L’intelligent du village

Le village de Ponteau-sur-Yvette était connu pour le niveau d’abêtissement de ses habitants, inversement proportionnel à leur bagage éducatif. En dépit de l’abnégation sans faille de plusieurs générations d’instituteurs de la commune voisine, les trois cent cinquante âmes n’avaient guère été plus loin que le Certificat d’Etudes. Et encore, pas tous ! Les spécialistes les plus réputés de l’Education Nationale s’étaient penchés en vain sur ce phénomène unique dans les annales académiques. Se perdant en conjectures, ils avaient cessé leurs investigations après avoir conclu qu’un microclimat existait sur la commune qui rendait tout apprentissage correct du français et du calcul inaccessible à l’entendement des habitants de cet endroit.

Louis, le bistrotier, était un exemple impressionnant de cette non réussite. Le garçon se montra très tôt beaucoup plus intéressé par les bergères qui gardaient les chèvres dans les prés voisins que par sa scolarité qu’il suivait à temps partiel, très partiel. A titre exceptionnel, le maire Martial savait lire, c’est d’ailleurs l’unique raison pour laquelle il était maire. Il avait acquis et cultivé ce don grâce à l’abonnement de son père à France Football que son géniteur lui laissait parcourir lorsqu’il était enfant après l’avoir dûment analysé pendant trois jours les matchs du week-end.

Le facteur Germain lui n’avait pas besoin de lire dans la mesure où le reste du monde n’écrivait pas beaucoup aux résidents de ce village. Le préposé reconnaissait les lettres administratives des impôts ou de la préfecture à la cocarde tricolore qui ornait les enveloppes officielles et ce savoir-faire lui suffisait largement. Le temps libre que lui laissait son emploi, il pouvait le passer dans l’arrière salle du café de Louis à disputer des parties interminables de dominos avec les anciens du bourg.

Chaque lundi, un évènement particulier agitait furieusement la petite échoppe du buraliste Marcel. Les femmes et les jeunes filles du village faisaient la queue dès potron-minet devant sa devanture. C’était d’ailleurs le seul jour de la semaine où elles se levaient d’aussi bon matin. Elles attendaient fiévreusement l’arrivée du dernier numéro de Starix, l’hebdomadaire qui disait tout ce qu’elles voulaient savoir sur la vie des stars. Fourmillant de photos indiscrètes sur les vedettes à la mode, la revue n’offrait aucune lecture de textes, ce dont les fanatiques du village eussent d’ailleurs été bien incapables. Les jeunes filles utilisaient le reste de la semaine à commenter les dernières fiançailles de leurs idoles préférées, vigoureusement soutenues dans leurs réfléxions par des émissions télévisuelles de variétés débiles dont elles faisaient une consommation immodérée sans développer aucun sens critique, bien entendu.

Le café de Louis était le centre stratégique de la commune. Outre Germain que l’on pouvait y retrouver solidement agrippé au bar dès 11 heures du matin, on y croisait durant la journée la fine fleur de la population masculine de Ponteau. Il était de tradition de former à l’absorption d’alcool les jeunes garçons dès l’âge de onze ans en revenant des travaux des champs. D’ailleurs, très rapidement, les jeunes gens prenaient l’habitude de passer aussi chez Louis en partant travailler la terre familiale pour se donner encore un peu plus d’allant et de vigueur. Le dimanche, après la messe, les hommes se rendaient en file indienne chez le cafetier. Beaucoup d’entre eux estimaient qu’ils pouvaient y commenter à leur aise l’homélie du père Pimpon, leur curé attitré. Vers 13 heures, l’un soutenant l’autre ou l’un raccompagnant l’autre, les paysans de Ponteau-sur-Yvette regagnaient leur ferme d’un pas vacillant et d’une démarche approximative et le village s’endormait enfin dans une sieste longue, somptueuse et réparatrice jusqu’en fin d’après-midi.

Dans cette atmosphère surréaliste, les travaux agricoles se réalisaient n’importe comment. Personne ne surveillait les troupeaux de vaches qui paissaient n’importe quoi dans n’importe quel champ. Les fermiers ne savaient même pas reconnaître leur propre troupeau et trayaient les animaux qui ne leur appartenaient pas forcément quand ils en avaient envie ou quand les rencontres amicales chez Louis leur en laissaient le loisir. De nombreuses récoltes pourrissaient sur pied puisque les uns et les autres préféraient nettement, dans les chaudes journées de l’été, se distraire agréablement dans de longues parties de pétanque sur la place municipale.

Cependant le village présentait une particularité curieuse. A l’orée de la forêt, dans une ferme léguée par ses parents, vivait Julien. A trente cinq ans, contrairement à tous ses concitoyens Julien avait poursuivi de longues et brillantes études qui l’avaient conduit jusqu’à l’agrégation de philosophie. Julien s’était installé, solitaire et paisible, dans son village natal pour écrire. Son œuvre dans laquelle il analysait longuement les effets néfastes du progrès et du soi-disant modernisme connaissait un vif succès parmi les milieux intellectuels dont sa commune ne faisait évidemment pas partie.

