Archive pour août, 2009

Un curieux trafiquant

10 août, 2009

Les hommes du Commissaire Lewandowski n’en revenaient pas. Ils venaient d’arrêter un malfrat d’un nouveau type : un trafiquant de silence. L’homme paraissait suspect, mais on ne savait pas de quoi. Son délit n’était pas répertorié dans les textes. Charles Lewandowski, un vieux routier de la brigade anti-mafieuse en avait pourtant vu de toutes les couleurs. Mais dans le cas présent, après avoir longtemps gratté son cuir chevelu grisonnant, il n’avait trouvé aucun article du Code Pénal qui aurait pu s’appliquer à l’homme qui se tenait devant lui. De plus, la soirée s’annonçait mal : le profil du prévenu lui laissait penser que l’entretien allait être long et difficile.

Louis Fougnard avait effectivement l’allure d’un trafiquant de la pire espèce. Certes, se disait Lewandowski, on ne pouvait pas condamner un homme sur sa seule silhouette, mais enfin tout de même ! Fougnard l’agaçait prodigieusement avec sa petite taille, son visage en lame de couteau, son museau de fouine et par-dessus le marché, cet air rigolard qui donnait toujours l’impression qu’il s’offrait votre portrait. En outre, il restait figé sur sa chaise, les bras croisés, ne donnant aucun signe apparent d’inquiétude. L’interrogatoire paraissait lui être indifférent ; cependant il ne quittait pas des yeux le visage du policier. Lewandowki ne supportait pas l’impertinence de son attitude. Décidemment, Fougnard, avec un look aussi inquiétant, ne pouvait pas être un citoyen innocent !

Vers cinq heures du soir, le bureau était déjà plongé dans la pénombre, le policier avait allumé sa lampe de bureau qui lui donnait suffisamment de clarté pour compulser l’épais dossier ouvert devant lui, tout en suivant l’effet de ses paroles sur le visage de l’individu qui lui faisait face. En soupirant, Lewandowski repris sa lecture à haute voix :

-         Récapitulons !

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Tour de France

9 août, 2009

En Bretagne, il n’aimait pas  le tonnerre de Brest.

Il fila à Cambrai pour faire des bêtises.

Ensuite, il rencontra des petites femmes à Paris.

Avec lesquelles il alla à Nantes puisque sur le pont de la ville, un bal y était donné.

Comme il trouvait particulièrement amusant de danser sur un pont, il descendit avec ses conquêtes jusqu’à Avignon.

A Marseille, il leur  passa un savon.

Pour se rattraper,  il se montra tendre comme un nougat à Montélimar.

Il leur a fit un brin de conduite jusqu’à Grenoble.

Puis, pour leur plaire,  il se coupa en rondelles comme un saucisson à Lyon.

Mais la moutarde leur monta au nez à Dijon.

Elles en eurent marre à Colmar.

Une nouvelle aventure de la marquise

7 août, 2009

La marquise, coachée par le marquis, s’entraîna durement au bilboquet. Lorsqu’elle atteignit 10 réussites à la minute, le marquis l’encouragea encore pour être sur de dominer la comtesse dans les soirées de sa Majesté :

-          Allez bibiche ! allez bibiche !!

Mais la marquise, atteinte d’une tendinite chronique au poignet, décida fort opportunément de ne pas s’inscrire au prochain tournoi de bilboquet en présence de sa Majesté. Notons que son forfait fut commenté avec un désappointement parfaitement hypocrite de la part de la comtesse.

Le marquis savait que les talents sportifs étaient insuffisants pour se faire remarquer de sa Majesté. La marquise devait aussi manifester de grandes qualités artistiques. Elle dut s’appliquer sous l’œil sévère de son époux à écrire quelques sonnets dignes d’attirer l’attention par leur tournure élégante voire spirituelle. Les débuts de la marquise ne marquèrent pas vraiment un évènement dans l’art cher à Ronsard.

                        La marguerite embaumait le jardin 

                        Où se balladait quiètement le baladin                    

                        A la recherche de la lampe d’Aladin                         

                      Qu’un brigand avait volé à un radin. 

Le marquis dit qu’on allait peut-être se dispenser de publier ces quelques lignes en dépit de leur grande qualité dans la mesure où leur audace littéraire risquait de désarçonner les auditeurs, même dans les plus hauts lieux. Suivez son regard.

