Le pacte

 Rendez-vous les gens heureux autour de vous ? Il ne faut pas. N’avez-vous pas remarqué combien ils aiment à se plaindre ? S’ils se sentent reconnus, choyés, aimés, sur quoi, sur qui vont-ils se lamenter ? Y avez-vous pensé ? Il suffit de peu de choses pourtant. Oublier de dire bonjour en arrivant au bureau, par exemple. Je parie que vos subordonnées vous parleront rapidement votre manque de respect envers eux. Ils auront, enfin, quelque chose de désobligeant à vous dire au moment de leur entretien d’évaluation. Quoi ! Rendre une femme heureuse ? Vous n’y pensez pas ! Personne ne vous en sera gré. Il est de la plus haute importance que tôt ou tard, l’épouse puisse reprocher au mari que sa considération pour elle rejoint le niveau d’intérêt qu’il porte à la penderie de la salle de bains. Et encore !

Rendez-vous service à votre entourage ? Ce n’est pas possible ! Vous en êtes encore là ! Il va falloir se reprendre ! Le jour où votre voisin a besoin de votre tondeuse à gazon, vous en en avez également une impérieuse nécessité. De toutes façons, il vous l’aurait rendue dans un état lamentable ! Votre collègue est malade et il vous demande de le remplacer pour une réunion urgente ? Vous êtes vous-même pris par des engagements antérieurs.  Quel dommage ! Vous êtes navré, ça tombe vraiment très mal. D’autant plus que cette réunion vous aurait vivement intéressé…  Il ne vous en voudra certainement pas.

Rendez-vous facile à vos collaborateurs l’accès à votre bureau ? C’est suicidaire ! Vous allez être importuné toute la journée avec des questions idiotes qu’ils ne sont pas fichus de résoudre par eux-mêmes. Il faut, au contraire, fermer votre porte, instaurer une procédure très compliquée pour qu’ils puissent venir vous parler. Imposez-leur de prendre rendez-vous avec votre secrétaire qui épluchera longuement votre agenda pour finir par répondre d’un air navré au quémandeur : « Il pourra, peut-être, vous voir le 8 du mois prochain, vers 21 heures 30… mais ce sera rapide !! ». Vous découragerez tous les importuns et pourrez ainsi vous consacrez aux choses importantes : votre carrière par exemple et l’entretien que vous sollicitez depuis trois mois chez votre PDG pour valoriser votre travail !

Rendez-vous simples les choses compliquées ? Et quoi encore ? Vous allez perdre le peu de savoir-faire qui est le vôtre. Vous êtes le seul chez vous à avoir compris comment fonctionnent l’ordinateur ou le magnétoscope ? N’expliquez rien, vous n’aurez plus accès à rien. Au bureau, essayez de garder le plus possible d’informations par-devers vous! Pensez à tous les jaloux qui lorgnent sur votre poste, à ceux que votre omniprésence dans toutes les affaires importantes indispose. Si vous avez accès à une nouvelle base de données ou à un logiciel récent qui améliore votre productivité, il est particulièrement néfaste pour vos intérêts d’en faire part à vos collègues. Après tout, ils n’avaient qu’à s’informer par eux-mêmes !

Rendez-vous facilement les armes quand vous avez l’impression d’avoir tort dans une conversation ? Quelle erreur ! Vous allez passer pour quelqu’un d’aisément influençable qui ne résistera à aucune discussion ardue. Il faut au contraire tenir tête contre vents et marées, y compris en étant de parfaite mauvaise foi. Quand vous sentez que vous perdez pied, n’hésitez pas à changer l’axe de la conversation. Faites mine de ne pas avoir entendu les arguments de votre interlocuteur ou alors n’y répondez pas. En faisant semblant de farfouiller dans votre dossier quand il s’exprime, vous le déstabiliserez à coup sûr. D’ailleurs, le mieux, c’est encore de ne pas le laisser s’exprimer en l’interrompant ou en couvrant sa voix.

Rendez-vous justice à une personne à l’égard de laquelle vous avez commis une injustice ? Je vous l’interdis bien. La justice ne doit triompher que lorsqu’elle sert vos intérêts. Si vous avez commis une injustice, c’est sûrement que vous aviez de bonnes raisons. D’ailleurs, on peut très bien en commettre sans bon motif. Dans l’entreprise ou en politique, il suffit d’invoquer l’exigence de l’intérêt général. Vous êtes un homme qui voyez loin et savez sacrifier quelques menues blessures d’amour-propre quand il s’agit de l’avenir collectif.

