Maladresses

Le premier accident se produisit devant la machine à café du bureau. Elle était en train d’introduire sa monnaie en se haussant sur la pointe des pieds. Je m’approchais derrière elle en l’observant de trois-quarts arrière. Moulée dans un pull marin et un pantalon noir, sa silhouette fascinait facilement le regard. Ses talons hauts prolongeaient harmonieusement son profil élancé. Sa douce et longue chevelure brune effleurait ses épaules. Je ne pouvais me distraire de son visage qui prenait si bien la lumière pourtant approximative du lieu. Le front pur sous une mèche rebelle, les yeux de chat, les lèvres délicates et brillantes, le port de tête souple et fier, elle se concentrait sur le fonctionnement de la machine.

J’éprouvais en la regardant ce poids sur l’estomac qui gêne soudain la respiration. Je me suis avancé, vaguement hypnotisé. Au moment où elle se retourna, l’inévitable se produisit : le café qu’elle avait dans la main jaillit sur ma chemise.

Surprise, elle perdit un instant tout contrôle :

-« Oh ! merde », s’écria-t-elle, la bouche en cœur.

Elle s’excusa longuement. J’avais du mal à déglutir et encore plus à articuler un mot. Je réussis à marmonner que ce n’était rien. Je m’essuyais vaguement avec un mouchoir de papier. Nappé de café pour le reste de la journée, j’étais ridicule. Ridicule, mais heureux. Je lui avais parlé et elle m’avait souri. Sa petite fossette sur la joue gauche avait un charme indescriptible d’autant plus que la fossette symétrique sur l’autre face n’existait pas. Je croyais que je l’avais même fait rire. Enfin, je formulais là une hypothèse : je n’en étais pas vraiment sûr.

Huit jours plus tard, je venais de passer devant la caissière de la cantine. La salle bruissait de cliquetis de couteaux et fourchettes et d’un brouhaha inaudible, d’où s’élevaient soudain des cascades de rires.  Le plateau chargé de mon repas entre les mains, je cherchais une place assise du regard. Et puis soudain, mes yeux croisèrent les siens. Elle était en train de finir son yaourt. Par commodité, elle avait relevé ses cheveux derrière son oreille gauche d’un geste délicat. Tel un petit chat, elle lapait consciencieusement la dernière goutte de son dessert à la fraise. Absorbé par son visage, je n’avais plus d’attention pour mon propre déjeuner. Mon plateau tangua puis m’échappa. Le coquelet rôti au vin atterrit sur le sol dans un grand fracas de vaisselle brisée. Un silence scandalisé figea cet instant. Tous les regards se tournèrent vers moi. Puis les visages se détendirent et s’esclaffèrent. Mes maladresses étaient légendaires dans l’entreprise. Je crus même entendre dans un semi-brouillard : « Encore lui ! ». Je n’osais plus levé le regard vers elle : elle aussi devait se moquer de moi.

Je réussissais à apprendre dans l’après-midi qu’elle tenait un emploi de secrétaire au département du contentieux, à l’étage en dessous du mien. Je me félicitais de le savoir, mais en même temps, je ne voyais pas bien à quoi cette précision pouvait bien m’avancer. Une femme de classe comme elle ne pouvait pas s’intéresser à un être aussi emprunté que moi. Je n’avais aucun espoir qu’elle puisse prêter quelque attention à un individu aussi dégingandé, binoclard, timoré, sans conversation. Et puis de toutes façons, elle ne pouvait pas n’avoir personne dans son existence.

La semaine suivante, je connus une joie indéfinissable. Je montais seule avec elle dans l’ascenseur. En tailleur bleu électrique et corsage blanc, elle dégageait le charme et la fraîcheur d’une hôtesse de l’air. Très préoccupée, elle ne m’avait pas reconnu immédiatement. Son beau regard sombre s’affairait sur sa montre plutôt que sur ma modeste personne, mais j’étais trop captivé par sa présence pour m’en offusquer. Je disposais, en gros, de 45 secondes pour lui dire quelque chose. Pris d’une inspiration subite, je résolus de me moquer de moi-même :

-« Soyez tranquille, je n’ai rien à renverser aujourd’hui… »

Elle me dévisagea et sourit. Je triomphais intérieurement : j’avais émis quelque chose qui pouvait être considéré comme spirituel : tous les espoirs étaient envisageables. Au moment où elle quittait l’ascenseur, j’eus même le front d’ajouter :

-« Bonne journée ! »

Je me sentis faiblir quand elle rajouta d’une voix chaude :

-« Vous aussi… »

Le vendredi suivant, la chance tourna. En sortant du bureau vers midi, je la croisais. La première chose que je remarquais, c’était son goût pour s’habiller, même dans la simplicité. Elle portait un jean, une veste crème et un foulard de soie bleu qui couvrait ses épaules.  Les bras chargés de dossiers, elle ne me prêta pas attention pas ou alors elle était trop soucieuse pour se tourner vers moi. Je pris mon courage à plusieurs mains :

-« Bonjour, comment allez-vous ? »

Je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais dire ensuite, mais je pensais qu’il fallait commencer le dialogue.

Au moment où elle me dévisagea, un peu surprise de l’interpellation, quelque chose tomba sur mon épaule. Elle éclata de rire :

-« Décidément !… »

Une tâche de peinture blanche provenant d’ouvriers qui rafraîchissaient la façade venait d’orner mon meilleur costume. Je souris aussi, un peu jaune, mais enfin je réussis à sourire quand même. La rencontre ne s’éternisa  pas.

-« Excusez-moi, susurra-t-elle, mon patron m’attend. Vous devriez nettoyer rapidement cette tâche ! »

Je me retrouvais abandonné sur un coin d’escalier, à la fois furieux, déçu, soulagé. Furieux d’avoir sali une veste à laquelle je tenais, déçu de voir la belle s’envoler une fois de plus, soulagé de ne pas avoir à faire étalage de ma difficulté à lui faire une conversation intelligente et spirituelle.

Hier, je suis venu à pied au bureau. C’était agréable de marcher dans les rues. L’air était léger, les passants me paraissaient de bonne humeur, décontractés. En ce début de printemps, le ciel en avait fini avec les grisailles de l’hiver. Et puis la météo s’est gâtée dans la journée. De lourds nuages noirs ont envahi le bleu céleste. A 18 heures, un orage éclata comme pour saluer ma sortie du boulot. Sans parapluie, à un quart d’heure à pied du premier métro, mon retour à la maison s’annonçait mal. Planté sur le parking, déjà trempé jusqu’à la mœlle, j’hésitais sur la conduite à tenir quand une Clio s’arrêta dans un crissement humide devant moi.

Son visage apparut à la portière. Son sourire aussi :

-« Alors, vous montez ou faut-il que je vous éclabousse encore ? »

                                    

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