Archive pour juin, 2009

Séminaire d’entreprise

20 juin, 2009

C’est la nuit ! Minuit et quart exactement. Dans ma chambre, je tourne en rond et ne peux dormir. A dix mètres d’ici, elle est peut-être en train de travailler ou de téléphoner à sa mère ou de chercher le sommeil aussi.

Le premier jour du séminaire que la direction a organisé dans cet hôtel de luxe. Florence était assise en face de moi. En entrant dans la salle de réunion, il y avait eu une lutte sournoise entre plusieurs cadres pour siéger à coté d’elle. Finalement, ce renard de Mercadier, dans un sprint éperdu avait remporté la palme : il était à sa gauche. A trente ans, elle est superbe, Florence. Sa silhouette impeccable est soulignée par ses longs cheveux doux et dorés. Son regard noir respire, si j’ose dire, l’intelligence et la maturité.

Mercadier n’a pas perdu de temps : dès le début de la réunion, il a commencé à l’amuser. Je voyais son visage d’ange tourné vers l’intrus, son sourire s’ouvrant délicieusement sur des dents éclatantes.

J’étais mal placé : je résolus de m’intéresser au discours de notre directeur général. Sous ses airs de play-boy, Duchemin est habile. Il a des costumes faits sur mesure, les chemises aussi probablement. Par comparaison, ses cadres ont tous l’air endimanchés. A quarante-cinq ans, il soigne sa silhouette tous les matins. Il arrive au bureau à dix heures après une heure d’exercices physiques. Son visage de jeune homme, ses yeux verts et dorés, sa facilité d’élocution et accessoirement ses revenus, tout en lui plait aux femmes.

En guise d’introduction, son discours se voulut apaisant, il y mit la touche d’humour convenable :

-« Rassurez-vous, il n’y aura pas de saut à l’élastique… »

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Dieu est portugais

19 juin, 2009

Au début, c’était un très vilain bébé contrairement aux autres.
Les nurses ne l’aimaient pas et se le refilaient s’en vergogne.

Sauf Maria qui s’en enticha. Ce bébé était moche mais il lui parlait en portugais.

A l’école les maîtresses le redoutaient, il était toujours aussi vilain.

Sauf  l’institutrice Julie qui s’intéressa à son cas car en dépit de sa laideur, car il élevait des nombres au carré sans faille.

Plus tard, aucune autre femme ne lui accorda d’attention.

Sauf Gilberte qui se maria avec lui car il cuisinait le poulet basquaise à merveille.

Aux impôts, personne ne voulait être dans son service : il faisait peur à tout le monde.

Sauf Henriette qui travailla assidûment avec lui, car il travaillait laid mais bien.

A la fin, Dieu fit la grimace.

Mais Dieu est grand et l’admit en son sein des saints.

C’est dans ces circonstances que Dieu apprit le portugais, l’extraction d’une racine carrée, le poulet basquaise et le remplissage d’une déclaration fiscale.

La soirée de Lucien Grognasson

18 juin, 2009

Ce soir-là alors que les ombres du crépuscule gagnaient son salon, Lucien Grognasson revécut un instant sa grande époque coloniale.

Chaque matin, le major Grognasson, en uniforme blanc impeccable déjeunait sur la terrasse de sa villa alors que la forêt émergeait lentement de son écharpe de brume et que les cacatoès éveillaient de leurs cris rauques une faune inconnue et monstrueuse. 

Dans la cour, son boy Idriss procédait comme chaque jour au lever des couleurs en massacrant l’hymne national sur un vieil électrophone dont il ne se séparait jamais  tandis que les domestiques s’affairaient déjà au ménage et au linge. 

Au loin, les silhouettes déhanchées des femmes du village revenaient du marché en portant de lourdes charges sur le sommet du crâne.     

Ce soir-là, Lucien Grognasson effaça d’un geste las les souvenirs qui l’assaillaient, ouvrit une boite de raviolis, la télé pour suivre une émission de variétés débile et sa feuille d’impôts pour achever sa déclaration fiscale.

Soit V, la vitesse de rotation de la monnaie.

17 juin, 2009

 Quelqu’un trouve un billet. Un beau billet de 10 euros, presque neuf qui avait l’air de l’attendre sur le trottoir au pied d’un platane. Il ne va quand même pas l’empocher ce billet alors qu’à quelques mètres de là, le Pauvre tend la main. Il donne le billet au Pauvre. Le Pauvre préfère les pièces, elles lui donnent l’impression d’être plus riche. Mais il ne va pas mégoter sur des détails, il faut commencer par manger.

Le Pauvre se rend à la gare pour acheter un sandwich au Bar’stop qui accueille de si nombreux voyageurs affamés, en partance ou à la descente de leur train. Le Pauvre donne son billet à la Marchande de Sandwichs qui trouve un peu bizarre qu’un Pauvre puisse se nourrir. Mais avec cette politique gouvernementale de distribution de minima sociaux, il faut s’attendre à tout. La Marchande de Sandwiches lui rend la monnaie et  un thon-salade avec mayonnaise.


