Les nouveaux mousquetaires

L’Incompris marmonnait dans son coin. Au bureau, il avait averti sa hiérarchie que l’entreprise allait dans le mur. Il voyait, jour après jour, de plus en plus de clients se détourner des logiciels qu’elle produisait pour s’adresser à des concurrents plus performants. Mais aucun de ses directeurs ne prenait ses avertissements en considération. Prétentieux, imbus de leurs personnes, persuadés de l’infaillibilité de leur stratégie, ils s’enfonçaient imperturbablement dans des difficultés que l’Incompris était le seul à anticiper. Et le comble, c’est que l’Incompris passait auprès de ses supérieurs pour un volatile de mauvais augure et même pour un défaitiste dont il convenait de se méfier.

A la maison, la situation de l’Incompris n’était pas plus attrayante. Son épouse Bernadette s’entêtait à le déranger précisément au moment où il avait besoin de calme pour se reposer. Il aimait à s’installer au coin de la cheminée où il ouvrait son quotidien pour se tenir informé de l’actualité mondiale. Et c’est, en général, au moment précis où il prenait connaissance des nouvelles d’Afghanistan ou d’Irak que son épouse lui lançait d’un ton rogue :

- Ça te fatiguerait de mettre la table ?

L’Incompris avait beau souligné l’importance qu’il y avait à lui permettre de développer sa conscience politique de citoyen, son épouse n’y entendait rien, ne voyant pas plus loin que l’urgence de servir la soupe familiale ou la salade de haricots verts fraîchement cueillis au supermarché voisin. L’Incompris estimait que c’était l’explication essentielle de la désaffection des électeurs pour la politique : il ne fallait s’étonner de rien tant qu’on harcèlerait les gens comme lui qui cherchaient à se tenir informés des affaires du monde.

Ses trois compagnons du moment hochaient la tête gravement. Non pas qu’ils comprenaient l’Incompris, mais il convenait dans cette petite société que chacun puisse exprimer ses rancoeurs sans être contrarié.

Ce postulat valait pour l’Incohérent. En cet instant d’ailleurs, l’Incohérent racontait une aventure à laquelle personne ne captait rien, même pas l’Incompris. L’Incohérent tentait d’expliquer comment il avait aidé un aveugle qui ressemblait à Michel Polnareff à traverser la rue. Mais en même temps, l’orateur déviait de cette anecdote pour conter sa dernière entrevue avec son inspecteur des impôts qui n’était visiblement pas décidé à accorder une quelconque attention aux arguments que l’Incohérent lui présentait pour éluder ou retarder le versement de sa contribution au budget de la Nation.

Le discours de l’Incohérent était d’autant plus difficile à suivre qu’il bégayait, ponctuait ses phrases de ricanements ou de soupirs ou encore d’onomatopées bizarres. Parfois une phrase entière sortait d’un seul jet de sa bouche lippue :

-          Tous des vendus !

Il affectionnait aussi une maxime bien sentie qui revenait souvent dans son expression :

-          De toute façon, je m’en fous, ils ne m’auront pas !

L’Incompris qui n’avait rien suivi de la démonstration de l’Incohérent se sentit obligé de donner la répartie à son voisin.

-          Finalement, l’Incohérent a raison : tous des vendus !

L’Incohérent approuva d’un fort mouvement de menton et retomba dans un mutisme qui soulagea ses compagnons pour un moment.

L’Incompétent ne savait rien faire. A l’école, il avait été évidemment le dernier en tout. Ses maîtres disaient de lui que, décidemment, il ne savait rien. Mais alors rien de rien. Les portes de l’Agence Nationale pour l’Emploi et des Assedic lui avaient donc tendu leurs battants grands ouverts, à moins qu’elles ne fussent à tambour. Mais son incompétence se faisait remarquer même dans ces institutions. Il se trompait tout le temps de guichet ou alors n’apportait jamais les bons papiers au bon moment. Il avait confondu à plusieurs reprises son livret militaire et son certificat de baptême ce qui avait fini par désarçonner la plus expérimentée des assistantes sociales de son quartier.

