Qui m’aime me suive

Lucien n’a pas du tout aimé le discours du Ministre. D’ailleurs, il n’aime pas le Ministre non plus : il s’est offert le plaisir de lui avouer qu’il n’avait pas voté pour son parti aux dernières élections. Le sourire mécanique du Ministre des Transports s’est figé dans sa mâchoire crispée. Il est devenu furieux contre ses collaborateurs. A la demande de la mairie, il s’est déplacé pour célébrer le centenaire du village comme il le fait plusieurs fois par an dans sa circonscription électorale. Comme d’habitude, il s’attendait à distiller quelques banalités bien senties sur le temps qui passe à un vieillard rabougri, sourd et impotent. Mais son cabinet a été incapable de le prévenir qu’il y a encore des ancêtres en mesure d’avancer des opinions politiques ! Il s’est éclipsé le plus rapidement possible en prétextant un rendez-vous à l’Elysée.

La fête, organisée dans la salle des mariages de la Mairie en l’honneur de Lucien, bat son plein. Les convives, après l’avoir longuement félicité – il se demande encore de quoi – ont fini par l’abandonner dans un coin, rivé dans son fauteuil. Un centenaire, ça ne danse pas, ça ne parle pas beaucoup. Les invités se sont agglomérés en groupes autour du buffet garni, bourdonnant de conversations, tandis qu’une musique nasillarde fait danser quelques couples d’enfants endimanchés sur le parquet municipal. Lucien scrute la scène, le menton appuyé sur ses deux pauvres mains, posées sur le pommeau de sa canne. Des lueurs d’ironie voilent parfois son regard encore alerte.

Plusieurs générations sont réunies là pour l’occasion. Lucien observe Louis, son fils. A 70 ans, il lui trouve toujours le même air nigaud et perdu. Malgré son âge, Lucien l’appelle souvent : mon pauvre gamin ! Louis a divorcé de sa première femme qui s’est enfuie avec un coureur cycliste, un jour de Tour de France, tant elle s’ennuyait avec son époux. Lucien avait failli s’étouffer de rire quand son fils, penaud, lui avait conté l’aventure :

-Mon pauvre gamin ! Tu n’arriveras jamais à rien avec les femmes !

De son temps, les femmes mariées craignaient l’autorité de l’Homme et savaient s’ennuyer consciencieusement en couple. Depuis leur apparition en force sur le marché du travail, non seulement elles ne tenaient plus leur ménage, mais encore elles avaient l’ambition de transformer la vie à deux en partie de plaisir. Où allait-on ?

Lucien avait tenté de sermonner Louis encore une fois, mais il savait bien que c’était peine perdue. Et son fils était effectivement tombé de Charybde en Scylla, ou plus exactement il était tombé sous la coupe de Julienne, la fille du boucher du village.

Lucien a repéré sa deuxième belle-fille dans la foule. Julienne, dans une robe à fleurs du dernier mauvais goût,  affiche une soixantaine pétaradante, giflant deux gamins trop bruyants à la volée, apostrophant son mari qui picore au buffet, morigénant les serveurs, accusés d’incurie et de lenteur. Lucien s’amuse du manège de son fils qui tente de se glisser entre les grappes de convives pour ne pas se trouver sur la trajectoire de sa femme, qui aura sûrement quelque chose à lui reprocher en public, comme chaque fois que les deux époux se croisent.

Grâce au progrès de la technologie, le patriarche a l’ouïe affinée par un appareil sophistiqué qui lui permet d’entendre comme à vingt ans. Mais, il a décidé de feindre la surdité de façon à mieux surprendre les conversations. Il a ainsi parfaitement saisi les propos acides de Julienne, dès son arrivée, à propos de l’insistance dérangeante qu’un homme de son âge met à survivre alors qu’on attend son héritage fiévreusement plusieurs des années. Louis, submergé par la honte, avait mollement réagi :

-Allons, Julienne ! Tiens-toi !

Julienne avait eu alors un regard navré pour son époux :

-          Mon pauvre Louis, tu ne changeras jamais !

Louis s’était replié vivement derrière un pilier, apeuré de sa propre audace tant il avait peu l’habitude de rabrouer sa femme sur un ton peu amène.

Lucien sait que le pouvoir dans le couple ne se partage pas, mais il n’a pas encore compris pourquoi les hommes de la génération de Louis l’ont subitement abandonné à leurs compagnes sans la moindre contrepartie. Lâcheté ou inconscience ?

Un gamin, rouquin, au visage constellé de tâches de rousseur vient se planter devant Lucien :

-Tu veux à boire, pépé ?

Lucien, prostré devant l’enfant, ne sait plus à qui il a à faire. Il est vrai qu’après la génération de Louis, la vie de famille s’est délitée encore un peu plus. Les deux filles de Louis, Claire et Maryse totalisent six divorces à elles deux, sans compter les amants de passages. Il parait qu’aujourd’hui c’est un score honorable, mais qu’on peut faire beaucoup mieux.