La Marchande de Sandwich accueille l’Homme d’Affaires. Il est important, l’Homme d’Affaires. D’ailleurs la Marchande de Sandwich juge sa surface financière à la coupe de son costume. Et puis surtout, l’Homme d’Affaires lui tend un billet de 50 euros. Ce n’est pas tout le monde qui peut réussir cet exploit par les temps qui courent. En retour, la Marchande de Sandwich lui rend le billet du Pauvre, elle juge plus prudent de s’en débarrasser rapidement.

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Le poète attendait le tram

16 juin, 2009

On a toujours tendance à magnifier son passé. Je me souviens des bancs de l’école, de la plume sergent-major qu’il fallait tremper dans l’encrier. Des résumés à apprendre. De la mère Perrin qui nous enseignait l’art de calligraphier les lettres. J’ai toujours gardé sa manière de tracer les « T » majuscules . Je la trouve particulièrement élégante. Mes « T » ont une autre allure que ceux de Monsieur Word.

Mais je me souviens aussi des longs après-midi d’été passés à décortiquer la géographie française, les départements, les fleuves. Certes, il m’en reste cette information fondamentale selon laquelle la Loire prendrait sa source au Mont Gerbier de Joncs, mais je me dis que j’ai tout de même beaucoup enduré pour parvenir à ce résultat.

Il me revient aussi à l’esprit ces courses du samedi après-midi dans les boutiques du quartier.  Nous faisions avec ma mère le tour des commerçants. C’était convivial. On se tenait au courant de la vie locale, on croisait les copains. Personne n’avait encore inventé l’anonymat des hypermarchés.

Mais c’était long, long…. En mettant les choses au mieux, nous n’étions pas de retour avant six heures du soir. Et je pouvais, enfin, commencer à jouer aux petites voitures. A chaque comptoir, il fallait attendre derrière les premiers clients. Chez la charcutière, les conversations allaient bon train avant que la mère Duru veuille bien s’occuper de nous. A la boulangerie, nous étions systématiquement précédés par une ménagère qui hésitait longuement entre un chou à la crème et un baba au rhum. Ou autre chose. Aujourd’hui, je règle la question des courses en une heure chez Carrefour avec Bernadette au bras. Sans parler à personne, certes, mais au moins je ne loupe pas la retransmission du match de foot du samedi. Relations humaines ou championnat de Ligue 1, il faut choisir.

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Du coté d’un rieur

15 juin, 2009

Si le rire est le propre de l’homme, il s’est soigneusement lavé.

Partout.

Sur un toit de tôle, il s’est gondolé.

Sur un bateau de plaisance, il s’est monté plaisant.

Dans la mare, il s’est marré avec les canards.

Avec les postières, il fut plié en deux.

Il s’est tapé sur les cuisses en compagnie des grenouilles.

Chez le médecin, il eut mal au ventre.

En compagnie des zèbres, on l’a considéré comme un drôle.

Il s’est éclaté au milieu des ballons d’enfants.

Et puis, il est mort.

De rire.

Le cauchemar de l’adjudant Bonasse

14 juin, 2009

-« Quelqu’un m’a dit que les fées tenaient leur congrès ce samedi à la salle des fêtes de Saint-Germain. Qu’avez-vous prévu, adjudant Bonasse ? »

L’adjudant Bonasse venait d’être tiré d’un demi-sommeil bienfaiteur par un appel urgent du commandant de gendarmerie Paul de
la Ferrière. Bonasse portait son nom à merveille. Dernier rejeton d’une famille nombreuse de Saint-Germain-en-Pouilly, le travail de la terre ne l’avait jamais vraiment attiré, pas plus que le travail tout court d’ailleurs. Il s’était donc découvert une vocation impérieuse pour la gendarmerie, après avoir étudié minutieusement la façon dont son illustre prédécesseur Bourichon occupait son temps dans les locaux de la gendarmerie du canton.

A ce moment de l’après-midi, cette histoire de fées lui passait très nettement au-dessus du képi et dans un semi-brouillard, il s’entendit répondre :

-« Mesures de sécurité habituelles, chef ! »

-« Je compte sur vous, Bonasse ! Pas de vagues !… surtout pas de vagues ! »

Tiré d’une douce rêverie par une histoire rocambolesque d’une part et par le ton martial de son supérieur direct d’autre part, Bonasse avait besoin de retrouver ses esprits. Il ajusta son couvre-chef réglementaire et propulsa sa silhouette avantageuse jusqu’au bistrot de la mère Denise pour analyser la situation.  

