J’aurais voulu être un artiste

  -          Je l’ai étranglé pour être célèbre… 

Le Commissaire Mariani avait écouté cette confession sans marquer de surprise. Il en avait tant entendu dans sa carrière que la confession d’un esprit dérangé ne pouvait pas le désarçonner. L’enquête allait être facile ce qui lui permettrait d’aller tranquillement au golf le prochain week-end pour travailler un peu son swing.

Dans ce quartier résidentiel, toutes les maisons se ressemblaient plus ou moins. Des volets fraîchement repeints, des façades d’un monotone ton pastel, des petits bouts de gazon destinés à donner un air pseudo champêtre à l’ensemble du lotissement. En été, par-dessus les mêmes haies, les voisins se saluaient cérémonieusement tout en manipulant les mêmes tondeuses qui pétaradaient joyeusement entre les mêmes massifs floraux.

L’homme avait sagement attendu la police aux cotés de sa victime dont le corps était allongé le long de sa piscine dans un peignoir de bain d’un rose fuchsia que le Commissaire trouva d’un certain mauvais goût. Un parasol à la gloire d’une boisson gazeuse semblait encore le protéger du soleil accablant d’un mois de juillet étouffant.

L’homme se nommait Ducard. Maurice Ducard. Il avoua d’emblée au Commissaire Mariani qu’il avait horreur de son prénom. Le policier lui répondit flegmatiquement que là n’était pas la question pour le moment et qu’on allait l’emmener au Commissariat pour un premier interrogatoire.

Dans le bureau de Mariani, Maurice Ducard reconnut l’intégralité des faits ans difficultés. Il s’inquiéta de la présence de la presse. Le massacre de son voisin était tout de même une affaire spectaculaire. Il avait attendu la fin du mois de juillet pour le perpétrer de façon à ce qu’il produise un large écho. Le tour de France était achevé, les feux du 14 juillet éteints, les manifestations sociales du mois de mai en veilleuse, normalement les quotidiens ne devaient rien avoir d’autres à raconter.

Le Commissaire Mariani le rassura : le meurtre figurait en première page du quotidien régional. Il avait les journalistes sur le dos toute la journée. Tout allait donc pour le mieux ! Si l’inculpé le voulait bien, on pouvait peut-être passer à son audition !

A la cinquantaine passée, il vivait dans le quartier depuis une bonne vingtaine d’années. Sa silhouette filiforme, légèrement voûtée était continuellement animée par les gestes amples de ses longs bras, comme pour mieux convaincre ses interlocuteurs. Son teint basané et un accent prononcé trahissaient son origine méridionale. Son regard ébahi sous des sourcils épais qui se rejoignaient au milieu du front semblait prendre à parti le monde qui l’entourait. Maurice Ducard donnait l’impression d’être victime d’une injustice permanente depuis le jour de sa naissance et de chercher à faire partager son indignation à tous ceux qu’il rencontrait.

Sa femme l’avait quitté peu de temps après leur emménagement. Maurice Ducard précisa qu’il n’avait pas encore compris pourquoi. Mariani évita de lui répondre que lui non plus n’avait pas encore élucidé les raisons du départ inattendu de sa Claudette.

Dès la première heure de son interrogatoire, Mariani comprit qu’il avait à faire à un cas curieux. A vingt trois ans, Maurice Ducard s’était lancé dans la chansonnette. Il proposa aux policiers d’entonner « Alexandrie, Alexandra », le grand succès de Claude François avec lequel il débutait son tour de chant dans les bals de quartier. Le Commissaire déclina poliment l’invitation en répondant qu’il connaissait ce beau succès musical.

Plus tard, fâché de l’incompréhension des médias devant son talent, il s’essaya à la peinture abstraite. Ses tableaux provoquèrent l’hilarité de son entourage alors qu’il y avait mis beaucoup de sa sensibilité :

-          Vous vous rendez compte, Monsieur le Commissaire ?

