Archive pour le 30 mai, 2009

La fonction sociale de Madame Dupuis

30 mai, 2009

Quand Hubert était gamin, il rentrait une fois par semaine dans le magasin de la mère Dupuis. C’était une petite échoppe d’autrefois, un vrai bazar où l’on pouvait acheter un peu de tout : du café, des enveloppes, des fruits …. On y accédait en descendant une marche. Une odeur particulière de propre et de frais surprenait le visiteur. Avertie par le carillon de la porte, la mère Dupuis jaillissait à petit pas de la pénombre pour s’inquiéter des désirs du client. 

Accroché à la jupe de sa maman, l’enfant pointait alors le doigt vers le récipient rempli de cônes multicolores et demandait :

-          Dis, tu m’achète une surprise ?

Le rituel voulait que sa mère réponde :

-          Tu veux quelle couleur ?

Il préférait souvent les vertes ou les bleues. Il avait un peu peur de ce qu’il trouverait dans les rouges. Le jaune lui paraissait être une couleur de fille. D’autres couleurs existaient, mais il ne savait pas bien les nommer. Il aurait volontiers pris une mauve, mais il ne connaissait pas cet adjectif. Il avait failli dire plusieurs fois « la violette », mais comme il n’était pas sûr, il avait préféré se rabattre sur « la bleue ».

Puis, il fallait attendre d’être rentré pour ouvrir la surprise. Pendant tout le chemin, l’espoir le tenaillait. Peut-être avait-il choisi un jouet magique qu’il n’avait jamais connu jusqu’ici, peut-être s’agissait-il simplement d’une petite voiture en plastique dont les roues ne tournaient même pas et dont la seule utilisation ludique nécessiterait qu’on la pousse de la main dans toutes les directions en tentant d’imiter le bruit d’un puissant moteur du bout des lèvres.

A peine arrivé dans la cuisine familiale, la surprise subissait une vraie correction. Le papier coloré était ravagé, la paille contenue dans le cône éparpillée, et là, en une fraction seconde, la surprise jaillissait pour anéantir sa propre existence en tant que surprise et ravir ou décevoir l’enfant.

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