Kidnapping

Le noir complet. J’ai les yeux bandés et les mains entravées. Probablement ligotées aux montants d’un lit puisque je suis couché. J’ai la bouche pâteuse et la tête lourde. Ils ont du me drogué et j’ai sûrement dormi pendant plusieurs heures. Je n’ai plus la moindre notion du temps. En résumé, j’ai été enlevé.

J’ai l’impression d’avoir fait des cauchemars délirants. Un carrelage noir et blanc tanguait sous mes yeux tandis qu’un curé en soutane psalmodiait au loin dans une langue inconnue. Puis la neige m’a enseveli peu à peu alors que des enfants en pèlerine sombre défilaient en chantant.

Soudain, une main déchire mon bandeau. Un éblouissement. Puis mes rétines se calment et je les dévisage. Dévisager est un grand mot, car je ne distingue justement pas leurs traits. Ils sont six, tous vêtus d’une longue robe monastique et d’une cagoule pointue qui me dissimule leur physionomie à l’exception de leurs regards luisants. Leurs yeux me fusillent sur place. C’est bien ma veine : je suis tombé sur une espèce de secte de dégénérés, façon Klux-Klux-Klan des  années soixante. Cinq d’entre eux sont vêtus de noir. Les mains dans les manches, dans une attitude soumise, ils attendent que le sixième prenne la parole. Lui a droit à porter un uniforme immaculé. Pour compléter sa mise en scène, il porte une arme blanche à son ceinturon. Ce doit être le Chef.

Il s’avance au pied du lit et me prévient d’une voix gutturale que je suis leur prisonnier. Je lui réponds que j’ai remarqué et que, jusque là, nos points de vue concordent. Le « Chef » me fait savoir que, dans ce genre de situation, il serait convenable que je ne fasse pas le malin et que j’obéisse servilement. Contrairement à ce qu’il croit connaître de mes habitudes, c’est lui désormais qui me commande et qui décidera de mon sort. Pas de bêtises !

J’apprends que la secte en question s’est donnée pour objectif de détruire le système capitaliste et si possible toute personne jugée exploiteur du peuple et des travailleurs en employant toutes les méthodes possibles et imaginables, y compris les plus déloyales et les plus violentes. Le « Chef » n’y va pas par quatre chemins : tous ceux qui ne sont pas avec lui, sont contre lui. Il a une vision du monde parfaitement manichéenne. Je le lui dis. Il me dit qu’il le sait, qu’il en a marre des demi-mesures et que, en tout état de cause, il va se passer de mon avis.

Ma position à la tête d’un grand groupe financier me désigne comme ennemi implacable et comme cible évidente à la fureur du « Chef » et de ses acolytes qui s’estiment porteur de la vengeance populaire. Mon interlocuteur m’accuse au passage de blanchir de l’argent sale dans mes réseaux financiers et qu’il serait donc mal venu de ma part de tenter de me faire passer pour une victime. Je réponds que j’ai toujours été très prudent dans la gestion des transactions internationales douteuses et qu’il ne faut pas condamner des gens sans preuve. Il ricane : pour lui, je n’ai sûrement pas les mains blanches dans ces trafics et même si c’est le cas, je paierai pour les autres et je réglerai mes affaires avec eux dans l’autre Monde. L’ambiance monte.

Dans l’immédiat, il m’informe qu’une demande de rançon est partie ce matin même à destination de mon siège social. Lenoir, mon bras droit, doit être aux cent coups, lui qui refusait d’installer des sèche-mains dans les toilettes pour des raisons d’économies malgré la demande du personnel qui répugnaient à  sécher leurs doigts dans des linges d’une couleur répugnante.

Le « Chef » me confie au bon soin du frère 21 qui sera responsable de moi lors de ma captivité. Il prononce le mot « soin » d’un ton ironique et accentué de manière que je comprenne bien que le frère 21 n’est pas un tendre ou plutôt exactement qu’il n’a pas intérêt à faire preuve de mansuétude à mon égard. La cagoule blanche se tourne vers une silhouette noire qui s’incline avec respect :

-          Je me suis bien fait comprendre, frère 21 ?

-          Certainement, Maître !

Le second jour, je suis fatigué. Je ne dirais pas que j’ai passé une nuit blanche puisque je ne peux plus suivre la course du soleil dans cette chambre aveugle et nue et que mes hôtes m’ont retiré ma montre. Mais je me sens las. Dans un second temps, je me secoue : ne pas se laisser aller, rester positif, bien dans sa tête même si l’environnement est propice aux idées obscures. Je n’ai qu’un seul lavabo moribond pour me distraire en dehors du lit où je passe mon temps.

