Un entretien d’évaluation particulier

-          Et si l’on parlait un peu de vos objectifs annuels ?

Nous sommes assis face à face autour d’une table ronde dans son bureau du troisième étage. C’est la première fois que je lui parle de mon sixième sens. Mais Georges Perrier ne comprend rien. Il doit conduire mon entretien d’évaluation annuel, c’est le seul évènement qui lui importe.

Je suis en train de lui expliquer que je suis doté de pouvoirs étranges, extrasensoriels qui devraient être beaucoup mieux exploités dans l’entreprise et lui, il me parle de mes objectifs annuels ! Par exemple, je suis capable dans une réunion de travail de rédiger son compte-rendu avant qu’elle ne se soit tenue tant ce que chacun va dire est une évidence pour moi. Perrier me regarde benoitement : il hésite entre l’envie de rire et la tentation de me virer qui le démange.

Perrier est un bon vivant, son ventre pansu débordant largement de ses ceintures de pantalon atteste de ses habitudes alimentaires plantureuses. Il promène un regard bleu électrique sur le monde dans un visage bouffi surmonté de cheveux gris peignés en brosse. En m’écoutant, ses joues rosies ont légèrement pali. Il a commencé par trouver mon discours intéressant mais comme j’insistai sur mes capacités de divination, il a voulu faire de l’humour en me demandant ce qu’il allait, selon mes visions, écrire dans mon dossier d’évaluation

La discussion se poursuit, un peu surréaliste, mais la loi est avec moi : j’ai le droit de m’exprimer lors de cet entretien. Je rappelle à Pérrier que je suis le seul à avoir deviner, à l’issue de la dernière réunion avec les japonais, que nos clients nippons allait nous lâcher en dépit ou à cause de leurs courbettes polies et leurs sourires sirupeux. Il m’avait alors vertement tancé et même  accusé de défaitisme commercial, problème que nous aurions, selon ses dires, à réexaminer lors de mon évaluation professionnelle. Précisément celle qui se tient en ce bel après-midi d’automne. Or, ce matin même, Perrier a reçu un mail charmant de nos ex-partenaires japonais nous prévenant que nous pouvions faire le deuil du contrat  mirobolant que nous avions envisagé.

Perrier n’apprécie guère l’évocation de ce désagréable échec. Dans son regard, il me semble lire qu’il calcule déjà le montant des indemnités de mon licenciement. Puis devant l’énormité du résultat, il passe sa main sur son visage dans un geste de lassitude :

-          Ecoutez, mon vieux, j’ai eu une journée difficile… Si nous terminions cette évaluation dans des conditions normales ?

Il tente de revenir aux techniques d’entretien qu’il maîtrise parfaitement en me parlant de mes objectifs annuels.

Mais je suis lancé. Je lui rétorque que je ne signerai pas un compte-rendu bidonné. Je dois m’exprimer complètement d’abord pour qu’il comprenne bien ma problématique et ensuite parce que l’entretien d’évaluation est un moment privilégié de dialogue entre le supérieur hiérarchique et son subordonné qui doit leur permettre de se connaître davantage et de mieux percevoir les potentialités de chaque agent. C’est syndicalement homologué.

Perrier soupire.

Je lui raconte que je me suis aperçu de mon don pendant mes années d’école primaire. En début de classe, une voix mystérieuse et un poids anormal sur l’estomac me prévenaient que j’allais être, dans les secondes suivantes, invité à venir réciter la leçon du jour au tableau. L’instituteur parcourait encore la liste des élèves à la recherche de sa victime que je l’entendais déjà hurler mon nom en se félicitant mentalement du désastre scolaire qui devait immanquablement s’en suivre. Le plus souvent, la catastrophe se déroulait à la satisfaction générale. Mes intuitions m’avisaient en effet des dangers que je courais qu’après l’entrée en classe ce qui ne me laissait pas le délai convenable pour apprendre le chapitre ou le poème voulu.

-          Quel dommage ! m’interrompt ironiquement Perrier.

A son ton, je devine qu’il aurait aimé que mes intuitions me permettent de faire une carrière scolaire plus brillante et d’accéder ainsi à des postes élevés, ce qui aurait présenté pour lui l’avantage de ne pas encombrer son service d’un illuminé dont il n’arrive pas à se défaire.

-          Mais ce n’est pas tout ! fais-je en tapant amicalement sur l’épaule de Perrier.

-          Ah ! Bon ! Je me disais aussi…

-          Figurez vous que je me suis souvent abstenu de parler de mon génie pour éviter des réactions d’incrédulité fort désobligeantes.

Perrier ne manque pas de se moquer de nouveau :

-          Ça ne m’étonne pas ! Les gens manquent tellement de tact !

J’égrène mes souvenirs pour que Perrier assimile bien l’ampleur de mon problème, en dépit des coups d’oeil fréquents qu’il porte à son bracelet-montre.

A onze ans, j’ai avoué mon talent à l’abbé Ducard en confession, l’avant-veille de ma première communion. Je ne voyais pas grand-chose d’autre à lui dire. Le prêtre n’a pas vraiment aimé ma franchise. De l’altercation qui s’en est suivie, je retins essentiellement qu’il convenait, selon l’Eglise, primo que je ne fasse pas le malin et secundo que je me contente de commettre des péchés corrects comme mes camarades. J’en conclus que le Tout-Puissant n’admettait pas de concurrence terrestre dans le domaine des pouvoirs surnaturels. Je m’accusai donc de péchés normaux pour mon âge : gourmandise, mensonge et bien entendu pensées impures pour achever de rassurer l’ecclésiastique.