La mère Denise cultivait une fine connaissance de la région et en voyant Bonasse pousser la porte de son comptoir d’un air soucieux, elle comprit très vite :

-« C’est le congrès de samedi qui te mets dans cet état, Mathieu ? »

Mathieu Bonasse ronchonna en guise de réponse, prit le temps de commander son premier demi de la soirée, puis en vint au fait :

-« Si je comprends bien, tout le monde est au courant, sauf les forces de l’ordre… »

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Le Président

13 juin, 2009

Jusque là tout s’était bien passé, mais il ne fallait pas se réjouir trop vite. La campagne électorale a été un franc succès, un triomphe affirment certains. Partout à Toulouse, à Marseille, à Lille, nous avons fait salles combles. Les journalistes, un peu étonnés au début, nous ont largement ouvert colonnes et micros par la suite. Les autres candidats ont commencé à piller largement nos thèmes de campagne : c’est un signe de succès. Les sondages me donnent entre 5 et 6 % des voix, le parti peut donc espérer rentrer dans ses frais. Je sais, les sondages ne sont pas toujours fiables, mais enfin, nous y croyons.

Il y a cinq ans, je donnais encore mes cours à l’Université d’Amiens. J’étais loin de me douter que je prétendrais un jour à la plus haute magistrature de l’Etat. Il a fallu une succession de rencontres avec des militants pétris d’idéal, des théoriciens convaincants, des scientifiques visionnaires pour que je me découvre l’âme, le verbe et la fibre politique. Géographe de profession, j’étais depuis longtemps persuadé des profondes contradictions qui minent nos sociétés occidentales et de l’urgence qu’il y avait à revenir à un rapport équilibré entre l’Homme et son environnement naturel. L’accumulation de produits de consommation, dont le besoin est artificiellement entretenu pour la plupart ne peut se poursuivre à l’infini sans épuiser les réserves énergétiques de la planète. C’est le credo de départ du bon militant du développement durable. Sur une base idéologique simple mais qui bouleverse plusieurs générations de discours sur les bienfaits du progrès économique, j’ai mené ma campagne présidentielle, tambour battant. J’y ai mis toute la pédagogie et la conviction dont je suis capable.

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Le reflet du temps

12 juin, 2009

En 1895, j’ai été suspendu au-dessus de la cheminée par Amélie. Elle venait de se marier Amélie. Elle était fraîche, enjouée et gaie ce matin-là. Son oncle lui avait fait présent d’un magnifique miroir de Venise du XVII ème. Il faut dire que je suis d’une grande taille pour un miroir de cette lignée. D’un ovale très pur, je suis monté sur un cadre en cristal finement ciselé d’arabesques. Amélie n’en finissait d’admirer son sourire d’enfant devant cette dernière trouvaille, après avoir remercié son oncle dont la moustache grise frissonnait d’émotion.

Puis le temps a passé. J’ai assisté à l’arrivée du premier enfant d’Amélie dans le ménage. Pendant les longs après-midi d’hiver, Amélie interrompait parfois son ouvrage pour s’occuper de ce bébé qu’elle avait nommé Georges. Elle le nourrissait au sein, la scène était charmante. Parfois, elle l’invitait à s’admirer dans mon reflet, en lui disant qu’il était beau.

Mais Amélie s’ennuyait. Il faut dire qu’Henri, son époux, était un homme particulièrement morose. C’était un banquier renommé pour son savoir-faire. Il parlait peu, préoccupé qu’il était par ses affaires. Le couple sortait rarement. Amélie prit un amant. Un beau lieutenant de cavalerie dont le port altier et les manières nobles avait eu raison des faibles résistances d’Amélie. Pendant quelques mois, le militaire lui rendit visite tous les après-midi. Je dus assister à leurs ébats tendres et fougueux dans le salon et ne rien ignorer des mots doux qu’ils se susurraient à l’oreille, épuisés d’ivresse. Soudain vers l’hiver 1905, les visites cessèrent du jour au lendemain. Je n’en sus jamais la raison. Amélie, mouchoir à la main passait plusieurs heures par jour à pleurer. Le soir, quand son époux était sur le point de rentrer, elle se reprenait et réajustait devant moi sa tenue de façon à lui faire bonne figure.

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La basse-cour

11 juin, 2009

La poule a pondu ses œufs d’or.

Le coq se félicite car il va être riche et qu’il va pouvoir vivre dans une pâte.

Mais le dindon fait savoir qu’il ne sera pas celui de la farce tandis que la pâte sort de sa coquillette pour affirmer qu’elle ne vivra pas avec n’importe qui.

Sur ces entrefaites, la poule intervient pour indiquer qu’il ne faudrait pas la prendre pour une oie blanche.

Son patrimoine lui appartient et le coq, qui se pavane comme un paon, n’aura rien.

Le canard non plus d’ailleurs, même s’il se répand en cancans dans toute la basse-cour.

D’ailleurs si on l’embête, la poule appelle les poulets.

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