Le frère 21, toujours encagoulé,  m’apporte un plateau repas. Il est d’une humeur sombre : les discussions avec l’extérieur n’avancent pas. Il me dit qu’il ne veut pas noircir le tableau, mais il sera peut-être obligé de me couper un doigt pour faire avancer les marchandages. Pour détendre l’atmosphère, je lui rétorque que ça tombe plutôt mal parce que j’ai toujours eu de la peine à cicatriser. Le frère 21 ne goutte pas mon humour noir. Il y a un blanc dans la conversation et puis il laisse tomber qu’à ma place, il se  ferait du souci.

Au-dessus du lavabo, un morceau de miroir brisé me permet de constater que je ne supporte pas trop mal la situation. Certes, une barbe me pousse drue et noire, j’ai le blanc de l’œil strié de rouge, mais le regard est encore vif. Je peigne d’un geste de la main les mèches folles de ma longue chevelure de jais. Je me dis que je peux mettre à profit ces quelques temps hors du monde pour réfléchir au sens de mon existence. Je pourrais transformer ce « séjour » en retraite monastique.

Le troisième jour, le frère 21 qui n’a décidemment pas l’air d’une terreur, m’apporte un jeu d’échecs pour me distraire. Si je pouvais voir son visage, je pense que je décrirais une mine inquiète et des traits tendus. Il parait que la presse, qui n’a rien de nouveau à diffuser sur mon enlèvement, a publié un reportage sur mon talent pour les échecs et ma carrière de grand maître international. Le frère 21 a envie de se mesurer à moi. Il veut jouer avec les noirs, bien entendu.

Tout en jouant, il me raconte que « le Chef » est chauffé à blanc par l’attitude intransigeante de la police et des dirigeants de mon groupe qui n’ont pas l’air pressés de me récupérer en vie, ce qui ne me surprend pas beaucoup. Je domine aisément son jeu de débutant. Le frère 21 me regarde avec considération et me remercie avec le respect dû au grand champion, tout en ajoutant qu’il espère que cette histoire se finira bien. Ce serait vraiment dommage que les discussions fassent chou blanc car le « Chef » risque d’entrer dans une colère noire.

Le lendemain, le « Chef » passe me voir. Il parait navré que je ne sois pas abattu ou prostré sur mon lit. En guise d’encouragement, il m’indique au passage qu’il sera sans pitié pour des gens comme moi, oppresseurs du peuple, pourris par l’argent tiré de la sueur des salariés. Bientôt le drapeau à damier de son mouvement flottera au fronton de l’Elysée. Qu’on se le dise ! Après ces quelques mots réconfortants, il se retourne vers le frère 21 en lui recommandant, une fois de plus, d’être particulièrement sévère avec moi !

Mais frère 21 est un grand joueur. Dès que l’homme à la cagoule blanche tourne le dos, il court chercher son jeu de dominos, espérant prendre sa revanche de notre partie de la veille. Nous jouons sur le lit, ce n’est pas très pratique. J’en profite pour interroger le frère 21.

Le frère 21 a passé son enfance au Cameroun dans un orphelinat, entouré d’enfants de couleur. En rentrant en France à sa majorité, il ne savait rien faire. Il a d’abord été recueilli par les moines cisterciens que l’on appelle parfois les « moines blancs ». Puis sans éducation, avec curriculum vitae vierge, il a rencontré des gens qui l’ont entraîné dans cette secte. Au début, il fut convaincu  rapidement bien que le discours du grand prêtre, celui que j’appelle le « Chef », lui paraisse un peu simpliste. Cependant, partir en lutte contre les puissants de ce monde pour les forcer à partager leurs richesses avec les gens ordinaires était un programme qui lui allait bien. Surtout que le Grand Prêtre rémunérait grassement ses petits services.

Peu à peu, en discutant avec les autres frères, 21 comprit que le Grand Prêtre ne s’appliquait pas à lui-même les préceptes qu’il professait. Le « Chef » dispose d’une fortune colossale qu’il a amassée peu à peu en abusant de la crédulité des pauvres hères qu’il recrute dans son réseau. Seuls quelques frères, le vingt et unième en fait partie, dont il a un besoin crucial pour effectuer les basses besognes échappent à son impôt et sont payés –au black, bien entendu !- pour d’obscures missions hors des limites légales, la plupart du temps.

