La dernière nuit

Jean a décidé de passer sa dernière nuit d’homme libre sur le banc du jardin public de son enfance. C’est un vieux banc en bois, pas très confortable, d’un vert d’eau qui s’écaille par endroit. Il est divisé dans le sens de la longueur par un dossier de telle sorte que l’on peut s’y asseoir à plusieurs, dos à dos. C’est là que sa mère passait de longues après-midi lorsqu’elle n’était pas de service et que les beaux jours autorisaient cette sortie tandis que les enfants jouaient au parterre ou dans le bac de sable. 

 Jean s’allonge sur une moitié du banc. Il roule sa veste en boule sous sa tête. En plein mois de juin, la nuit est douce et étoilée. Il sera bien. Immanquablement, il s’amuse comme dans son enfance à retrouver la Grande Ourse et l’Etoile du Berger au milieu des millions de scintillements qui illuminent la voûte céleste. Au bout d’un moment, il se convainc de les avoir redécouverts. Il n’est sûr de rien, mais un soir comme celui-là, il faut entrer en communion avec les éléments de la nature. On va donc dire qu’il a trouvé les étoiles préférées des enfants. Il a allumé une cigarette. Ce sera sans doute la dernière, demain il devra arrêter. Il admire un instant les volutes qu’il exhale se confondre avec le bleu de la nuit. La dernière fois qu’il a passé la nuit dehors, c’était il y a bien longtemps, lors d’un camp de scouts. Il ne peut même pas dire que ce fut une soirée « à la belle étoile » puisqu’il a plu jusqu’au matin. 

La nuit porte conseil, mais Jean n’a pas besoin de son avis. Sa décision est prise. Il souhaite simplement que la nuit l’apaise. Dans le silence, les cris du jardin d’enfants lui reviennent à l’esprit. Ses disputes avec Marjorie, la fille de la voisine y étaient célèbres. Elle avait pour objectif affiché de s’emparer du camion jaune de Jean qui la passionnait bien davantage que les poupées de son que sa mère s’entêtait à lui acheter.  Soudain, Jean a le sentiment d’une présence et se soulève à demi. Une silhouette sombre et massive se dessine sur le fond céleste. 

- Bonsoir !

 L’homme n’est pas agressif. Il entame une cigarette, lui aussi. A la lueur de son briquet Jean distingue ses traits. C’est un noir. 

 -Salif !  

- Jean ! 

Sans davantage de présentations, l’homme s’allonge sur l’autre moitié du banc. Jean se croit obliger d’expliquer sa démarche au nouveau venu. 

-J’avais envie de passer ma dernière nuit de… 

 -Je sais, je sais, moi aussi…

Jean fouille sa mémoire. Il ne se souvient pas d’un enfant de couleur parmi ceux qui fréquentaient le jardin du temps où il s’y disputait avec Marjorie.

-Camerounais ?

-Malien

De part et d’autre du banc, les deux hommes fument les yeux plantés dans les étoiles.

- Belle nuit n’est-ce pas ?

Salif répond que la nuit peut-être belle et violente. Elle peut devenir indifféremment la douce nuit de Noël, la Nuit des Longs Couteaux ou la Nuit Blanche de ceux que la vie torture trop pour pouvoir dormir.  Jean pense qu’il ne faut pas trop dénigrer la nuit. Elle remplit la mission essentielle de séparer les jours. Comment ferait-on si aujourd’hui se confondait avec hier ou demain ? Salif acquiesce. Il répond qu’il n’a plus peur de la nuit comme lorsqu’il était enfant au Mali. Là-bas, il craignait surtout que les mauvais esprits l’emportent au loin lorsque le jour déclinait. Jean le rassure : tous les enfants du monde ont la même crainte. Lui-même passait un certain temps à regarder sous son lit ou dans son armoire avant de se coucher au cas où le Diable Malin aurait eut l’idée de s’y dissimuler avec des intentions coupables. Salif rit de bon cœur.  Voilà longtemps que le malien n’a pas couché dans un vrai lit. Pendant l’été, il dort chaque soir sur son banc. Normalement, il ne le partage pas. La rue est un endroit rude. Même sans toit, chacun y fait respecter son espace. Jean répond qu’il est désolé et qu’il peut chercher un autre banc si besoin est. Salif s’esclaffe de nouveau et assure que Jean peut rester :

