En avant, en arrière !

Pendant des mois d’intense activité professionnelle, nous avions tout échangé : regards lumineux, battements de cils incendiaires, rosissement furtif, frôlements voluptueux… La gamme des indices subliminaux mais significatifs entre deux collègues de bureau qui ont tout simplement envie de sortir ensemble avait été déclinée. Et puis, n’y tenant plus, j’ai accompli le premier pas. Je l’ai invitée à dîner. On dit qu’il n’y a que le premier pas qui coûte. Celui-ci fut cher, mais les suivants auraient affolé un indice des prix amoureux s’il existait. Je n’aurais jamais pensé atteindre ce niveau d’inflation galopante.

Dans les couloirs du bureau, Maryse se comportait comme une jeune femme modèle. Sa silhouette bien dessinée par un goût vestimentaire assuré mais sage, sa lourde chevelure brune qui soulignait ses mouvements harmonieux et son regard direct mais jamais insolent ne laissait aucun homme indifférent à son passage. Mais, elle savait restée professionnelle Maryse, jusqu’au bout de ses ongles manucurés !

Sauf avec moi. Elle avait pourtant déployé des efforts surhumains pour masquer son trouble en ma présence. Pendant les mois qui précédèrent cette soirée mémorable, Maryse avait cette façon charmante de plonger dans ses dossiers en farfouillant ses papiers ou encore de rajuster ses lunettes à grosses montures qui glissaient soudainement de son nez mutin lorsque je l’interrogeais sur un point précis. Bref, je l’impressionnais et pour tout dire, elle aussi m’émouvait.

J’hésitais longuement sur la suite à donner à cette idylle qu’on ne pouvait pas encore appeler naissante mais dont la gestation était bien avancée. La crainte des cancans mesquins des collègues jaloux reculait l’instant fatidique où j’allais lui déclarer, d’un ton badin, que je connaissais un restaurant dont il me tardait de tester la nouvelle carte en charmante compagnie. Depuis, le développement du secteur tertiaire, chacun sait que la nouvelle d’une aventure entre deux salariés d’une même société circule beaucoup plus rapidement entre les bureaux que la dernière note stratégique de la direction générale surtout quand les deux protagonistes aimeraient que leur rencontre reste discrète.

Je me décidais lorsque je compris que notre trouble réciproque avait été remarqué comme une rose dans le désert et que mon hésitation était d’autant plus sujette à moquerie qu’elle tardait à aboutir. Maryse accueillit ma proposition avec trouble. Mais ayant avancé un pion, il lui revenait d’avancer le second ce qu’elle fit en baissant le nez dans un classeur qui se trouvait, fort à propos à  portée de visage pour y dissimuler la rougeur de son front.

Pour le samedi soir suivant, je réservais deux couverts à la Marmite, un restaurant à quatre étoiles dont j’étais certain de la réputation et du bon goût. Je pris un parti vestimentaire du type « chic mais décontracté ». La cravate à caractère professionnelle avait été délaissée au profit d’un discret foulard de soie.

Lorsque je la vis arrivée, louvoyant entre les tables, je ne la reconnus pas tout de suite. En jean et tee-shirt blanc froissé, elle n’avait plus le look qu’on lui connaissait huit heures par jour du lundi au vendredi. Pour se prémunir de la fraîcheur nocturne, elle avait noué au tour de sa taille, un chandail que sa grand-mère lui avait tricoté – j’appris cette nouvelle dans le courant du repas – à partir d’un modèle unique publié dans l’inoubliable numéro de « Modes et Travaux » du mois de décembre 1982.

En guise de préambule romantique, elle m’avoua d’une moue boudeuse qu’elle n’avait pas jugé bon de prendre une douche et que d’ailleurs, elle se lavait rarement le week-end. Sur ces fortes paroles, elle alluma une cigarette sans se préoccuper le moins du monde de la gêne qu’elle pourrait occasionner. Légèrement décontenancé par cette entame, je pensais que cette invitation que j’avais rêvée de formuler depuis si longtemps se réalisait enfin et que je n’allais pas reculer à cause d’un comportement légèrement décontracté  dont je m’efforçais de goûter l’aspect pittoresque.

J’avais préparé plusieurs sujets de conversation. Bien entendu, déclarais-je d’un ton amusé, nous n’allions pas parler « bureau ». Je lui susurrais plutôt l’idée de me détailler sa vie personnelle en l’assurant que ce sujet m’intriguait depuis des lustres. Ses habitudes, ses goûts, ses hobbies, j’avais envie de tout savoir. Maryse m’observa d’un air benoît et déclara en reniflant bruyamment:

-          J’ai attrapé la crève !

Je m’efforçais de trouver la répartie amusante tout en étant pris au dépourvu. Dans ma recherche de thèmes de discussion, j’avais rejeté la météo, rubrique un peu ringarde pour un premier rendez-vous ! A tout hasard, je rétorquais une banalité de grande ampleur en espérant qu’elle en sourirait :

-          C’est vrai qu’ils annonçaient des températures en baisse, ce soir !

Même dans mes flirts d’adolescent, je n’avais risqué une remarque aussi naze.

Le niveau de nos échanges tomba rapidement. Après une incursion dans le domaine littéraire et cinématographie qui laissa ma partenaire de glace, je tentais de l’intéresser à mes exploits sportifs. Classé très honorablement dans les championnats régionaux, j’avais l’habitude de soulever la considération des jeunes femmes lorsque j’abordais ce domaine. Maryse se contenta d’un soupir :

-          C’est assommant le tennis !

La situation connut un revirement à 180 degrés entre les entrées et le plat de résistance. C’est en effet à ce moment là que je m’aperçus qu’elle jetait ses noyaux d’olive par terre sous l’œil effaré du maître d’hôtel que j’avais habitué plus de délicatesse dans le choix de mes invités.

Globalement, quelque chose clochait quelque part. Maryse n’avait plus rien de la jeune femme très « classe » que nous connaissions dans le milieu professionnel. De plus, elle ne comprenait visiblement rien à ma conversation. Après une approche qui m’avait pris plus d’un an, il me restait un quart d’heure pour enclencher la marche arrière en opérant une retraite honorable.

-          Bon, il se fait tard, je vais peut-être demander l’addition !

Je ne trouvais rien de mieux pour abréger. Elle n’avait pas fini son dessert, mais elle se curait les dents avec les ongles. Je ne supporte pas. Je dus la raccompagner. Retour insupportable. Maryse insulta copieusement tous les automobilistes passant à proximité dans un langage qui aurait effrayé ma poissonnière habituelle.

Le lundi suivant, je n’osais pas lever le regard à son entrée dans mon bureau. Elle éclata de rire la première :

-          Ma soeur jumelle vous a trouvé un peu coincé !

J’allais devoir faire un nouveau pas en avant.

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