Présentement, l’Incompétent se félicitait du bon tour qu’il venait de réussir en jouant pour la première fois au Loto National. Il avait bien compris qu’il fallait cocher 6 cases et avait donc poser une croix, symbole qu’il maîtrisait parfaitement, sur les six premiers carrés du bulletin du n°1 au n°6. Il ne comprenait d’ailleurs pas vraiment la raison pour laquelle 49 choix possibles figuraient sur le document alors que la règle était de n’en cocher qu’une demi-douzaine.

L’Incompris et l’Incohérent aimaient bien l’Incompétent. Il leur donnait l’impression de maîtriser leurs propres existences. Ils l’approuvèrent donc déclarant que la vie seraient bien plus simple si les billets de loto ne comprenaient que six cases. L’Incohérent ne résista au plaisir de conclure :

-          Tous des vendus !

L’Incompris, comme d’habitude, ne vit pas le rapport de cette remarque avec le sujet de la conversation de l’Incompétent, ce qui ne l’empêcha pas d’approuver du bonnet.

L’Incompétent était légèrement préoccupé par le nouveau document que les autorités lui avaient demandé de remplir pour toucher une nouvelle allocation de subsistance qu’ils avaient du inventer spécialement pour prendre en charge ce cas inconnu jusqu’alors. Il suffisait qu’il y appose son nom et qu’il signe d’une croix.  Il tendit le formulaire à son voisin, l’Inconscient :

-          Tu y comprends quelque chose à leur truc ?

L’Inconscient n’avait jamais envisagé les conséquences de ses actes et encore moins ceux des autres :

-          Laisse donc tomber leur paperasse ! De toute façon, ils seront bien obligés de te filer le RMI !

Des trois hommes qui l’entouraient, c’est de l’Incohérent que l’Inconscient se sentait le plus proche. Lui aussi ponctuait fréquemment ses diatribes du célèbre :

-          De toute façon, je m’en fous…

Le fait était avéré que la vie d’autrui ne préoccupait guère l’Inconscient. Il laissait les robinets grands ouverts lorsqu’il se lavait les dents. Sa voiture, qu’il n’entretenait jamais, était garée n’importe où. Elle occupait le plus souvent trois places dans les parkings publics. Son immeuble profitait jusque très tard dans la nuit de sa musique préférée. A la police alertée par le voisinage, il n’avait pas hésité à déclarer :

-          De toute façon, je m’en fous…

Après avoir purgé quelque temps de prison pour injure à forces de l’ordre, il avait repris la même vie que précédemment jusqu’à être jeté à la rue par l’ensemble des habitants de sa cage d’escaliers, ligués contre lui.

Il avait tout de même réussi à trouver un emploi dans le service après-vente de l’entreprise de son beau-frère. Personne ne voulait s’atteler à ce travail en raison de l’agressivité constante des clients qui venaient se plaindre d’un produit défectueux. Les invectives et les insultes glissaient sur l’impavide Inconscient qui répondait invariablement aux récalcitrants :

-          De toute façon, je m’en fous…

Ses trois compagnons aimaient bien parler avec l’Inconscient puisque finalement, selon lui, rien n’avait vraiment d’importance. L’Incompris se sentait compris, l’Incohérent trouvait dans ce nihilisme une certaine forme de rationalité, quant à l’Incompétent, il accédait enfin au savoir puisque l’Inconscient n’en savait pas plus que lui.

Aujourd’hui, comme les autres jours, les sujets de conversation manquaient. Les quatre hommes n’étaient réunis que par leur inconsistance intellectuelle savamment entretenue par de longues heures passées devant leurs téléviseurs respectifs qui leur distillait les jeux les plus débiles que l’univers médiatique n’ait jamais inventés.

Soudain, l’Inconscient troubla le silence. En relevant la tête, il examina ses trois voisins d’un regard illuminé par une joie secrète et ils surent, à ce moment précis, que l’évènement allait avoir lieu. D’un claquement sec, l’Inconscient abattit en effet une carte sur la table :

- Bataille !

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