Une réussite sociale

Directeur de communication chez Morrisson-France grâce aux recommandations de ma mère, j’avis une place enviée, aucun souci matériel et une existence de rêve. A vrai dire, je ne faisais rien et mon inactivité ne préoccupait personne. Je dirais même qu’elle rassurait Venturini, le directeur général de Morrisson-France qui avait pris soin de placer à mes cotés Claudine qui, elle, s’occupait du reste, c’est-à-dire de tout.

Je n’avais même pas très bien compris l’activité principale de Morrisson France. J’hésitais entre plusieurs hypothèses : j’avais entendu parler de conseil stratégique international ou alors de transactions financières stratégiques. Le seul élément que j’avais intégré, c’est qu’il y avait le mot « stratégique » dans la raison d’être de la firme. Je ne manquais pas de l’employer chaque fois que les circonstances me plaçaient dans une situation à caractère professionnel.

Claudine avait rapidement compris mon inaptitude à entendre quoique ce soit aux affaires, et l’inadéquation entre mon tempérament indécis et les qualités indispensables à une activité spécialisée digne de ce nom. Avec ses jupes droites, ses chemisiers blancs, et ses lunettes à fortes montures, elle m’impressionnait par sa propension à mener à bien plusieurs sujets à la fois. Convaincue de mon inutilité chronique, comme moi-même d’ailleurs, elle ne me demandait rien d’autre que de paraître parfois dans des cocktails ou des réunions de pince-fesse en évitant de prononcer trop souvent le mot « stratégique ». Elle m’avait mis au point quelques phrases types que je pouvais utiliser sans ruiner la réputation de la maison. « Cher ami, compte tenu de l’envergure internationale de votre firme, nous devrions travailler ensemble » était du meilleur effet devant un acheteur potentiel. J’étais autorisé à dire également « Le Président tient beaucoup à vous recevoir, vous savez ». J’ignorais de quel président il s’agissait, mon interlocuteur aussi, mais la phrase ouvrait toutes les éventualités.

Mes journées commençait à dix heures lorsqu’elles étaient chargées. Je venais prendre les ordres de Claudine bien que j’étais son supérieur hiérarchique. Mais nos rapports avaient dépassé les basses contingences de l’organigramme de la maison. Claudine présentait un paradoxe qui m’intriguait. L’accoutrement sévère et la mine austère et renfrognée qu’elle affichait aux heures de bureau contrastait avec son allure soudain féminine et charmante qu’elle adoptait dans les réunions mondaines. Sa silhouette déliée était alors mise en valeur par des robes souvent noires et sobres. Elle savait accompagner son élégance raffinée d’un collier discret, d’un sourire éblouissant et d’un regard à la fois sombre et chaleureux.

Un après-midi d’octobre, pris d’une envie subite d’un grand bol d’air, je sortis de l’immeuble de verre qui abritait nos bureaux pour une ballade dans le parc voisin. Le vide sidéral de mon emploi du temps ne me retenait pas plus de quelques heures par jour derrière mon écran de travail.

Au milieu des allées bordées d’arbres roux, les passants se faisaient rares. Le ciel illuminait les pelouses dorées par les feuillages de l’automne. C’est là que je fis connaissance d’Hector et d’abord de sa silhouette. Le pardessus courbé vers les pigeons auquel il distribuait le reste de son sandwich avait du être un vêtement de luxe dans une autre époque. Son col de fourrure témoignait encore d’une certaine recherche vestimentaire. Mais la musette informe qu’il avait passée autour de son épaule, le bas de son pantalon déchiré et les semelles de ses chaussures béantes traduisaient son infortune présente.

Profitant de mon oisiveté, je décidai de l’aborder. Lorsqu’il releva ses yeux bleu sur moi, j’eus tout de suite l’impression étonnante que cet homme avait été quelqu’un d’autre et que sa situation présente de miséreux était liée à un accident de la vie. Curieusement, il  se dégageait de son visage amaigri et luisant une certaine sérénité.

