Un sauvetage in extremis

Germain Ducourson a réservé une table réputée. Comme chaque année, il s’offre un repas somptueux pour honorer la Vie. C’est une tradition : tous les douze mois Germain célèbre la Création par une cérémonie gastronomique. Les restaurants les plus réputés de la ville ont été l’autel de la grand’ messe solitaire dont Germain est l’inspirateur, l’officiant et le seul paroissien. Cette soirée, Germain Ducourson la prépare pendant un an. C’est comme l’élection de Miss France ou la rentrée scolaire : à peine la fête est-elle finie que le temps est venu de travailler à la suivante. Germain Ducourson a besoin de temps pour se décider. Il recense, analyse, soupèse, compare les menus, les prix, le service, le cadre des établissements avant de fixer son choix sur le restaurateur qui aura l’honneur de le recevoir le jour de son prochain office.

Ce soir, nous sommes le 25 juin. C’est Maurice, le directeur de l’Etoile d’Or qui l’a accueilli à la descente de la limousine noire devant les portes de son temple gastronomique. Germain Ducourson en frac et haut de forme salue gaiement l’aubergiste :

-          Honneur à la Vie, Maurice !

Il a réservé la totalité de la salle et exigé d’être au centre de l’attention d’un bataillon de serveurs commandés par Alexandre, le maître d’hôtel réputé pour ses vingt-cinq ans de service sans une faute de goût dans les établissements les plus étoilés de la capitale.

Le dîner doit se hisser à la hauteur des espérances et de l’enjeu existentiel de la soirée. Au mois de mars, après des discussions acharnées avec des spécialistes du monde entier, et une sélection rigoureuse, Germain a opté pour une entrée prestigieuse : le petit flan de queue d’écrevisses à la crème de curry et brunoise de concombres.

Le choix du plat principal lui a pris quatre mois de réflexion. Il a amassé une documentation gourmande considérable, tenu compte de son poids de forme, de la météorologie probable de la saison avant de se fixer sur le pressa de porc ibérique à la crème de piment d’Espelette.

Germain n’étant pas grand amateur de fromage, il a décidé de finir avec une simplicité et modestie par la faisselle de fromage blanc à la crème nappé d’un coulis de framboise.

Par contre, le choix du nectar qui doit honorer ce repas a été un vrai casse-tête champenois tant il est vrai que Germain ne goûte, en pareille circonstance, que le breuvage de cette région. Il a du se visiter plusieurs des caves renommées avant de se fixer sur un Dom Pérignon 1999 dont il a apprécié en connaisseur le profil tout en rondeur ou la texture soyeuse.

La soirée se déroule à merveille. Alexandre dirige d’une main à la fois autoritaire et élégante le ballet des douze serveurs qui voltigent autour de Germain. Chaque fois que l’un d’entre eux se penche respectueusement au-dessus de son épaule, Germain lui demande son prénom. C’est ainsi qu’il claironne plusieurs fois en levant son verre :

-          Honneur à la vie, Antoine !

-          Honneur à la vie, Marius !

-          Honneur à la vie….

L’incident éclate après la desserte de la faisselle de fromage blanc lors. Alexandre s’approche de Germain en s’inclinant et lui tend une carte :

-          Et pour le dessert, qu’est-ce que Monsieur souhaiterait?

Le dessert ! Germain a oublié le dessert ! Il sent une perle de sueur glacée lui parcourir l’échine. Son regard apeuré rencontre les traits figés d’Alexandre qui insiste lourdement :

-          Monsieur souhaite sans doute réfléchir ?

Non, Germain ne peut pas réfléchir dans ces conditions ! Le choix du dessert de sa soirée annuelle exige plusieurs semaines de supputations ! Alexandre ne se rend pas compte ! Nous ne sommes pas dans un vulgaire déjeuner d’affaires !

Germain est saisi d’un malaise. Devant son regard perdu la salle se met à valser, les silhouettes des serveurs se déplacent comme dans un rêve cotonneux. La mine sévère d’Alexandre, penchée au dessus de la table apparaît soudain monstrueuse à Germain. Le mieux serait que Germain s’évanouisse.

Soudain dans le haut des cieux, un miracle se produit ! Super-Patissier a vu toute la scène grâce à sa vision télescopique ! Il ne peut pas laisser un tel drame se nouer sans intervenir, lui le défenseur éternel du goût et de la gourmandise.

Le voici qui atterrit devant ce pauvre Germain au bord du désespoir. Il a les mains chargées de plateaux d’argents garnis de ses dernières trouvailles. Germain, croyant avoir atteint le stade du délire, n’en revient pas :

-          Super-Patissier ? Vous ici ?

-          Pour vous servir mon bon Germain : qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

Germain écarquille les yeux comme un enfant au pied du sapin de Noël. Devant lui une Mousse au Miel et Ses Etoiles de Chocolat luit de tout son éclat doré. Sur un Cheese-cake à la Menthe un Coulis d’Abricot aux couleurs blondes se répand langoureusement. Plus loin dans une coupelle de faïence, c’est une Ile Rose qui domine fièrement sa crème de café. Un chaud froid de gratin de framboise parait exhaler ses saveurs délicieuses aux cotés d’une Poire Belle Hélène en Clafoutis si tendre au regard.

Alexandre reste sidéré. Le mouvement de sa pomme d’Adam de haut en bas s’est subitement accéléré, entraînant son nœud papillon de cérémonie dans sa course folle. La scène qui se déroule devant ses yeux est contraire à toutes les conventions validées par plusieurs siècles d’usage dans les lieux réservés à l’élite de la haute gastronomie française. L’intrusion de Super-Patissier n’est prévue dans aucun enseignement de la tradition hôtelière nationale.

Germain en pleurs se jette au pied de Super-Patissier :

- Vive la Vie ! Super-Patissier !

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