Ludwig Van Miloud

Les éducateurs du quartier ont expliqué à Miloud qu’il devait exprimer sa créativité. Ce n’est parce qu’il habite une cité misérable qu’il n’a pas droit à la culture. Alors Miloud, il a fait ni une ni deux, il s’est occupé de son imagination. Sans éducation musicale, sans soutien officiel, il a préparé pendant six mois son projet artistique, tout seul. Il y croit, il pense qu’il va vivre et faire vivre un grand moment à sa famille, sa bande de quartier, ses compagnons de misère.

Le plus difficile a été de faire venir la locomotive à vapeur dans la cour de son immeuble. Lorsqu’elle a compris que son image allait être associée à celle d’un HLM en état de décomposition avancé, la SNCF a émis quelques réserves. Mais Miloud a une vraie force de conviction, il aurait pu déplacer la Tour Eiffel. La vache normande souffrait du trac comme tous les grands artistes. Elle a été convaincue grâce à une botte de foin chipée au cirque qui s’est installée sur la place. Pour la corne de brume, Miloud n’a pas eu de mal, les fans de foot du quartier en font un usage inconsidéré les soirs de match.

En cette belle matinée dominicale du mois de juin, Miloud va diriger sa « Première Symphonie pour n’importe quoi ». Avant de monter sur le podium réservé au chef d’orchestre, il regarde la foule, les mains sont moites, le coeur est battant. Le public s’abrite sous les quelques platanes malades qui vivotent sur ce parking d’où il a fallu virer plusieurs carcasses rouillées ou calcinées de 4L ou de R5 pour laisser place au concert de Miloud.

Ils sont une quinzaine, assis sur des sièges de camping chamarrés et rafistolés ou des caisses volées sur des chantiers voisins. Son copain Rachid a convié sa famille : le grand-père qui fume un joint en parlant tout seul, la mère qui a amené son lapin sur ses genoux, un cousin qui sort de prison. Il y a aussi Youssef, l’épicier : Miloud lui ai offert une invitation contre un caddie gratuit. Son oncle Rafael a pris la précaution d’apporter « Paris-Turf » : c’est la première fois qu’il va au concert, il a peur de s’ennuyer. Maria, la portugaise de l’immeuble a apporté son tricot et quelques uns de ses huit enfants qui jouent à terre dans la poussière, les détritus et les gravats. Malika est là aussi avec ses sœurs. Elle suce une glace à la fraise. Ses grands yeux étonnés découvrent le bric-à-brac que Miloud a installé sur le parking. Miloud compte sur sa démonstration culturelle pour la surprendre.

Enfin, il arrive sur scène. Pour ses quinze ans, il est trop grand, Miloud. Sa silhouette maigrelette, légèrement voûtée, tangue, claudique, louvoie lorsqu’il avance à grandes enjambées décidées. Mais sous sa tignasse noire, un regard de braise, malin et malicieux  attire l’attention et parfois la sympathie.

Il est vêtu d’une veste à carreaux rouge et jaune particulièrement tapageuse. Il l’a « emprunté » aux clowns du cirque de la place. Elle baille largement sur les frêles épaules tandis que ses doigts peinent à dépasser les manches trop longues. Le nœud papillon rose achève une composition vestimentaire qu’il a voulu burlesque. C’est que Miloud a décidé que l’autodérision et le second degré allait faire partie de sa composition.

Pour le podium du chef d’orchestre, l’une des chaises de la cuisine de sa mère a fait l’affaire. Il aurait pu trouver mieux, mais Miloud a pensé que c’était un symbole : celui de la contre-culture dont il estime être le promoteur dans son quartier misérable. Les applaudissements crépitent sous le beau ciel d’été tandis que Miloud salue les quelques mélomanes qu’il a  réunis grâce à une promotion aussi irrésistible que fallacieuse.

Miloud se tourne désormais vers ses musiciens. Un court instant, le silence emplit l’atmosphère : Miloud  se pénètre de son œuvre avant d’attaquer le premier mouvement.

Miloud est un des rares élèves du quartier à avoir fréquenté le collège dans un autre but que la recherche de stupéfiant ou d’une bonne castagne avec les bandes rivales. Miloud est donc un être cultivé. De plus, il s’est littéralement passionné pour les cours du seul prof qui ose encore enseigner la musique dans l’établissement, Hermann Kruger. Celui-ci s’est imposé à ses élèves grâce à ses deux mètres et à sa carrure de All Black. Lorsque Miloud l’a approché à la fin de son premier cours, l’enseignant s’est immédiatement mis en position d’autodéfense. Le gamin a du l’amadouer avant de lui faire longuement parler du grand Ludwig Van Beethoven et de ses productions que l’enseignant, d’origine germanique, connaissait par coeur. Depuis, Miloud n’a plus quitté Hermann pour approfondir le sujet, à sa manière.