Hector se présenta avec déférence et courtoisie. Il avait une conversation agréable et un langage châtié. J’appris rapidement qu’il avait été professeur de latin dans un collège privé avant d’être licencié faute d’élèves volontaires pour ingurgiter les subtilités de la langue de Cicéron. D’allocations en fin de droits, Maurice s’était retrouvé à la rue. Il déclamait les Catilinaires plusieurs fois par jour à une volée de pigeons affamés : il m’avoua ne rien savoir faire d’autre.

L’originalité de son personnage m’intrigua. Dans les semaines suivantes, je me rendis souvent dans son lieu de prédilection pour l’écouter : il racontait la guerre des Gaules ou la chute de l’Empire Romain comme personne. Je voulus intéresser Claudine à ma découverte. Lorsque j’entrepris de lui démontrer qu’il existait une similitude entre la fin des civilisations anciennes et le risque que faisaient courir à la nôtre les excès du capitalisme financier, elle me conseilla quelques jours de repos.

C’est à cette époque que ma mère décéda, laissant entre mes mains inexpertes son empire industriel. Je ne connaissais rien aux cosmétiques, pas davantage aux parfums et, pour ne rien arranger, je m’en fichais un peu. J’abandonnais donc rapidement les commandes des nombreuses entreprises de famille au fidèle second de ma génitrice, Luigi Colonna, un corse rusé qui n’attendait que ce moment. Je savais qu’il me servirait de plantureuses rémunérations qui auraient le double avantage de m’entretenir dans l’oisiveté et de lui assurer une totale liberté dans la gestion de mon patrimoine.

Je rencontrais toujours Maurice avec lequel nous avions commencé à évoquer la carrière du grand Auguste. Il admirait son sens moderne de l’administration dont nos gouvernants, selon lui, feraient bien de s’inspirer. Au fil de nos conversations naquit dans mon esprit indolent une idée qui me conduisit à demander immédiatement un rendez-vous à Roméro, le banquier historique de ma famille.

-          Un quoi ?

Lorsque j’eus fini de lui exposer mon projet, Henri Roméro faillit s’étrangler. C’était un homme aux allures aristocratiques, fin connaisseur des réseaux financiers du monde économique,  qui avait su surveiller à merveille les affaires de ma mère en ne prenant jamais le moindre risque. Son nœud papillon allait et venait le long de sa glotte proéminente tandis qu’il éprouva le besoin de quitter ses lunettes à fines montures d’argent. Je dus reprendre mes explications :

-          Henri, je veux construire un Centre d’hébergement pour les sans logis ! De plus, ces gens ont droit à un abri de qualité, je veux un Centre d’hébergement de luxe avec tous les services d’un véritable hôtel ! Vous comprenez ?

Pas vraiment. Roméro ne comprenait pas vraiment, mais il savait que le montant de mes avoirs bancaires me permettait n’importe quelle fantaisie et plus encore.

Après quelques recherches, mon choix se porta sur l’achat d’un hôtel de trente-trois chambres que je rachetai un bon prix à une chaîne internationale soucieuse de se débarrasser d’un établissement de moyenne catégorie pour se concentrer sur le haut de gamme beaucoup plus lucratif.

Je fis réhabiliter de fond en comble toutes les chambres. J’avais décidé une bonne fois pour toutes que mes futurs pensionnaires auraient droit au confort. Toutes les chambres devaient être entièrement équipées : bain, douche, toilettes, téléviseurs. Elles devaient offrir une surface d’environ 25 mètres carrés. Au rez-de-chaussée, je fis rénover également les cuisines et prévoir un restaurant dont nos grands chefs n’auraient pas dédaigné l’apparence et l’équipement.

Durant les travaux, Henri Roméro venait souvent m’apporter les factures qui s’amoncelaient. Son regard s’éteignait dans une douce tristesse au fur et à mesure que le coût de mon projet s’élevait. Bientôt, il abandonna le nœud papillon, réservé aux activités financières de haut niveau. Lors de nos entretiens, il vint en col de chemise ouvert.

