Archive pour le 2 août, 2009

Un joyeux drille

2 août, 2009

-          Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?

La première fois que j’ai entendu Léon prononcer cette phrase, nous venions de nous rencontrer. Frontalement. Son 4×4 crasseux avait embouti une bonne partie de l’avant de ma Focus bichonnée de cadre moyen endetté. J’étais sur le point d’entrer dans une colère noire et tumultueuse en descendant furieusement de mon véhicule ratatiné. Mais le personnage qui jaillit de sa machine était un être qui me parut d’emblée être descendu sur terre spécialement pour faire rire ses semblables.

Ce qui frappait le plus c’était son regard impavide et sérieux, derrière des lunettes à double ou triple foyers, à moitié cachées par une touffe de cheveux filandreux, enchevêtrés et informes, de telle sorte qu’il n’était pas envisageable pour lui de distinguer le moindre élément de signalisation routière lorsqu’il lui venait la subite envie de prendre le volant, la route et quelques risques pour sa santé et celle de ses rencontres de voyage. La voix zézayante avec laquelle il m’avait interpellé achevait le pittoresque du personnage.

L’accident n’avait entraîné aucune blessure, mais j’étais littéralement gondolé de spasmes rigolards en remplissant le constat. Les passants crurent à un épisode de la caméra cachée, surtout lorsqu’il m’entraîna joyeusement dans un bistrot voisin pour finir les formalités.

Plus tard, lorsque lassé d’un voyage de douze années, Marina crut bon de boucler ses valises en me jetant que j’étais devenu un être morne, insipide, sans intérêt, et –au cas où je n’aurais pas compris- que je ne la faisais plus rêver, il fut encore là pour m’empêcher de sombrer. De sa démarche chaloupée, de sa voix éraillée et de son regard loucheur, il me traîna de force chez le dentiste, le teinturier, le psychologue pour que je ne me laisse pas aller, tout  en entonnant son slogan préféré :

-          Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?

Il passait un temps fou à démontrer que je n’avais aucun problème contrairement à ce que je croyais pouvoir affirmer de ma situation de célibat forcé. Après avoir disputé avec moi plusieurs championnats de petits chevaux au sein de son équipe de quartier, il m’entraîna à la foire aux célibataires d’un coin du Cantal dont nous revînmes dans un état d’ébriété avancé, vaguement menacés par la police ferroviaire pour avoir tenté d’embrasser une contrôleuse de
la SNCF sur le quai de la gare.

(suite…)