Il s’est inspiré de la « Grande » symphonie, la Neuvième, pour écrire une œuvre caricaturale qui, selon lui, allait symboliser la grandeur de la cité fraternelle où il vit, au cœur de la ville hostile. Il a étudié et bien compris le chef-d’œuvre du compositeur allemand, Miloud : dans le premier mouvement, il faut démarrer doucement pour être sûr d’arriver au bout. « Allegro ma non troppo », disait Ludwig. Speed, mais cool avait traduit Miloud. Il a donc confié l’attaque du premier mouvement aux cafetières. Salem, son jeune frère, a réussi à rassembler une demi-douzaine de ces instruments : il fait du café depuis ce matin comme un fou, pour que les cafetières sifflent au bon moment. Impeccable Salem ! L’harmonie est parfaite.

Maintenant, il faut mettre un peu de rythme : Salem se tourne vers les grille-pains qu’il a mis en batterie. A son signal, les toasts sautent joyeusement en l’air, retombant de toutes parts. Des claquements secs se mêlent agréablement au chant des machines à café. Les enfants se précipitent pour ramasser les morceaux de pain de mie grillés à souhait.

Armé d’un spaghetti en guise de baguette, Miloud surveille l’équilibre de son orchestre. Il se déchaîne soudainement en activant Souleymane, un copain de galère, juché sur la locomotive. Celui-ci n’attend qu’un signe de lui pour actionner joyeusement la sirène de son engin.

-« Tuuuuuuuuuuut ! »

Souleymane est à la fête, il éclate de rire. Tandis qu’emporté par l’émotion de l’artiste créateur, Miloud se tourne vers la vache Marguerite pour le second mouvement. Ludwig avait indiqué : « Molto Vivace ». Autrement dit : on commence à s’activer. Le bovin est titillée par son frère aîné Moktar : elle meugle au bon moment pour joindre sa frêle voix aux hurlements de la loco. Maintenant, Souleymane agite frénétiquement la poignée qui actionne le sifflet de l’engin prêté par un passionné des antiquités ferroviaires. Pourvu qu’il ne sabote pas le mouvement ! Miloud lui fait signe de se calmer.

Il faut laisser passer les cornes de brumes. Mauricio est à l’aise, il pratique l’instrument tous les week-ends au stade. Il a revêtu l’écharpe du club local. En arrière-fond, les cafetières continue à distiller joliment leurs gargouillis et accessoirement un peu de café qui se répand partout.

Le troisième mouvement arrive vite : c’est celui qui a donné le plus de mal au compositeur. « Adagio molto e cantabile », avait stipulé Beethoven. Quiétude et sérénité, avait expliqué le prof de musique après le déchaînement précédent. Il avait donc fallu que Miloud trouve quelque chose qui émette un bruit serein. Quel pari ! Salem déclenche l’enregistrement du ronflement sonore de son père réalisé spécialement la nuit précédente. Cette douce mélodie est accompagnée par le canari de Maria qui a bien voulu descendre son volatile nommé Pedro dans sa cage dorée. Pedro se donne à fond : il a bien déjeuné ce matin, il est content. Son roucoulement est joli, peut-être même un peu trop.

Et puis, c’est déjà le final. Miloud est submergé par l’inspiration et la transpiration. Tous les instruments s’expriment ensemble. Pedro est un peu débordé. Les cafetières aussi, par le café. Souleymane, littéralement suspendu au sifflet de son instrument favori entre en transe. Moktar  s’étrangle de joie : il pousse à fond ses cornes de brume. Le spaghetti de Miloud s’agite furieusement. L’ensemble prend de l’ampleur, devient gargantuesque, superbement cacophonique. Le public est ébahi, sous le charme. Même Rafael a cessé d’étudier « Paris-Turf ». Les enfants ne jouent plus. Debout, leurs ventres à l’air, quelques doigts dans les nez, il regarde d’un air inquiet la veste multicolore de Miloud qui se contorsionne dans tous les sens au milieu d’un tintamarre parfaitement inaudible. Quand la catastrophe survient.

D’une fenêtre du premier étage s’échappe une harmonie légère, fluide, vaporeuse. C’est l’heure du cours de piano de Naïma. Elle est la fierté du conservatoire municipal. Sa dextérité est déjà reconnue. Sous les platanes, au milieu des pelouses pelées, Salem, Youssouf, Rafael, Maria et même Malika se groupent, le cou tendu, au pied du HLM d’où s’envole une sonate de Schubert. Dans le ciel d’été.

Sur une chaise de cuisine, une veste de clown est brisée, abattue, prostrée, vaincue.

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