Devant ces difficultés, le marquis pensa que la marquise pourrait briller devant sa Majesté par ses grandes connaissances scientifiques. Il savait que le Roi était un souverain d’une grande modernité, friand de découvertes et des inventions technologiques de son temps. La marquise fut priée de se plonger dans les manuscrits des érudits et de se tenir informée précisément des avancées scientifiques récentes. Au bout de six mois d’intenses répétitions, le marquis pria l’un de ses amis astronome d’évaluer le niveau de son épouse. Celui-ci se livra à l’examen consciencieux qui lui était demandé. Il en rapporta des conclusions étonnantes qui ne manquèrent pas d’émouvoir la communauté scientifique.

Selon la marquise, le soleil se levait à gauche de son lit sauf par temps nuageux. Le soleil prenait alors son essor céleste ailleurs, mais d’après les experts les plus pointus, on n’avait pas encore réussi à déterminer cet endroit. Quant à la Terre, elle ne tournait absolument pas sur elle-même comme le soutenait cet impudent de Galilée, mais Dieu la soutenait d’une main. Aussi avait-on le plus vif intérêt d’une part à la prier tout court et d’autre part à le prier de ne pas lâcher l’assiette terrestre.

Le marquis conclut qu’on allait éviter de paraître à la Cour pour quelques temps.

Une erreur d’orientation

6 août, 2009

Dieu dit :

- J’ai vécu l’Enfer !

Cette affirmation ne manqua pas d’étonner son entourage, mais de savantes recherches théologiques permettent aujourd’hui d’établir la vérité de ce témoignage.

A une certaine époque, Satan avait fait installer à l’entrée de son antre une magnifique porte de bronze de trente mètres de haut et de vingt mètres de large. Parmi ses condamnés, il avait choisi les meilleurs sculpteurs pour décorer cette ouverture monumentale de profils de bêtes féroces ou de gueules béantes de prisonniers torturés ou encore de potences et de gibets auxquels avait été accrochées des silhouettes informes de suppliciés décharnés. L’effet se voulait terrifiant pour tous les mécréants qui entraient en ces lieux avant même qu’ils y pénètrent. Il s’agissait de semer l’épouvante dans les esprits des hommes et des femmes qui s’étaient distinguées par une vie dissolue, une activité délictueuse ou de multiples malhonnêtetés  lors d’existences terrestres vouées aux péchés.

Parfois, Satan, entouré de ses principaux adjoints, venait se repaître de cette vision dantesque après une rude journée de labeur pendant laquelle il s’ingéniait à semer le trouble et la tentation dans les esprits sains. Décidemment, son Entrée était une grande réussite. Pour ajouter à la peur viscérale des nouveaux arrivants, il avait organisé un jeu de lumières et de projecteurs dont les rayons frappaient durement cet œuvre géniale faisant naître ça et là des ombres sinistres qui donnaient un air encore plus inquiétant aux sculptures des artistes.

Mais il lui fallait un personnel qualifié pour entretenir comme il convenait ce bijou d’architecture maléfique. Il fit là encore le tour de ses pensionnaires pour trouver les perles rares.

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En voiture!

5 août, 2009

Antoine était perplexe.

Il hésitait en se frottant doucement le menton de la main.

Pour mieux se concentrer, il se cura le nez.

Ensuite, il prit le temps de souffler sur le verre de ses lunettes et de rajuster ses lorgnons.

L’œil morne, il décida de friser le bout de sa moustache droite en attendant que la décision s’impose.

Puis, de l’avant à l’arrière de son crâne,  il passa lentement ses doigts boudinés dans ses cheveux grisonnants.

La solution tardant, il porta son auriculaire à l’oreille droite et l’agita furieusement à l’intérieur du pavillon.

Pour améliorer sa réflexion, il mordilla son index douloureusement.

Enfin, harcelé par le vacarme qui s’élevait derrière lui, il choisit de tourner à droite.

Ballades à Saint-Tropez

4 août, 2009

Je suis là, avachi sur mon fauteuil, dégoulinant d’une sueur sale et nauséabonde. Un bob ridicule descendu sur le nez, je fais semblant de dormir. D’ailleurs je ne sais pas quoi faire d’autre. Depuis le pont supérieur, terrassé de soleil, je les entends tous malgré le brouhaha de la foule. L’occupation primaire du chaland de base sur le port de Saint-Tropez est de déambuler en traînassant ses tongs, tout en essayant de calculer mentalement les revenus des propriétaires de chacun des yachts somptueux qui s’alignent, arrogants et flamboyants, devant ses yeux embués de prolétaire endetté.

Je n’y suis pour rien. Papa était déjà dans la vente d’armes et Papa a fortement insisté pour que je prenne la relève de la gestion de son richissime patrimoine. Et quand Papa insiste, il est de bon ton d’acquiescer vivement. Je ne me voyais pas lui répondre que j’envisageais une carrière plus classique, un peu moins risquée et donc moins lucrative.