Les jours suivants, je poursuis mes conversations avec mon sympathique geôlier tout en recevant quelques visites du « Chef » qui se fait un devoir de démolir consciencieusement mon moral que 21 essaye de remonter dès qu’il part. Bientôt, il m’apporte des photos de son enfance. De vieux clichés jaunis et écornés par le temps où l’on distingue néanmoins un jeune enfant blanc entouré de petits noirs rigolards et chamailleurs, tous habillés du même tee-shirt immaculé.

Au vingt quatrième jour de ma détention, frère 21 me dit qu’il commence à s’inquiéter pour l’avenir de ma santé et la poursuite de ma destinée. Sans vouloir dépeindre la situation de manière trop pessimiste, il m’informe que les négociations s’enlisent. Dehors, ceux qui se prétendent mes amis évaluent mon existence à trois millions d’euros, alors que le « Grand Prêtre » en exige le double. Le Président et le premier Ministre sont entrés dans la danse.

Le surlendemain, je décide que la comédie a assez duré. Je profite d’une visite du « Chef » pour lui déclarer que désormais c’est avec moi qu’il discute. Derrière sa cagoule, j’ai l’impression que le « Grand Prêtre » devient blanc de stupeur. Il me rétorque d’un ton patelin que je ne comprends sans doute pas bien ma situation et qu’il n’a jamais eu d’otage aussi inconscient. Il a stipulé au frère 21 d’être particulièrement sévère avec moi mais pas au point de me rendre idiot.

Après cette passe d’armes inutiles, je lui propose un marché : je dispose d’un compte numéroté à Zurich d’un montant de quatre millions d’euros. Le magot est le résidu d’une vieille caisse noire d’origine incertaine au regard des critères légaux, dont je me sers pour des transactions portant sur l’or de la même couleur dans des pays fortement pétrolifères et dont les princes sont très sensibles à des apports financiers personnels. Il suffit que le « Chef » me fasse accompagné de frère 21 jusqu’à ma banque pour que je puisse lui transférer les fonds.

L’homme à la robe immaculé ne résiste pas longtemps à la proposition, surtout après que je propose, en outre, une rallonge de cinq cent mille euros pour ses petits frais domestiques. Il y met la seule condition que nous soyons accompagnés du frère 54 pour surveiller le frère 21 qui lui-même doit m’avoir à l’ œil. Si le frère 21 voit bien ce qu’il veut dire, rajoute-t-il d’un ton menaçant.

A mon retour en liberté, j’interroge longuement Lenoir pour connaître son point de vue exact sur l’estimation légèrement erronée qu’il a cru bon de faire concernant le prix à payer pour me rendre à la liberté. Lenoir n’est pas blanc comme neige, je peux même dire qu’il n’a jamais été une oie blanche. Il lorgne depuis longtemps sur ma place et mes avoirs. Je le remercie, à tous les sens de l’expression.

Très contrarié par l’attitude de mon entourage, je désigne frère 21 comme second pour diriger désormais mes affaires. J’ai eu le temps de racheter sa liberté au « Chef » comme autrefois, on payait les maîtres blancs pour l’achat d’un esclave noir. Sauf que frère 21 est blanc, qu’il a un regard bleu malicieux et un sourire engageant qui me laisse penser qu’il doit inspirer une sympathie immédiate dans les discussions commerciales et financières, tout en sachant parfaitement tirer son épingle du jeu.

En me quittant, le Grand Maître m’a dit que, de toutes façons, il s’en fichait, frère 21 étant un très mauvais sujet qui ne songe qu’à s’amuser et à polluer les idées qu’il se donne un mal de chien à défendre. Pour cent mille euros, il a profité de ce mercato improvisé pour me transférer frère 21. Pour cinquante mille euros supplémentaires, le « chef » m’a même proposé frère 54 au motif qu’il passe son temps au bistrot au lieu de défendre la Cause. Frère 54, sans cagoule, se révèle être un ressortissant de Dakar, arrivé en Europe par des voies maritimes parfaitement irrégulières. Le Grand Maître ne tolère plus de frères noirs complètement noirs dès la nuit tombée. Du coup, frère 54 me devient subitement sympathique.

En ce premier matin de liberté, je regarde devant moi frère 21 et frère 54, deux exclus de la vie, blanc et noir de peau. Je décide de leur confier la mienne.

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