J’avais embauché Hector pour me conseiller dans cette aventure. Il ne reculait pas davantage que moi devant les dépenses, faisant installer pour les futurs occupants de l’établissement un service de lingerie, un bureau de poste et une agence bancaire.

L’inauguration de mon Centre d’Hébergement de Luxe était prévue pour le 1er juillet. J’avais vaguement sollicité les autorités préfectorales pour l’occasion. Par un manque de chance inouïe, toutes les personnalités envisageables dans une telle occasion étaient occupées ce jour-là par des obligations contractées antérieurement. Il est vrai que les administrations ne se sentaient pas vraiment mobilisées pour un projet qui ne leur demandaient pas un sou et qui, de plus, semblaient reposer sur les lubies romanesques d’un hurluberlu assisté d’un professeur de langues anciennes.

Le jour dit, je coupai donc le ruban de mon établissement aidé d’Hector et de Claudine qui commençait à s’amuser beaucoup de l’idée et qui tenait visiblement à voir jusqu’où iraient mes délires. Quant à Henri Roméro, il avait justement à cette date -quel malheur !- une vieille tante à enterrer en Bretagne.

J’étais donc propriétaire d’un abri disposant de tout le confort indispensable que je livrai gratuitement aux sans abri. Je chargeai Hector de « recruter » dans la rue ceux qui seraient mes premiers locataires.

Quelques jours plus tard, j’eus la surprise de ma vie quand Hector, penaud, vint m’avouer qu’aucun de ses compagnons de misère ne daignaient venir dormir dans mon établissement. A l’aide de force citations latines qui donnaient toujours à ses paroles un air de sagesse antique, il me démontra que les hommes et les femmes plongées depuis des années dans la misère avaient une peur viscérale de retrouver une vie dite « normale » et a fortiori d’être plongé dans un monde de luxe. Hector savait bien que pour les êtres humains comme moi, cette attitude paraissait invraisemblable, mais lorsqu’on vit dans la rue une rupture irrémédiable se produit avec le reste de la société et ce n’est pas simple d’y reprendre pied.

J’avais sur les bras une structure qui me coûtait les yeux de la tête entièrement vide d’occupants à l’exception d’Hector qui, lui, se trouvait à l’aise partout, de Gérard que j’avais engagé comme portier et habillé d’un rutilant uniforme rouge vif à galons dorés et de Sabine, une petite boulotte charmante qui tenait la place de femme de chambre en chef. J’avais rajouté « en chef » sur son contrat pour lui faire plaisir bien qu’elle n’ait personne à diriger dans son emploi. Hector coulait des jours heureux dans la meilleure chambre de ce qui n’était plus un hôtel tout en n’ayant pas le statut de centre d’hébergement auquel je le destinais. Il avait repris forme humaine, quelques kilos et quelques habitudes fastueuses, se plaignant amèrement auprès du personnel du manque d’eau chaude ou alors des petits déjeuners trop chiches ou encore du néon qui clignotait toute la nuit devant sa fenêtre. Il imagina d’implanter dans mes locaux le siège d’une association qu’il baptisa « Le Cercle des Professeurs de Latin disparus ». C’est ainsi qu’il me fit inaugurer un séminaire dans la salle prévue à cet effet où j’eus le privilège d’écouter quelques vieux enseignants barbichus déclamer longuement les vers de Virgile ou les écrits de Suétone,  la main sur le cœur et des sanglots dans la voix.

Claudine que l’expérience passionnait me donna le conseil de changer de stratégie. Elle aussi, pensait que pour attirer des gens qui n’avaient pas vécu dans un logement décent depuis longtemps, il ne fallait pas les éblouir pour ne pas les apeurer. J’avais eu l’occasion de constater à plusieurs reprises que Claudine était dotée de la dose de bon sens qui me faisait complètement défaut.

Je déconstruisis donc l’édifice de confort que j’avais laborieusement élaboré avec mon architecte d’intérieur préféré Pedro que je préférai laisser à l’écart de cette nouvelle lubie pour qu’il ne sente pas offensé dans sa dignité d’artiste. J’arrachai moquettes et rideaux, retirai les postes de télévision dans les chambres, condamnai les salles de bains individuelles pour des toilettes collectives, changeai l’ameublement pour construire un environnement plus sommaire, ravageai la façade de l’immeuble de façon à ce qu’elle tombe en lambeaux par endroits.