-          Vous permettez que j’aille me chercher un petit café ! Je pense que nous allons en avoir pour un moment !

Perrier sort de son bureau. Il a raison, il faut que refasse l’historique de la question.

Plus tard, j’ai essayé de communiquer sur l’étendue de mes pouvoirs avec Jeannine lorsque nous sommes sortis ensemble, ce que j’avais immédiatement prévu dès le moment étoilé où nos regards s’étaient croisés pour la première fois. Pour l’impressionner, j’avais même pronostiqué lors du réveillon passé chez ses parents que son père allait se couper en ouvrant les huîtres. Lorsque mon éventuel futur beau-père entra dans le salon en tenant piteusement sa main ensanglantée, Jeannine m’a giflé sur le champ en m’accusant d’attenter à la vie des siens. Je me suis dévoué pour emmener la victime aux urgences mais ce fut la dernière soirée que je passai avec Jeannine.

Un jour, j’ai rencontré Rose-Marie, vendeuse de sous-vêtements aux Galeries Lafayette. Je l’ai immédiatement demandé en mariage par-dessus les gaines-culottes tant je savais que notre aventure allait se terminer ainsi. J’ajoutai que je formulai l’espoir que son père n’avait pas d’affection particulière pour les fruits de mer. Lorsque les deux vigiles musclés me reconduirent fermement à la porte du magasin, je compris qu’il fallait que je maîtrise davantage mes capacités de divination. Un être trop doué ne plait pas forcément. Le monde n’est pas prêt à accepter les êtres hors normes. Il fallait que je m’en persuade pour vivre heureux en dépit de l’étendue de mon don.

Le 12 juillet 1998, je crus bien m’être débarrassé de mes encombrants pouvoirs. Dans toutes mes visions je voyais le capitaine brésilien victorieux soulever la Coupe du Monde. Ce pronostic me semblait d’autant plus assuré que ce geste se répétait partout où se distinguait la célèbre équipe sud-américaine. Je n’avais pas compté avec les coups de tête de Zizou. Notre célébrité nationale me délivra de mes étranges prémonitions. Je lui écrivis pour l’en remercier, il me répondit d’aller consulter le corps médical tant mes révélations lui parurent surprenantes.

Malheureusement ce ne fut qu’un moment de rémission due à la glorieuse incertitude du sport.

Perrier revient en touillant son breuvage dans un gobelet qu’il dépose méticuleusement sur son bureau. Il s’informe :

-          Où en étions-nous ? Au moment où vous aviez prévu la fin du monde ?

Je m’indigne :

-          Certains animaux sont capables d’anticiper des tremblements de terre. C’est prouvé scientifiquement ! Pourquoi ne le serai-je pas ?

-          Je me le demande en effet !

Je tente encore de convaincre Perrier de l’étrangeté de ma situation et de ma personnalité qui ne peut en aucun cas rentrer dans le cadre des cases de son dossier. Je prends un exemple pour mieux m’en expliquer. Lorsque j’approche d’un feu vert en voiture, j’ai continuellement un pressentiment, concrétisé par un serrement de la gorge, une moiteur inopinée de la paume des mains, une rougeur au front qui m’avertissent du passage immédiat à l’orange du signal lumineux. Ainsi, je ne commets jamais de faute qui pourrait entraîner un retrait de quelques points de permis.

-          Très intéressant ! Il faudrait informer la prévention routière !

Par les fenêtres du bureau de Perrier, j’aperçois les lumières de la ville : la nuit est tombée. Je propose d’interrompre l’entretien  et de le reprendre le lendemain. La femme de ménage va passer et probablement nous déranger. Perrier me répond que, pour la femme de ménage il est au courant, qu’effectivement il est un peu fatigué mais qu’il aimerait bien terminer ce soir parce que demain, il a un programme de travail sérieux.

Comme prévu, Malika pénètre dans le bureau s’en y être invitée comme d’habitude, précédée de son balai, armée jusqu’au dents d’un chiffon douteux, d’un sac poubelle troué et d’un spray dépoussiérant usagé. Dans sa blouse bleu ciel et ses gants de caoutchouc rosé, elle s’active dans tous les coins du bureau avec dextérité, malgré son embonpoint légendaire.

Elle m’a reconnu et m’adresse un sourire éclatant :

-          Monsieur Alexandre, vous aviez raison : mon enfant est guéri depuis ce matin et ma voisine a retrouvé du travail aujourd’hui ! Vous êtes un grand marabout, Monsieur Alexandre !

Visiblement, Perrier se sent mal. Il a du mal à déglutir. De pâle, son teint a viré au décoloré. Il postillonne, halète et bafouille :

-          A… A… Alexandre ! Si… si… je comprends bien vous donnez des consultations divinatoires dans vos heures de bureaux, maintenant ?

Toutes ses notions de management, chèrement acquises en trente deux ans de service sont en train de s’évanouir. Lui aussi.

Et puis, dans un dernier râle, comme transporté par l’ambiance surnaturelle du moment, il ajoute :

-          Et… vous…  vous prenez combien ?

  

2 Réponses à “Un entretien d’évaluation particulier”

  1. Cilou dit :

    Bravo, j’ai mon EPI la semaine prochaine !!
    Je n’aurais jamais dû lire cette histoire !!
    Je sens qu’au moment ou la conversation sera la plus tendue cette histoire va ressurgir et obligatoirement je me mettrai à sourire !!
    Heureusement, mes objectifs sont atteints, et aucun contrat asiatique en vue !!
    Je viens de passer un bon moment…merci

  2. Tintin dit :

    Bonne chance pour votre EPI !!
    Tintin

Laisser un commentaire