La fonction sociale de Madame Dupuis

Quand Hubert était gamin, il rentrait une fois par semaine dans le magasin de la mère Dupuis. C’était une petite échoppe d’autrefois, un vrai bazar où l’on pouvait acheter un peu de tout : du café, des enveloppes, des fruits …. On y accédait en descendant une marche. Une odeur particulière de propre et de frais surprenait le visiteur. Avertie par le carillon de la porte, la mère Dupuis jaillissait à petit pas de la pénombre pour s’inquiéter des désirs du client. 

Accroché à la jupe de sa maman, l’enfant pointait alors le doigt vers le récipient rempli de cônes multicolores et demandait :

-          Dis, tu m’achète une surprise ?

Le rituel voulait que sa mère réponde :

-          Tu veux quelle couleur ?

Il préférait souvent les vertes ou les bleues. Il avait un peu peur de ce qu’il trouverait dans les rouges. Le jaune lui paraissait être une couleur de fille. D’autres couleurs existaient, mais il ne savait pas bien les nommer. Il aurait volontiers pris une mauve, mais il ne connaissait pas cet adjectif. Il avait failli dire plusieurs fois « la violette », mais comme il n’était pas sûr, il avait préféré se rabattre sur « la bleue ».

Puis, il fallait attendre d’être rentré pour ouvrir la surprise. Pendant tout le chemin, l’espoir le tenaillait. Peut-être avait-il choisi un jouet magique qu’il n’avait jamais connu jusqu’ici, peut-être s’agissait-il simplement d’une petite voiture en plastique dont les roues ne tournaient même pas et dont la seule utilisation ludique nécessiterait qu’on la pousse de la main dans toutes les directions en tentant d’imiter le bruit d’un puissant moteur du bout des lèvres.

A peine arrivé dans la cuisine familiale, la surprise subissait une vraie correction. Le papier coloré était ravagé, la paille contenue dans le cône éparpillée, et là, en une fraction seconde, la surprise jaillissait pour anéantir sa propre existence en tant que surprise et ravir ou décevoir l’enfant.

Depuis cette époque, l’expression « acheter une surprise » était restée mystérieusement présente à la mémoire d’Hubert comme une interrogation énigmatique. Dans un système marchand, tout se vend, mais faut-il pour autant acheter aussi le droit d’être surpris ?

Hubert s’inquiétait du fait que toutes les semaines de sa vie ressemblaient les unes aux autres. Plus jamais, il ne ressentait ce moment d’excitation intense qui précédait l’ouverture du grand cône coloré acheté au bazar de Madame Dupuis. La monotonie des week-ends familiaux le disputait à la médiocrité de la vie de bureau, rythmée par des passages à la cafétéria où l’on se racontait éternellement ses vacances passées ou alors les prochaines. Les retours du soir se succédaient, pareillement compressé dans le même métro, par les mêmes silhouettes que le matin à peine un peu plus lasses, avant d’entamer des soirées interminables devant la banalité quotidienne de programmes de télé sans imagination. Décidemment, la surprise était un luxe social.

Ce lundi, Hubert décida qu’il fallait en finir avec cette discrimination économique. Il allait offrir, il disait bien « offrir » des surprises à ses concitoyens.

Sa première démarche fut de pousser les ventaux de l’église voisine. Voilà déjà vingt ans qu’il n’avait pas suivi une messe. Dans la pénombre fraîche de l’édifice religieux, il distingua trois à quatre silhouettes de bigotes fiévreusement concentrées sur le geste de l’abbé Perrin qui élevait l’Eucharistie. A la fin de son office, le prêtre aborda Hubert :

-          Quelle surprise !!

Le mardi Hubert pensa qu’il ne pouvait tout de même pas aller à la messe tous les jours. Sa démarche n’avait étonné que le curé et puis ça deviendrait vite une habitude.

Ce jour-là, il se rendit donc à pied à son bureau ou plutôt à mains puisqu’il marcha à quatre pattes le long du trottoir. Beaucoup de passants firent mine de ne pas l’avoir vu : Hubert pensa que ces gens-là étaient tellement habitués à être privés de surprise qu’ils refusaient le présent qu’il leur offrait. D’autres personnes s’inquiétèrent en se penchant vers lui :

-          Ça va bien, monsieur ?