Les Ponteauvins aimaient bien Julien, tout en s’en méfiant un peu. Ils admettaient la présence de Julien car de nombreuses émissions de télé, bien pensantes, avaient longuement expliqué qu’il fallait accepter la différence dans chaque communauté pour vivre heureux. C’est ainsi que Louis, sachant que l’écrivain philosophe ne buvait pas une goutte d’alcool, gardait toujours pour Julien une bouteille de sirop de grenadine dont il était le seul consommateur dans son établissement.

Lorsque Julien essayait de se mêler aux conversations sur la place du village en parlant des moissons, du travail de la ferme ou de tout autre sujet sérieux, les hommes se regardaient du coin de l’œil avec un sourire de compassion au coin des lèvres. Aucun des paysans ne comprenait quoique ce soit au discours du philosophe. Parfois, l’un d’eux  tapotait chaleureusement sur l’épaule de Julien en s’écriant :

-          Ha ! ha ! Sacré Julien, va !

Bientôt, Julien fut connu sous le sobriquet de l’Intelligent du Village.

Un jour Julien proposa à Martial, le maire, d’organiser un évènement culturel dans sa commune. Comme chaque fois qu’il accomplissait un effort de réflexion, Martial souleva le bord de son béret crasseux en le saisissant entre le pouce et l’index, puis se gratta le front du majeur de la même main. Son rapport au mot « culturel » était tel qu’il ne put s’empêcher de traduire la proposition de Julien en posant la question :

-          Tu veux faire venir Johnny Halliday au village ?

Pas  tout à fait. Julien avait plutôt en projet d’accueillir une troupe théâtrale de la ville voisine pour une représentation de l’Avare de Molière.

Martial réunit en urgence le Conseil Municipal pour une délibération exceptionnelle. Il se trouve qu’un conseiller avait entendu dire, par un voyageur de passage, que certaines communes mettaient sur pied des festivals artistiques pendant l’été. Après une série de pastis ingurgités nerveusement dans l’arrière-salle de Louis, Martial tapa fortement du plat de la main sur la table :

-          Bon, j’ai pris ma décision ! Je vais moderniser la commune !

Son conseil fut submergé d’émotion par l’énergie de cette déclaration. Chacun se retroussa les manches et se dévoua pour transformer la grande salle de la mairie en théâtre digne d’accueillir une représentation comme on en voit parfois à la télé sur la deuxième chaîne.

Au jour dit tout était prêt. Une estrade avait été louée pour permettre le jeu des acteurs. Les bancs de l’école avaient été réquisitionnés pour asseoir les spectateurs. Louis avait installé une buvette de secours à la porte de la mairie. Dans les rues de Ponteau, des affiches avaient été placardées pour que chacun se souvienne de l’heure du lever de rideau.

Le soir venu, le village se retrouva en tenue d’apparat dans la salle de spectacle improvisée. Martial avit revêtu son costume de mariage. Il s’était réservé la meilleure place au premier rang vers laquelle il s’avança majestueusement en n’omettant pas de saluer à gauche et à droite ses concitoyens et électeurs d’un geste auguste de la main et d’un hochement de tête mesuré. Germain était là aussi, accosté à la buvette de Louis pour le cas où celui-ci aurait eu besoin d’un coup de main s’il venait à être débordé par la foule.

La première partie de la pièce se déroula dans la consternation générale. Les spectateurs n’avaient jamais entendu employer certains mots prononcés par les acteurs et craignaient donc d’avoir affaire à une pièce d’origine étrangère. D’autres s’étonnaient que des policiers ne soient pas encore intervenus dans l’histoire, revolver au poing, comme on peut le voir dans n’importe quelle série américaine à la télé.

A l’entracte, Julien dut se livrer à une explication de texte détaillée. Le maire Martial fit celui qui avait parfaitement compris le fil de l’intrigue et appuya d’un mouvement du menton énergique la démonstration de l’Intelligent du village.

Les paysans de Ponteau-sur-Yvette se frottèrent longuement le menton en se regardant d’un air interrogatif. La maladie de Julien n’était-elle pas en train de contaminer leur maire. Mais enfin, puisque Martial était leur maire, il avait sûrement raison et il fallait donc faire comme il disait de faire. Durant la seconde partie de l’œuvre théâtrale, l’assistance fut donc beaucoup plus attentive. A certains moments, pour avoir l’air de suivre l’action, Martial s’esclaffait. Son rire tonitruant était immédiatement suivi de l’hilarité de la salle sans que le moment de la pièce soit forcément propice à l’amusement.

Lorsque le rideau tomba, Martial bondit de son siège pour acclamer le spectacle. La foule, en délire suscité, le suivit immédiatement dans son geste. Les applaudissements et les vivats se prolongeaient. Les acteurs n’en finissaient plus de saluer. Louis commençait à distribuer des canettes qui passaient de mains en mains parmi les rangs.

Au milieu d’un charivari que la salle de la mairie n’avait jamais connu, Martial sentit le moment venu de prendre une initiative qui allait couronner le haut niveau culturel de cette soirée. Se souvenant de ce qu’il convenait de crier dans les salles parisiennes, il s’époumona alors, rapidement accompagné de trois cents poitrines gonflées d’émotion :

- L’au-teur ! L’au-teur !

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