Depuis que les hommes s’entretuent pour défendre un territoire ou parfois des idées, c’est-à-dire depuis le début du Monde, le commerce des outils de guerre a été florissant. Les progrès de la civilisation bourgeoise ont imposé aux belligérants occidentaux d’être un peu plus discrets dans leurs entreprises de tuerie, mais une clientèle plus exotique se presse désormais avec avidité à nos guichets. Je viens de terminer l’une de mes plus belles ventes de chars d’assaut à un groupe de rebelles enturbannés qui envisagent de s’emparer du pouvoir dans une république d’Asie Centrale dont j’ai oublié le nom.

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Dehors

3 août, 2009

Jean grandissait dans la rue.

Sur le boulevard, les commerçants le connaissaient et lui confiaient quelques petits boulots.

Les filles qui arpentaient le macadam lui parlaient de leurs soucis.

Au carrefour de l’avenue il tendait souvent la main devant les passants.

Mais sur le trottoir, les bourgeois s’écartaient sur son passage.

Ceux qui tenaient le haut du pavé ou qui avaient pignon sur rue n’aimaient pas côtoyer ce personnage sorti du caniveau.

Seuls les ouvriers qui travaillaient sur la chaussée partageaient avec lui leur ordinaire.

Jean vivait dans une impasse.

A tous le sens du mot.

Un joyeux drille

2 août, 2009

-          Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?

La première fois que j’ai entendu Léon prononcer cette phrase, nous venions de nous rencontrer. Frontalement. Son 4×4 crasseux avait embouti une bonne partie de l’avant de ma Focus bichonnée de cadre moyen endetté. J’étais sur le point d’entrer dans une colère noire et tumultueuse en descendant furieusement de mon véhicule ratatiné. Mais le personnage qui jaillit de sa machine était un être qui me parut d’emblée être descendu sur terre spécialement pour faire rire ses semblables.

Ce qui frappait le plus c’était son regard impavide et sérieux, derrière des lunettes à double ou triple foyers, à moitié cachées par une touffe de cheveux filandreux, enchevêtrés et informes, de telle sorte qu’il n’était pas envisageable pour lui de distinguer le moindre élément de signalisation routière lorsqu’il lui venait la subite envie de prendre le volant, la route et quelques risques pour sa santé et celle de ses rencontres de voyage. La voix zézayante avec laquelle il m’avait interpellé achevait le pittoresque du personnage.

L’accident n’avait entraîné aucune blessure, mais j’étais littéralement gondolé de spasmes rigolards en remplissant le constat. Les passants crurent à un épisode de la caméra cachée, surtout lorsqu’il m’entraîna joyeusement dans un bistrot voisin pour finir les formalités.

Plus tard, lorsque lassé d’un voyage de douze années, Marina crut bon de boucler ses valises en me jetant que j’étais devenu un être morne, insipide, sans intérêt, et –au cas où je n’aurais pas compris- que je ne la faisais plus rêver, il fut encore là pour m’empêcher de sombrer. De sa démarche chaloupée, de sa voix éraillée et de son regard loucheur, il me traîna de force chez le dentiste, le teinturier, le psychologue pour que je ne me laisse pas aller, tout  en entonnant son slogan préféré :

-          Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?

Il passait un temps fou à démontrer que je n’avais aucun problème contrairement à ce que je croyais pouvoir affirmer de ma situation de célibat forcé. Après avoir disputé avec moi plusieurs championnats de petits chevaux au sein de son équipe de quartier, il m’entraîna à la foire aux célibataires d’un coin du Cantal dont nous revînmes dans un état d’ébriété avancé, vaguement menacés par la police ferroviaire pour avoir tenté d’embrasser une contrôleuse de
la SNCF sur le quai de la gare.

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La tête de Marius

1 août, 2009

A soixante dix ans, Marius avait bon pied, bon œil.

Il était doté d’un très bon appétit. Lorsqu’il entendait sa Louise préparer la cuisine,  l’eau lui venait à la bouche.

Marius était un être réfléchi. Lorsqu’il avait la puce à l’oreille, il prenait le temps d’analyser la situation avant de s’engager. Rien n’était décidé sur un coup de tête. Rien n’était dit inconsidérément : il savait tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de l’ouvrir.

C’était aussi un homme discret, franc et travailleur. Il n’aimait pas le tape à l’œil. Lorsqu’il était ennuyé, sa gêne se voyait comme le nez au milieu de la figure. Il aimait l’ouvrage bien fait : tout ce qui était tiré par les cheveux l’agaçait.

Devant la beauté de ses petits enfants, il restait parfois bouche bée. Lorsque ceux-ci avaient quelqu’un dans le nez, Marius, armé jusqu’aux dents, savait les défendre comme un lion.

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