Lorsque Hubert se retrouva en observation devant le médecin de l’hôpital psychiatrique, ce dernier fit semblant de comprendre les explications de son patient. Il lui confia même que dans sa pratique journalière, plus rien ne le surprenait. Mais Hubert sentit bien que le corps médical ne mesurait pas l’importance de son offrande. Pour les sommités de la médecine, tout comportement inopiné était considéré comme anormal.

Le mercredi, Hubert, d’habitude si calme et si discret, toqua à la porte du bureau de son chef de service pour lui apporter, sur un plateau, son café du matin :

-          Ça ne va pas, Hubert ?

Monsieur Berthier n’était pas du genre à plaisanter. Il but son café mais convoqua Hubert dans l’après-midi pour lui signifier très fermement qu’il avait parfaitement perçu ses manœuvres pour accéder au grade supérieur et que sa probité et son sens légendaire de l’équité étant ce qu’ils sont, il ne céderait pas aux misérables manigances de petits flagorneurs sans envergure. Hubert en déduisit que les hommes comme Monsieur Berthier n’aimaient pas être déconcertés. Il venait de mettre en évidence un paradoxe singulier : leur offrir une surprise n’était pas un cadeau.

Le jeudi, Hubert poursuivit son effort avec abnégation. Il acheta un énorme bouquet de roses rouges à sa femme Bertille. Son épouse qui était devenue légèrement acariâtre au fil des années le soupçonna immédiatement d’une arrière-pensée peu avouable :

-          Toi, tu as quelque chose à te faire pardonner !

Elle accourut dans la chambre du couple pour chercher une éventuelle paire de chaussettes que son époux aurait eu la négligence de ne pas ranger soigneusement dans le tiroir prévu à cet effet. Puis, cette première recherche s’étant avérée vaine, Bertille déclencha une inspection surprise de la salle de bains. Aucun cheveu suspect n’ayant terni la propreté du lavabo par sa présence, aucune flaque d’eau n’ayant tenté d’inonder le carrelage, elle dut se replier, interloquée, dans le salon en s’interrogeant sur le sens caché, bien caché, de la démarche florissante de son époux.

Le vendredi Hubert résolut d’aider les personnes âgées de son voisinage. Il avait remarqué qu’un grand nombre d’entre elles étaient à la peine dans la rue, soit pour traverser la chaussée, soit pour porter le sac qu’elles venaient de remplir de provisions, soit encore pour ouvrir la porte du magasin d’un commerçant. On le vit donc se précipiter pour assister Madame Bernichon qui revenait du marché lourdement chargée ou Monsieur Petitgrain, dont la vue défaillante ne lui permettait plus de monter ou descendre d’un trottoir sans chanceler.

Lorsque, en fin de journée, Hubert se retrouva face au Commissaire Moutardier, il eut toutes les peines du monde à lui démontrer qu’il n’avait rien à voir avec l’agresseur de vieillards que le policier recherchait depuis des semaines. Il tenait simplement à offrir des bonnes surprises à son entourage.

D’un air frustré, le Commissaire Moutardier ronchonna qu’il conseillait à Hubert de garder ses surprises pour lui sinon il se chargeait de lui en payer une bonne.

Le samedi, Hubert réfléchit. Décidemment ses concitoyens n’aimaient pas qu’on les prenne au dépourvu, même de manière agréable. Pour eux, une surprise s’achète, mais ne s’offre pas. C’était sans doute la fonction sociale de toutes les Madame Dupuis du monde que d’élever les hommes et les femmes dans l’idée qu’une surprise s’acquiert contre monnaie sonnante et trébuchante et qu’il n’est pas séant de s’offrir un petit moment de douce émotion sans bourse délier.

Fort de cette conviction, Hubert se dit qu’il pourrait ouvrir un commerce de surprises. Une sorte d’hypermarché de la stupéfaction, l’échoppe de Madame Dupuis mise au goût du jour. Il y aurait un grand nombre de stands et de salariés dont le rôle serait de vendre très cher des sujets d’étonnements dans des enveloppes ou des paquets de toutes les couleurs.

Dans certaines pochettes, il y aurait des billets d’avion pour des destinations lointaines. Dans d’autres colis énormes, le client pourrait découvrir d’agréables jeunes filles. Dans d’autres enfin, il n’y aurait rien. Ou peut-être une petite voiture en matière plastique dont les roues ne tourneraient même pas !

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