La conséquence, c’est que Lucien n’est plus en mesure de positionner dans l’arbre de sa descendance ce gamin rouquin qui lui propose de boire d’un air effronté. D’ailleurs entre famille décomposées puis recomposées, il se demande comment les jeunes peuvent encore s’y retrouver.

Claire s’approche du fauteuil :

-Désiré, laisse un peu pépé tranquille.

C’est ainsi que Lucien reconnaît l’enfant comme faisant partie de la progéniture de Claire. Mais il a encore une incertitude sur le nom du père. En tous cas, il pense qu’il ne peut être l’espèce de danseur de flamenco, au poil et au regard noir, qui tenait tout à l’heure la main de Claire avec la mine suffisante de l’homme qui n’a pas encore compris que c’est la femme qu’il croit avoir conquis qui le tient à sa merci.

Et puis ce prénom ridicule : Désiré ! Lucien pense que, même dans sa génération, personne n’aurait osé appeler un garçon d’un prénom aussi désuet. C’est curieux, cette manie qu’ont les hommes et les femmes des années 2000, après avoir chamboulé toute l’architecture de la famille, de se raccrocher à des prénoms dont on ne voulait même plus au siècle précédent : Amélie, Mélanie, Désiré….

Claire se donne des allures décidées. A bientôt cinquante ans, elle est le prototype de la femme active qui entend bien, comme disent les magazines féminins, que Lucien parcourt parfois d’un oeil amusé, « vivre sa vie de femme ».

-Tu veux boire pépé ? Il faut boire tu sais !

Depuis la canicule de  2003, Lucien ne peut plus échanger trois mots avec son entourage sans qu’on lui demande s’il a bu. C’est parfaitement exaspérant, il répond sèchement à sa petite-fille et à son rouquin de fils.

Voilà Arnaud, c’est le seul qui ne me jettera pas de verre d’eau à la figure pour être certain que je m’abreuve régulièrement, se dit Lucien. A vingt-huit ans, il promène son air rigolard et ses cheveux mouillés avec décontraction. Lucien croit que c’est son arrière petit-fils, et puis de toutes façons, même si ce n’est pas vrai, il a envie de le croire. Lucien et Arnaud ont de longues conversations à chaque rencontre familiale. Le jeune homme a bien compris son ancêtre. Lucien, lui, aime bien cette tête perpétuellement ébouriffée qui lui donne toujours l’air de sortir de la douche.

Arnaud s’assied à hauteur de Lucien.

- Je m’emmerde, Arnaud ! Tu sais… je m’emmerde !

Arnaud le sait, mais il a une idée.

-J’ai bien réfléchi depuis la dernière fois !

Lucien avait demandé à Arnaud son opinion sur l’évolution de l’organisation sociale. Allait-on vers une société de matriarcat comme il le redoutait ? Non, Arnaud pense qu’on retourne à la préhistoire : les hommes et les femmes formeront des hordes, déambulant dans un monde devenu trop petit, chacun s’accouplant avec chacune au gré des déplacements et des aléas de l’existence. La cohésion du groupe sera assurée par Internet, si bien qu’un homme pourra appartenir à une horde française tout en habitant à Sydney. Certains jeunes loups s’éloigneront parfois du troupeau pour former une nouvelle bande et la vie continuera.

Lucien sourit : la théorie d’Arnaud le séduit. Ce sera le chaos, mais il aime ça le chaos. Aujourd’hui, il n’y a même que ça qui l’intéresse. C’est dans le désordre que se révèlent les forces de caractère.

-Alors, on retourne chez Cro-Magnon ?

Arnaud entraîne Lucien vers le centre de la salle. Courbé, Lucien claudique en s’appuyant sur le bras du jeune homme d’un coté et sa fidèle canne de l’autre. Il accentue un peu la peine qu’il a à marcher : il aime qu’Arnaud s’occupe de lui, il aime les regards dérangés des convives qui suivent leurs deux silhouettes enlacés.

Au milieu de la piste, Arnaud et Lucien se posent. Lucien se redresse, sourit à l’assistance et entonne d’une voix rauque à la puissance surprenante un vieil air de colonie de vacances qui parle de l’homme de Cro-magnon. Arnaud l’accompagne…. Les enfants ravis accourent, se jettent au pied du vieillard et reprenne le même refrain. Les chansons s’enchaînent joyeusement les unes aux autres, les confettis s’envolent. Lucien a jeté son béret en l’air. Arnaud sourit : dans ses cheveux blancs, Lucien a passé la mousse coiffante « effet mouillé » qu’il lui avait secrètement confiée.

Les convives sont gênés. Certain sourient niaisement. D’autres se souviennent qu’ils doivent rentrer pour éviter la circulation du soir. Julienne a retrouvé Louis, son époux devant l’Eternel, qu’elle tient par son col. Elle est outrée et accuse Louis d’être responsable de ce spectacle navrant :

-          T’as vu ton père ? On se demande comment il a été élevé ! Je ne m’étonne plus de rien !

Louis rajuste sa tenue, toise sa femme, et rejoint le groupe un verre à la main. Pour la première fois, il a décidé de se lâcher. Au bras de son père, il s’époumone  bientôt : « Janeton, prend sa faucille … ».

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