Le Roi et le Soleil

Monsieur de Montambert était bien embêté. Depuis plusieurs années, il avait fait ce qu’il fallait faire à la Cour pour être bien en vu. A force de courbettes, de services rendus, de cachotteries, de manigances, d’intrigues, il avait enfin fini par faire partie du cercle restreint des familiers du Roi depuis quelques mois.

Pour y parvenir, il avait même supporté les soirées interminables de la favorite royale, Madame de Pompignac. Chacun devait y faire assaut d’un esprit plus ou moins drôle aux dépens des courtisans, ceux qui étaient absents si possible. Cet exercice se déroulait au cours d’interminables parties de crapette, jeu de cartes que Monsieur de Montambert détestait. Néanmoins, il s’était fait remarqué favorablement par cette sotte de Pompignac, et c’était bien ce qu’il voulait.

Tout allait donc bien, jusqu’à ce que Sa Majesté se découvre une passion pour la Science. Elle avait décidé soudainement de s’intéresser à ces disciplines nouvelles, que Monsieur de Montambert estimait sans avenir : l’astronomie, la médecine, la physique, l’algèbre etc…. D’un seul coup, on vit la plupart des principaux courtisans brûler d’intérêt pour ces domaines encore bien mal connus à cette époque. C’était à celui qui relatait à Sa Majesté une expérience unique menée par un savant farfelu aux fins fonds de l’Europe ou à celui qui apportait à sa Royale Lecture un manuscrit rare traduit des travaux des Mauresques fort en avance dans le domaine de l’arithmétique ou en encore à celui qui montrait à Sa Majesté une plante d’espèce rare, achetée récemment à un voyageur revenu d’extrême orient.

Monsieur de Montambert, comme d’habitude, avait clairement senti le vent tourné. Il fallait donc entreprendre quelque chose pour satisfaire cette Royale Curiosité. Fort heureusement, il connaissait un magicien ou un astronome, il ne faisait pas très bien la différence, qui avait imaginé un jeu : sur un plateau circulaire de deux bonnes coudées de diamètre, sensé figurer la Terre,  il avait imaginé de reproduire le soleil, la lune et les principales planètes que l’on pouvait déplacer le long de fils de cuivre rigides au-dessus du plateau. Sa Majesté fût ravie, il joua de longues soirées au Maître de l’Univers, seul responsable du déplacement des planètes. La position de Monsieur de Montambert en fut renforcée, au grand dépit de ses concurrents.

Mais Sa Majesté fut piquée d’une nouvelle idée. Elle estima que le Dauphin devait être impérativement initié aux choses de
la Science et que c’était là une affaire stratégique pour la survie de son Royaume pour le futur des temps. Sa Majesté se tourna vers Monsieur de Montambert qui eut le malheur de se trouver à portée de son Royal Regard à cet instant :

-« Monsieur de Montambert, vous qui avez un si grand intérêt pour la vie du ciel, je veux que vous initiez mon fils à la découverte de notre planète Terre. Et d’abord, il doit savoir d’où vient
la Terre, comment a-t-elle été créée, quelle est son histoire… »

Monsieur de Montambert avait pâli, mais s’était vite repris. Il avait assuré Sa Majesté qu’il allait prendre le temps de construire une pédagogie des plus modernes avec l’aide des théories les plus récentes sur le sujet. Sa Majesté allait être emballée.

Ravi, Monsieur de Montambert ne l’était pas du tout. Il n’avait bien entendu aucune idée sur les origines de
la Terre et, en plus, il n’avait aucune appétence pour ce genre de question. Il fallait pourtant trouver quelque chose qui permettent de satisfaire
la Royale Interrogation.

Il se retira donc sur ses terres, dans le manoir qu’il tenait de ses aïeux pour penser. Dans les jours suivants, il ne vit qu’une solution : convoquer séance tenante ceux qui détenaient le savoir pour élaborer un enseignement à servir au Dauphin.

L’abbé Patouillard responsable de la Paroisse locale fut mandé immédiatement. Monsieur de Montambert le connaissait depuis son enfance. Il estimait qu’en tant qu’homme d’Eglise, c’était forcément un homme de Science. Monsieur de Montambert fit également venir l’astronome-magicien Pierreux. Monsieur de Montambert ne savait pas précisément de quel trafic cet homme vivait, mais ce dernier avait l’air de posséder une savoir particulier, peut-être d’origine impie voire démoniaque, mais c’était le cadet des soucis de Monsieur de Montambert, fort mécréant par ailleurs. Enfin, il fit quérir Henri de Berlicot, avocat au Parlement de la Province qui passait pour un homme sage, pondéré, de bon sens qui avait été de bon conseil en maintes affaires commerciales ou domaniales.

Monsieur de Montambert avait offert l’hospitalité à ses trois conseillers en leur expliquant que celle-ci pouvait être longue tant était importante l’affaire qui lui avait été confiée par Sa Royale Majesté.

Tout quatre s’enfermèrent du lever au coucher du soleil dans la salle des agapes du manoir. Après trois jours. Monsieur de Montambert sentait que l’on n’avançait pas dans la construction d’un savoir cohérent sur les origines terrestres qui pourrait être présenté à l’Enfant Royal. L’abbé Patouillard faisait un honneur assidu à la cave et au garde-manger du château pendant les interruptions de séances. Sa silhouette arrondie lui permettait d’engloutir sans gêne perdreaux, jambonneaux et autres pâtés de faisan à une vitesse qui stupéfiait Monsieur de Montambert. Celui-ci avait appétit d’oiseau, sentant bien que la faveur qu’il avait chèrement conquise à
la Cour était en danger.