 Devant cette folie meurtrière, Hector s’inquiéta de mon état de santé mais exigea surtout de conserver sa chambre en l’état. Je promis de l’épargner à condition qu’il m’aide à peupler l’immeuble que je m’étais donné beaucoup de mal à transformer en Centre d’Hébergement d’Urgence.

La première à venir fut Mauricette. Une femme aussi énergique que ronde, d’une cinquantaine d’années, haute en couleurs que Hector avait connue dans la rue, avec laquelle il partageait la lecture de romans classiques qu’ils cherchaient dans les décharges avec la même ferveur que d’autres partaient en quête de leur nourriture. Mauricette s’installa dans une chambre voisine de Hector. On les vit souvent ensemble dans le salon, que j’avais transformé en self-service, récitant à haute voix du Baudelaire ou quelques vers de Péguy.

Peu à peu, Hector et Mauricette convainquirent un grand nombre d’ex-congénères de venir s’abriter dans mes murs. Bientôt, la capacité de l’édifice fut saturée. Mes « locataires » étaient logés, nourris convenablement, protégés par un Gérard qui avait volontiers jeté aux orties sa livrée de groom d’hôtel de luxe pour s’adonner complètement à son nouveau rôle de protecteur de l’opprimé social. Sabine, notre soubrette, s’était portée aussi bénévole pour soutenir notre action en mémoire de la précarité financière dans laquelle avait vécu toute sa vie sa pauvre maman, dans je ne sais plus quel coin de la campagne picarde.

Peu à peu, j’engloutis la fortune familiale dans cette entreprise sans espoir. Bien entendu, mon ex-banquier s’était volatilisé dans l’espace et le temps. Bientôt, réduit aux extrémités, je dus prendre moi-même une chambre dans ma propre structure. Je partageai les repas et les sanitaires avec les hommes et les femmes dont la société ne voulaient plus.

Gérard que je ne pouvais plus rémunérer d’un salaire décent, se multipliait pour faire vivre notre communauté malgré tout. Il soutirait de la nourriture et parfois des plats préparés à des copains cuisiniers qui oeuvraient dans des restaurants voisins. Il bricolait le compteur électrique pour diminuer notre facture d’énergie que je payais le plus tard possible. Claudine passait régulièrement en apportant son aide au nettoyage et à la gestion. Elle savait trouver ici ou là quelques subventions ou négocier durement de nouveaux délais de paiement avec les fournisseurs.

Pendant ce temps Hector, bien secondé par Mauricette, continuait à animer des soirées culturelles au rez-de-chaussée : chacun y récitaient des poésies de son enfance, entonnait des chants de son terroir natal ou échangeait des adresses d’employeurs potentiels avec son voisin. Claudine participait souvent à ces rencontres pour conseiller les uns et les autres.

Bientôt quelques uns de nos locataires purent accéder à une vie qu’on qualifie de « normale » : emploi, logement, famille, congés… Chaque fois, le départ de l’un d’entre eux de notre communauté était l’occasion d’une fête joyeuse et animée. Hector sortait son unique costume et se transformait en Monsieur Loyal. Des pièces de théâtre étaient improvisées et jouées pour le bonheur de tous. Des instruments de musiques jaillissaient de nulle part pour animer un joyeux concert. Gérard trouvait le moyen de mettre les petits plats dans les grands. Claudine se chargeait de décorer la salle commune de lampions et guirlandes chamarrées. L’intéressé qui avait enfin accès après deux ans de demandes soutenues et ininterrompues à un petit HLM de banlieue, loin de tout, faisait un petit speech ému d’où il ressortait que, tout compte fait, il n’avait pas spécialement envie de partir d’un endroit aussi chaleureux.

Et puis, un soir, Claudine a frappé à la porte de ma chambre.

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