vais peut-être pouvoir accrocher la septième place voire la sixième. Qui sait ?

Aux soixante-dix mètres, j’ai l’impression de ne jamais avoir couru aussi vite. J’ai encore la lucidité de ne pas me crisper. Je n’aurai sans doute pas accès aux honneurs, mais comme me l’avait demandé Monsieur Soubie, j’aurai donné le meilleur de moi-même et pourrai donc ne rien regretter. Et puis, si je bats le record de France, mon nom sera écrit quelque part pour l’éternité. Maman sera contente : elle pourra montrer ma photo dans le journal à tout l’immeuble. Elle me dit souvent qu’il faut savoir se contenter de ce qu’on a sans envier son voisin. A propose de voisins, je me demande où mes concurrents de l’instant en sont. Mais je me concentre encore sur ma propre course.

Aux quatre-vingt dix mètres, je sais que je vais vivre la seconde la plus exaltante de mon histoire. Je jette un coup d’œil à ma droite. Comme prévu, deux américains et un jamaïcain déchaînés sont en tête, à la même hauteur. Le seul problème, c’est que moi aussi, je suis sur la même ligne qu’eux…

Laisser un commentaire