Le Commissaire approuva d’un grognement pour inciter son hôte à poursuivre.

Quelques années après, toujours en quête de célébrité, il avait tenté sa chance pour apparaître dans une émission de télé-réalité de la première chaîne. Il s’agissait de vivre le plus longtemps possible dans un appartement exigu avec six autres locataires. Maurice avait été éliminé dès le premier jour pour avoir cogné un partenaire qui avait eu le mauvais goût de ne pas lui avoir laissé sa confiture préférée lors du déjeuner.

-          J’avais pourtant bien précisé que je voulais de la confiture à la fraise !

Le lendemain, Maurice Ducard était descendu dans la rue en espérant bien se faire reconnaître par des jeunes filles en délire. Finalement, c’est lui qui avait du abordé les passantes en leur demandant si elles ne voulaient pas, par hasard, qu’il leur signe un autographe. Personne n’avait voulu.

Mariani fit mine de s’indigner pour ne pas décourager l’homme. Il tenta de progresser dans son investigation :

-          Venons-en aux faits !

Maurice Ducard ne supportait plus son voisin qui le dévisageait d’une manière arrogante. Lorsqu’il s’était acheté une BMW dernier cri, l’homme paraissait constamment snober Maurice Ducard. Il garait sa rutilante automobile devant sa pelouse comme pour mieux le narguer. Avec son modeste salaire d’employé de banque, Maurice Ducard circulait dans la même 4L depuis vingt ans, le Commissaire comprendra sûrement la souffrance qui le tenaillait, atrocement attisée par un voisinage inconscient.

-          Et vous l’avez étranglé parce qu’il avait une plus belle voiture que la vôtre ?

Mariani ne s’étonnait de rien, mais il n’avait pas encore rencontré ce cas. Maurice Ducard prit soudain un air de conspirateur en se penchant au-dessus du bureau :

-          Il y eut bien pire, Monsieur le Commissaire…

Le voisin s’était en effet offert une magnifique piscine de vingt cinq mètres. Pendant les travaux, l’ignoble propriétaire avait fait en sorte que Maurice Ducard soit continuellement dérangé par le bruit des engins. De plus, lorsque l’œuvre fut achevée, le voisin de Ducard faisait exprès de se lancer dans l’eau avec des grands cris de joie pour faire envie aux autres propriétaires du lotissement qui se contentaient de s transpirer dans leur jardin en ruminant leur jalousie.

-          Vous vous rendez compte, Monsieur le Commissaire ?

Avec Maurice Ducard, il fallait toujours compatir. Mariani soupira :

-          Oui, oui, je vois….

L’affaire Ducard fut rapidement bouclée. Mariani put présenter l’homme au juge d’instruction et partir en stage de golf tranquillement. En regardant les actualités télévisées, le Commissaire Mariani fut consterné. Les criminels ordinaires sortaient du Palais de Justice, solidement menottés, encadrés par des gendarmes athlétiques, dissimulant le mieux possible leurs visages sous un vêtement hâtivement passé, avant de monter dans le véhicule qui les reconduira dans leurs cachots. Au contraire, ravi de sa notoriété, Maurice Ducard souriait et plastronnait devant la meute des journalistes qui n’en demandaient pas plus. L’affaire du « meurtrier jaloux de la fortune de son voisin » avait pris une ampleur qui satisfaisait parfaitement l’accusé.

Le Commissaire Mariani s’adonnait à son sport préféré depuis trois jours lorsqu’un appel urgent le pétrifia sur le green. Un autre voisin de la victime supposée de Maurice Ducard venait de s’accuser du même crime. Les empreintes digitales sur l’arme du crime retrouvée dans la maison de l’assassin révélèrent un fait indiscutable : Maurice Ducard, qui était sans doute arrivé sur la scène après l’acte fatal, s’était approprié le meurtre commis par un autre dans le seul but de d’attirer enfin l’attention sur sa personne.

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