-Bienvenue à la maison, ajoute-t-il ironiquement 

Salif a besoin de parler. De raconter son enfance à Bafoulé. Les jeux de rue avec des dizaines de jeunes va-nu-pieds en tee-shirt blancs tandis que les mères pilaient le mil ou portaient de lourdes charges sur leurs têtes, déformant peu à peu leurs fragiles silhouettes. Salif raconte la légende de l’hippopotame rose qui protégeait la contrée de toutes les catastrophes.  Et puis, c’est en traversant son village que deux fleuves se réunissent sans vraiment se mélanger pour former le Sénégal. Cette image de deux rivières qui se rejoignent sans mêler leurs eaux frappe l’esprit de Jean. Il dit qu’il s’en souviendra. L’heure s’avance. Au loin, les rumeurs de la ville se sont tues. Jean éprouve le besoin de se confier. Il n’a jamais connu son père parti trop tôt de la maison. Mais grâce au dévouement de sa mère, il a vécu une enfance heureuse, si ce n’était cette chipie de Marjorie qui ne le lassait jamais en paix. Salif rigole encore. Comme beaucoup d’africains, Salif exprime souvent sa joie de vivre, même et surtout dans des moments qui pourraient être dramatiques.  Des instants tragiques, il en a connu Salif. La misère qui l’a poussé jusqu’à Dakar dans le vain espoir d’y trouver un emploi. Puis le départ sur l’océan, un jour ou plutôt une nuit comme celle d’aujourd’hui. La traversée jusqu’en Espagne a duré plusieurs jours. A plusieurs reprises, les tempêtes ont failli faire chavirer la frêle embarcation des passeurs. Dans la pirogue, les hommes luttaient entre eux pour leur survie. Plusieurs sont passés par-dessus bord. Salif avait la chance d’être fort, musclé et donc respecté. Puis ce fut l’Europe, la galère, les squats, les faux papiers, les rapines pour manger. Aujourd’hui, il a enfin trouvé un job de cantonnier, mais il n’a toujours pas de toit et, vu la mine de trois pieds de long que lui tire l’employé des HLM, Salif pense qu’il n’en aura pas de sitôt. Salif éclate encore d’un rire sonore et amer en évoquant le visage du fonctionnaire qui reçoit à l’Office les gens qui ne vivent pas chez eux.

Jean a eu un peu plus de chance. Il se souvient de sa mère, Janette, aide-soignante à l’hôpital. Elle « faisait » souvent les nuits, c’était mieux payé. Les soirs de service, elle menait Jean chez la mère Pignon. Il dormait dans la même chambre que Marjorie qui lui racontait des histoires de monstres jusqu’à une heure avancée de la nuit pour lui faire peur. Plus tard, Jean restait seul le soir dans l’appartement du 6ème étage. Là, après les leçons et les devoirs, lorsque sa mère avait tiré la porte, il se réfugiait sous ses couvertures avec Plouf, son chat tigré préféré.

L’atmosphère fraîchit. C’est plutôt bon signe. Jean se souvient des petits vieux qui sont morts de chaud pendant les nuits de canicule de 2003. Quelle atrocité de mourir de chaleur en pleine nuit ! Et puis, il raconte encore. Sa précédente nuit à l’air libre. Cet orage épouvantable qui a inondé la tente où sa troupe de scouts essayait de s’endormir. Les moniteurs et monitrices s’étaient discrètement éclipsés pour passer la soirée à la fête du village voisin. Sans doute pour valser ou draguer. Les enfants livrés à eux-mêmes avaient du dans l’obscurité complète trouver refuge dans une grange abandonnée. Au retour, l’abbé Ducard, le curé de la paroisse, n’avait pas vraiment apprécié cette équipée ni l’insouciance des chefs d’équipe.

Et puis, soudain, Jean voit Salif qui les attend lui et Marjorie à la sortie de l’école. A mi-chemin, il leur achètera une monstrueuse barbe à papa et il rigolera encore d’une manière si communicatrice lorsque les visages des enfants disparaîtront dans un nuage de sucrerie. Plus loin, ils rencontreront l’hippopotame rose qui les aidera à traverser les rues dangereuses. Marjorie ne sera pas satisfaite car l’hippopotame rose n’est pas assez monstrueux. Il ne fait peur à personne. Par contre, Jean obligera Marjorie à croiser la figure émaciée de l’abbé Ducard qui communiquera une trouille bleue à la petite fille. Jean, dont la mine sourit encore du bon tour joué à Marjorie, est secoué subitement de tremblements insupportables. Il reconnaît enfin la mine échevelée de Bertrand au-dessus de lui. Ses paupières s’habituent péniblement à la luminosité matinale. En tâtonnant, il tend la main à ses cotés, Salif est parti depuis longtemps. La voix de Bertrand lui transperce durement les tympans :

- Jean ! Jean ! Qu’est-ce que tu fous ici ? T’es complètement cinglé ! Tout le monde est déjà à l’Eglise ! Marjorie t’attend ! 

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