Erreur médicale !

En cette veille de Noël 2050, je suis venu me rendre visite à l’hôpital. Je viens de fêter ma centième année et doit donc être suivi régulièrement. Quand j’étais enfant, les personnes qui atteignaient un siècle de vie étaient l’objet de curiosité et de vénération. Aujourd’hui une telle longévité ne surprend plus, il parait même que j’ai encore une bonne vingtaine d’années devant moi si je suis prudent. Pendant les cinquante dernières années la médecine a réalisé des progrès considérables pour soigner la maladie et prolonger l’existence.

Depuis un bon moment déjà, je me regarde. Je me tiens debout dans un couloir, devant une baie vitrée qui permet de découvrir une chambre stérile, plongée dans la pénombre. Sous une faible lueur, mon corps inanimé est allongé comme en attente d’éternité.

Les médecins ont inventé une machine géniale qui permet de soigner sans obliger le patient à un séjour hospitalier. Le malade est allongé à l’entrée d’un appareillage sophistiqué et de l’autre coté, après plusieurs minutes d’interventions, sort une réplique exacte de son corps, sur lequel les médecins auront tout le temps de pratiquer examens, analyses et autres opérations sans importuner la personne. Lorsque l‘organisme est réparé, les manipulateurs procèdent à la manœuvre inverse : le corps rafistolé est introduit dans l’instrument et par un jeu subtil de capteurs électroniques et de rayons laser, le corps du vrai malade reçoit toutes les mises à jour salvatrices que les médecins ont inoculés au clone du patient.

Bien entendu, devant cette invention qui bouleverse les lois naturelles de la reproduction humaine, le clergé a levé les bras au ciel. Mais l’amélioration considérable du confort des patients, les économies budgétaires rendues possibles ont balayé aisément toutes les bulles papales et les récriminations des évêques.

Cette technologie est maintenant courante depuis une dizaine d’années. Je me souviens encore de l’immense espoir qu’avait créé dans le monde la première opération à cœur ouvert en 1968. C’était la préhistoire, c’est bien loin tout ça ! Je suis soigné aujourd’hui par le professeur Berthier : une sommité médicale. On ne fait pas mieux. Je suis tranquille pour mon clone et moi.

Les médecins savent reconstituer un corps à l’identique, mais la machinerie seulement : chair, os, veines, artères, etc…. Ils ignorent encore comment l’animer d’intelligence, de sentiments, d’intuitions ou de volonté. Grâce au ciel, le Mystère Humain demeure. Pour ce qui est de la parole, il parait que des progrès sont en cours. Si je vis assez longtemps, je pourrai sans doute me parler à moi-même ! Et vice-versa !

Tout de même, une drôle d’impression m’envahit en m’observant. C’est moi, mais ce n’est pas moi. Il faut que je me pince pour m’assurer que je suis vivant.

 Dans ce recoin de l’hôpital, je ne suis pas seul. A mes cotés, un petit garçon d’une dizaine d’années écrase son nez sur la vitre. Il se regarde aussi, étendu dans un lit à coté du mien, enfin… de mon clone. Mon regard va de sa bouille enfantine au visage du petit corps installé dans le second lit de la chambre. La réplique est exacte : je parie qu’on trouverait exactement le même nombre de tâches de rousseur si on prenait le temps de les dénombrer. La machine d’une précision implacable ne se trompe jamais, paraît-il.

Sans lever la tête, il murmure :

-          J’espère qu’ils vont vite nous les soigner !

Et puis, nous partons vers notre soirée de Noël, en promettant de revenir nous visiter dès le lendemain.

Le jour suivant, je retrouve le même couloir vaguement décoré de quelques guirlandes chamarrées. Dans un coin, un petit sapin bossu honore ma centième journée de Noël. Quand j’arrive, l’enfant s’observe déjà, le visage toujours plaqué contre la vitre.

Mais à son air effaré, je sens que quelque chose d’anormal s’est produit. Je m’approche à mon tour et plonge mon regard dans la chambre.

Et là, sous la lumière tamisée, un spectacle étonnant m’attend. Nos deux clones se sont animés. Ils sont assis sur leurs lits respectifs de part et d’autre d’une petite table, jeux de cartes en mains : ils disputent allégrement une partie de rami mouvementée. Je ne les entends pas, mais j’ai l’impression que chaque fois que l’un des protagonistes remporte un point, les deux joueurs s’exclament joyeusement. Nos deux doubles sont morts de rire.

Apparemment, je me suis trouvé un compagnon de chambrée gai et agréable. A mes cotés, un pack de bières. A chaque levée, je m’abreuve largement en riant. Le liquide me dégouline sur le visage. Je ne me suis jamais conduit comme ça, il faudra que je me dispute. Je ne donne vraiment pas un bon exemple à mon jeune ami.

Soudain, le professeur Berthier et ses assistants, vêtus de la tête aux pieds de vêtements blancs stériles sortent de la pièce. Dans l’obscurité de la pièce je ne m’étais pas rendu compte de leur présence.

Berthier, le bonnet en bataille et  les mains enfoncées dans les poches, peste rageusement :

- On s’est encore gourré dans les paramètres !

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