Le quatrième jour, l’abbé Patouillard ne voulait pas en démordre :

-« La Terre est un don de Dieu, et les voies du Seigneur sont impénétrables… », dit-il en entamant une nouvelle cuisse du poulet à pleine bouche.

Pierreux, le magicien lissa une nouvelle fois sa longue barbe et agita ses mains décharnées :

« Monseigneur, le discours de l’Eglise est celui de l’obscurantisme … »

Le magicien expliqua une nouvelle fois que, selon ses observations,la Terre était une boule gazeuse qui  s’était détachée, un jour, du Soleil. En s’éloignant, la Terre s’était refroidie et la boule gazeuse s’était solidifiée. Monsieur de Bernicot voulait justifier sa réputation d’homme pondéré et cherchait une voie de conciliation :

-« Allons, allons…. »

Monsieur de Bernicot disait souvent « allons, allons… » quand il essayait de rapprocher les points de vue entre voisins qui se chicanaient pour la possession d’un bout de pré. Mais, en l’occurrence, la dispute était d’envergure entre la science et la tradition et il n’avait pas encore trouvé la médiation nécessaire. Cela le contrariait terriblement et il se resservit largement du meilleur des vins des caves de son hôte.

Le cinquième jour, un cavalier en provenance de la Cour fut annoncé. Monsieur de Montambert craignit le pire. L’homme était couvert de poussière, il avait fait le chemin depuis la Cour du Roi à brides abattues. Monsieur de Montambert s’empara du parchemin que le cavalier lui tendait.

En se retournant vers ses trois compagnons, il blêmit :

-« Messieurs
la Terre est ronde !! »

La nouvelle ne fut pas comprise instantanément. Monsieur de Montambert dut expliquer que Sa Majesté venait de l’informer qu’un Polonais du nom de Copernic venait de démontrer la rotondité de la Terre et qu’il convenait d’intégrer cet élément nouveau à l’enseignement qui serait donné au jeune Dauphin.

L’abbé Patouillard se récria. Tous les bons chrétiens savaient bien que la Terre était un disque plat et que lorsqu’on se penchait trop surs ses bords, on risquait de tomber dans les bras de Satan. Il déclara que ce Monsieur de Copernic était inspiré par le démon et qu’il allait immédiatement en référer à Monseigneur l’Archevêque. Le magicien Pierreux, lui, estima que de l’eau à son moulin venait de couler. « Allons, allons… ». La nouvelle n’inspirait pas grand-chose d’autre à Monsieur de Bernicot qui y perdait son latin, qu’il avait pourtant bien pourvu.

Monsieur de Montambert , qui voyait son avenir de courtisan de plus en plus compromis, déclara qu’il avait besoin de se reposer un moment avant de regagner ses appartements.

Le lendemain, Monsieur de Montambert  regagna la capitale avec tout son équipage. Il était d’humeur sombre, sachant qu’il devrait présenter dans la semaine un exposé à Monseigneur le Dauphin, dont il n’avait pas rédigé la première ligne. Ses « conseillers » n’avaient été d’aucun conseil et Monsieur de Montambert se retrouvait dans le plus profond des embarras.

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Après plusieurs années d’études, on a fini par retrouver la suite de cette histoire dans les mémoires d’un dénommé Ramequin qui fut, dans ces temps-là, le laquais préféré de sa Majesté. Le dénommé Ramequin qui avait la fâcheuse habitude de se tenir suffisamment près des portes des salons qu’il était chargé de garder pour qu’on puisse considérer qu’il collait ses oreilles aux battants, le dénommé Ramequin –disons-nous- raconte l’entrevue que le Roi accorda à Monsieur de Montambert quelques temps plus tard.

Il était de notoriété publique que M. de Montambert, tout au désespoir de perdre sa place dans la suite royale, était arrivé dans un état très fortement aviné le jour où il dut présenter au Dauphin , le résultat de ses recherches sur les origines de notre Planète.

La conversation entre le Roi et le « savant » commença, toujours d’après le dénommé Ramequin, sur un ton doucereux. Le Roi dit qu’il avait été ravi d’apprendre par son fils que la Terre avait été formée du fait d’un accident intervenu dans une partie divine de bilboquet. Dieu, le maladroit, aurait laissé échappé la « boule soleil » dont un morceau se serait évadé dans l’espace interstellaire pour former notre mère la Terre. Un silence se fit entre les deux interlocuteurs après ce royal résumé. Sa Majesté interrogea alors M.de Montambert sur le point de savoir si celui-ci prenait sa Majesté pour le Roi des dadais et il ajouta qu’il avait déjà envoyé aux galères pour beaucoup moins que ça. M. de Montambert se jeta alors aux pieds royaux pour implorer sa grâce. Mais sa Majesté éleva le ton : elle fit remarquer notamment, dans des termes alertes, que M. de Montambert dégageait depuis quelques temps de forts relents alcoolisés, et que cela indisposait fortement ses Royales Naseaux.

Le dénommé Ramequin ne livre pas la suite, mais d’autres recherches historiques récentes permettent de préciser le destin de M. de Montambert. Il semble que celui-ci ait été exilé sous le ciel d’Italie où, pris par le remords et peut-être l’espoir de revenir bien en Cour, il se livra à de longues études d’astronomie. Dans le même temps, il rencontra une gracieuse jeune fille qu’il épousa, dont il eut un fils, auquel il inculqua sont goût pour les étoiles et les planètes.

Quelques longues années plus tard, ce dernier se fit connaître sous le nom de Galileo Galilei.

Enfin … c’est la tradition orale qui raconte tout ça, nous, on y est pour rien !

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