Un moment d’hésitation

 Il allait monter dans le train Orient Express Venise lorsque Luigi hésita. Bertille était déjà installée dans le compartiment réservé au jeune couple. Il fallait la rejoindre rapidement. Ce mariage avait été arrangé par son père. Luigi avait été convoqué un soir d’automne dans le bureau paternel pour entendre les mesures qu’avait prises le vieil Emilio pour sceller son destin. On ne résistait pas au vieil Emilio puisque le roi de la casserole avait résisté à tout : mai 68, l’arrivée des chinois sur le marché, la crise. L’immigré italien régnait sur les ustensiles ménagers depuis plusieurs décennies sans l’ombre d’une anicroche économique : un expansion régulière, des bénéfices permanents, des actionnaires heureux, aucun licenciement de salariés, mais une main de fer.

A l’aube de ses quatre vingt cinq ans, l’aristocrate sentant probablement sa fin prochaine avait été saisi d’une nouvelle ambition. Laisser sa marque dans les esprits. Et pour parler à son prochain, il fallait s’approprier les médias. De cette réflexion était née l’idée d’unir Luigi et Bertille, la fille d’Aymar Di Salvio. La famille Di Salvio présentait le double avantage d’être d’ascendance napolitaine et d’être propriétaire d’un des plus grands groupes de presse du pays. Bien entendu, Emilio n’avait aucune intention de se préoccuper de l’avis et encore moins du sentiment des deux futurs époux.

- Vous devriez monter, Monsieur, le train va partir !  Le contrôleur s’était approché de Luigi pour prononcer ces quelques mots en portant respectueusement la main à sa casquette. Dans le même instant, Luigi perçut une agitation inhabituelle au bout du quai sans y prêter vraiment attention. Sa pensée vagabonda encore. Les fiançailles du couple avait réuni près de 300 personnes dont Luigi ne connaissait pas les trois quarts. Sur les parterres verdoyants et lumineux de la propriété familiale, Emilio avait étalé un luxe inouï : buffets garnis en permanences, statues de bronze à l’allure antique, personnels pléthoriques et empressés auprès des invités. Plusieurs fois, Luigi s’était perdu parmi les groupes qui se formaient autour de la piscine aux reflets d’argent ou bien entre les bosquets enflammés par l’été chaleureux. En tendant l’oreille, il s’aperçut que beaucoup de convives ne connaissaient même pas la raison de leur présence. Certains confondirent Luigi avec un maître d’hôtel et lui commandèrent une assiette de crudités ou de charcuterie.

Sur le quai, l’attroupement s’était approché de Luigi. Une meute de journalistes hurlant et de photographes crépitant avançaient en reculant, si l’on ose dire. Tous s’agitaient fiévreusement, affairés à recueillir la meilleure photo ou le mot le plus spirituel d’un homme dont la haute taille dominait les rangs serrés qui l’entouraient.  Bertille était une jeune femme de vingt cinq ans, posée, raisonnable, qui n’avait pas su non plus résister aux injonctions de son géniteur. Luigi n’avait rien de spécial à lui reprocher si ce n’est ce regard impersonnel qu’elle posait sur ceux qui la croisaient comme si tout ce qui lui arrivait lui était fondamentalement étranger. Elle avait accueilli la nouvelle de son mariage comme une obligation de la vie qu’elle devait accomplir sans avoir à porter d’appréciation sur le bien fondé de l’évènement et sans songer à un rébellion contre l’autorité familiale.

Luigi avait fait sa cour avec assiduité et abnégation, Bertille y avait répondu favorablement puisque c’est ce que son père lui avait demandé. Luigi percevait clairement qu’elle n’y mettait aucun sentiment ni même l’ombre d’un intérêt qui aurait pu lui faire penser qu’un jour peut-être, quelque chose d’authentique pourrait naître entre eux.

Au centre des projecteurs et des flashes, l’homme de haute taille souriait. Il avait l’air décontracté, sûr de son pouvoir attractif et déterminé à l’utiliser.  A coté de Luigi, le contrôleur insista de nouveau : 

- Monsieur, nous allons partir ! Luigi pensa que, plus tard, sa vie se déroulerait entre les leçons de savoir-vivre de son père tant qu’il vivrait, les déjeuners d’affaire, les parties de golf ou de tennis entre gens du monde, les vacances sur la Riviera avec les mêmes gens du même monde. Bertille serait là, à ses cotés, sereine, mondaine, représentative. Elle serait là, mais en même temps complètement absente pour lui. . Il sera du dernier convenable de faire deux enfants à Bertille et de les élever dans le respect de la  tradition familiale. Après le décès d’Emilio, il aurait à reprendre en mains un empire médiatico-industriel auquel il ne comprenait pas grand-chose.

Le brouhaha, les cris, l’hystérie qui gagnaient la petite troupe autour de l’homme à haute stature avaient atteint désormais sa hauteur. Il dut s’écarter pour faire place. Et puis dans un éclair de flash, il reconnut au centre de la mêlée la silhouette de Barack Obama.

Luigi revécut d’un seul coup son discours du 5 novembre 2009, au matin. L’éducation sévère et polyglotte qu’Emilio lui avait donnée, lui avait pour une fois rendu service : il put suivre en direct et en anglais le discours du nouveau Président. Ce matin là, il fut surpris comme tant d’autres par la haute qualité du message d’espoir que l’homme délivrait au monde entier. Son évocation de la vie quotidienne des américains moyens avait bouleversé Luigi : en écoutant le nouvel élu, il avait vécu l’angoisse de ces couples criblés de dettes ou éprouvé la souffrance de cette vieille femme noire luttant tout au long de sa vie pour la justice et l’égalité. Dans un puissant souffle historique, le Président avait su exalter les cheminements, les doutes et les victoires d’un grand peuple deux fois séculaire. Pour la première fois de sa vie, Luigi eut l’intuition que quelqu’un pouvait transcender la vision d’un monde médiocrement organisé autour de conflits armés repoussés dans des contrées inconnues, d’un affairisme financier sans foi ni loi et d’une recherche éhontée d’un profit arraché à la sueur du plus grand nombre pour le confort de quelques uns.

Luigi eut un dernier regard pour le compartiment dans lequel l’attendait Bertille. Puis, il fendit la foule et suivit le Président Obama.

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