Notre mère nourricière

Ce 20 juillet 2098, la journaliste Pamela Mercadier et son cameraman Jean Dubillard sont passés chez leurs notaires respectifs pour signer leur testament.

Pamela est une jeune femme qui n’a pas froid à ses yeux vert émeraude. Des risques, elle en a toujours pris. Sa queue de cheval blonde et son énergie farouche sont connus et respectés dans toute la profession. Mais aujourd’hui, elle sait que la partie sera serrée. Dubillard partage avec sa compagne un goût immodéré pour l’aventure. Il a promené son crâne rasé, ses yeux gris et son allure décontractée  sur tous les théâtres d’opérations journalistiques à grand spectacle Ils ont été en reportage sur tous les points chauds de la planète : l’Afghanistan, l’Iran, l’Indonésie. Des pays où l’on n’en finit pas de se battre. Mais cette fois-ci, ils prennent un risque insensé : un reportage en Limousin.

Depuis soixante dix ans, les villes se sont largement étalées en tâche d’huile. Les campagnes sont désertées. La plupart sont laissées à l’abandon. Il semble même que des brigands de grands chemins fassent de nouveau la loi dans certaines forêts en rançonnant les imprudents qui s’y aventurent, comme au Moyen-âge. 

Mais à 100 kilomètres de Limoges, sur les hauteurs verdoyantes du plateau de Millevaches, un arriéré résiste. Il s’est taillé une réputation nationale : c’était le dernier paysan français. Le dernier des Mohicans comme il se surnomme lui-même.

En ces temps de concurrence acharnée entre chaînes de télévision, Luc Morin, le rédacteur en chef a désigné deux volontaires pour aller enquêter pendant une journée sur la vie de cet individu que personne n’ose aborder tant son existence parait étrange.

Martial Ducourneau a l’allure pataude des paysans d’antan, mais il porte sur le monde un regard fier et malin des hommes restés proches des valeurs dela Nature. Ce matin, par un soleil lumineux, il attend ses hôtes en levant la tête vers le ciel, avec un brin de curiosité. Le béret de son père vissé sur le sommet de sa tête blanchie par l’effort quotidien, il frise sa moustache grise d’un geste familier lorsque l’hélicoptère blanc de la chaîne STV atterrit, dans un long sifflement, au milieu de sa basse-cour en affolant porcs et volailles.

Deux silhouettes en combinaisons blanches parfaitement étanches descendent prestement de l’appareil en se courbant pour éviter le souffle des pales, avant que le pilote ne reprenne de l’altitude. A travers les masques de protection dont ils ont cru bon de se doter pour éviter toute contamination de microbes inconnus, Pamela et Jean se présentent rapidement.

La première interview a lieu dans le poulailler de Martial. Pamela Mercadier sursaute à chaque mouvement de poule, tandis que son caméraman n’est guère plus rassuré. Martial Ducourneau a reçu sa ferme en héritage après le décès de son père dans les années 40, juste avant la grande crise écologique. Heureusement, son papa avait conservé des animaux de trait, si bien que la ferme a pu continuer à produire malgré le manque de pétrole et la pénurie d’énergie qui a entraîné la fin de l’agriculture française.

Soudain Romuald, le vieux coq de Martial pousse son cri quotidien pour avertir les environs de son éveil, Pamela Mercadier s’enfuie en courant de peur d’être agressé par cet être monstrueux dont les citadins n’ont plus entendu parler depuis belle lurette. Martial Ducourneau rattrape la journaliste et s’excuse pour le comportement cavalier de Romuald. Il faut comprendre que l’animal est désormais âgé et qu’il se réveille de plus en plus tard chaque matin.

L’expédition se poursuit par la visite de l’étable du père Ducourneau qui s’amuse furieusement de l’affolement des deux journalistes au contact d’une nature oubliée.

Engoncés dans leurs vêtements de protection sanitaire, les deux reporters suivent le dernier des Mohicans dans un repère sombre et chaud où s’agitent des silhouettes monstrueuses. Les vaches de Martial se repaissent tranquillement de leur fournée matinale de foin et de grains avant que leur propriétaire n’entreprenne la traite quotidienne.

Paulette croit se souvenir que son grand-père lui avait parlé, voilà bien longtemps, des troupeaux de bovins qu’il gardait dans son enfance, mais elle n’imaginait que ces animaux puissent avoir une allure aussi terrible : leurs cornes pointues et leurs yeux globuleux la terrorisent. De plus, ils sentent terriblement mauvais ! Néanmoins, il faut faire le job. Martial explique la traite, l’alimentation du bétail, le changement des litières. Les deux journalistes sont au bord de l’écoeurement.

Pamela se sent soulagée en ressortant de l’étable, mais son supplice n’est pas achevé. Martial Ducourneau a reçu de ses ancêtres la tradition de l’hospitalité. Il entraîne ses invités pour le déjeuner de midi dans sa maison natale, vielle bâtisse en moellons comme on le construisait au milieu du XXème siècle.

Pour ne pas blesser l’homme, Pamela et son cameraman sont obligés de s’attabler devant un monstrueux pot-au-feu concocté par Martial avec des légumes fraîchement cueillis dans son jardin. Jean Dubillard fait ce qu’il pouvait pour paraître à l’aise mais il commence à regretter amèrement la nourriture en sachet de sa cantine habituelle.

Pamela se demande comment on peut avaler cette montagne de légumes cultivés à même la terre à la veille du vingt-deuxième siècle. Elle a pourtant goûté toutes sortes de choses bizarres dans se voyages internationaux mais aujourd’hui, elle hésite longuement devant son assiette fumante. Martial lui a servi joyeusement deux pleines louches de choses étranges qu’il appelle pomme de terre, chou, poireau ou carotte. Du bout des lèvres, elle tente de faire honneur au plat. Quelle horreur ! Tous ces ingrédients ont un goût frais et naturel ! Plus aucun être civilisé ne se peut se nourrir de cette façon là, aujourd’hui !

Le dessert s’avère insoutenable. Martial a lui-même cueilli des fruits rouges : groseille, fraises, framboises pour une merveilleuse salade de fruits. Pamela et Jean Dubillard tentent une diversion : ils n’ont plus faim. C’était vraiment délicieux, mais ils n’en peuvent plus !

Mais le pire est à venir. Martial sort, comme pour les jours de fêtes, le vin qu’il tire directement des vignes de ses aïeux. Le goût somptueux du nectar achève de traumatiser ses deux invités qui retiennent à grande peine une grimace en plongeant les nez dans leurs verres.

Soudain, Pamela et Jean se sentent mal devant autant d’éléments naturels. La journaliste chancelle, Dubillard en titubant trouve la force d’appeler du secours par son téléphone satellitaire. L’hélicoptère de la chaîne vint les chercher en urgence. Une équipe médicale et psychologique est à bord : on les réanime, on leur parle, on les sauve de justesse de l’enfer.

Le soir venu, Martial s’installe devant le téléviseur, modèle 2050, acheté par son père. Il s’attend au pire avec une certaine curiosité. Les guerres d’extrême orient, d’Asie Centrale sont vite expédiées. Un coup d’état en Afrique, un raz de marée en Inde et le présentateur en vient enfin au sujet du jour. Il prend une mine solennelle :

- Mesdames, Messieurs, deux journalistes de notre chaîne ont risqué leurs vies pour filmer le reportage que vous allez voir. Il s’agit de l’existence d’un homme qui cultive encore la terre dans notre pays ! Veuillez éloigner les enfants qui sont à vos cotés !

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