Rendez-vous compte de votre travail ? Soit, si vous ne pouvez pas faire autrement. Mais rendez les comptes qui vous avantagent. N’hésitez pas à glisser sur les erreurs commises dans certains dossiers, vos supérieurs ne comprendraient rien à vos difficultés et pousseraient sûrement plus loin leurs investigations pour découvrir d’autres errements. Il est conseillé de maquiller suffisamment vos résultats pour en tirer profit. Si, par un malencontreux hasard, votre patron met le doigt sur un léger contretemps dans la gestion d’une affaire, c’est évidemment la faute de l’informatique qui a perdu un fichier indispensable qu’il a fallu reconstituer. D’ailleurs, vous aviez alerté à maintes reprises en réunion de travail sur la faiblesse des services logistiques. Vous voulez bien vous défoncer au boulot, mais encore faudrait-il que vous soyez soutenu !

Rendez-vous hommage à des hommes ou des femmes célèbres ou courageux qui viennent de décéder ? Vous y tenez vraiment ? Alors, faites-le de façon hypocrite. Dites bien qu’ils avaient un talent fou, alors que chacun sait que vous ne lui en trouviez aucun. Ajoutez que c’étaient des êtres bons et généreux avec les autres bien qu’ils aient toujours refusé de vous prêtez un centime ce qui vous a contraint à chercher un emploi dont vous ne vouliez surtout pas. N’oubliez pas de mettre des lunettes de soleil pour aller à leurs enterrements incognito, mais en vous arrangeant quand même pour être vu à la télé.

Rendez-vous visite à vos proches lorsqu’ils sont malades. Vous tenez à tomber malade aussi ? Et puis, c’est extrêmement gênant. Vous ne pouvez pas commencer la conversation par les banalités d’usage du type : « Ca va ? ». Ou alors, si pris par un manque d’inspiration subite, vous prononcez cette phrase funeste, vous allez vous trouver dans le plus grand embarras pour embrayer sur autre chose. En outre, vous ne saurez pas quelle tête faire. Si vous y allez hilare et radieux dans l’espoir de remonter le moral de votre parent, vous allez passer pour un être insensible à la douleur humaine, donc odieux. Si vous prenez la mine catastrophée de vos grands jours, vous allez sûrement indisposer le patient, qui est une personne forte, comme chacun sait, sauf vous, et qui n’a donc pas besoin qu’on s’apitoie sur son sort. En un mot : abstenez-vous ! Ou alors peut-être un coup de téléphone…

Rendez-vous l’argent qu’on vous prête ? Au taux exorbitant où on vous l’a prêté ? Et pour vos vacances à Ibiza, comment allez-vous faire ? Le 4×4 polluant qui vous ferait tellement plaisir, vous allez l’acheter comment ? Il y a beaucoup mieux à faire que d’honorer ses dettes. Empruntez pour rembourser vos emprunts ! Tout le monde fait comme ça ! Et quand vos débiteurs sont trop pressants, n’hésitez pas à faire un dossier de surendettement à
la Banque de France. Formalités, traitement du dossier, appels, contre-appels, vous avez au moins deux ou trois ans devant vous. Ça peut se terminer au Tribunal ? Et alors ? Compte tenu de l’encombrement de la justice, il vous suffit d’être malade le jour de l’audience et vous gagnez six mois supplémentaires !

Rendez-vous la monnaie de sa pièce à celui qui a été désobligeant avec vous ? Ce serait bien. Prenez garde, tout de même à ne pas vous trouvez en situation d’infériorité au moment où vous décidez de prendre votre vengeance, c’est tellement plus facile quand on est le plus fort d’écraser le plus faible. Lorsque vous aurez assouvi votre instinct revanchard le plus vil, n’oubliez pas de toiser votre victime et de lui indiquer que la vengeance est un plat qui se mange froid. Vous sortirez de ce combat encore plus brillant. On n’agresse pas un homme tel que vous sans en payer le prix. Non, mais alors !

Rendez-vous grâce au Seigneur le dimanche matin ? Ce serait un comble après ce que vous m’avez promis ! Vous savez bien qu’il fait si bon traîner au lit sous sa couette chaude en attendant que votre conjoint se dévoue pour préparer le petit déjeuner. Vous n’allez tout de même pas vous apprêter soigneusement, affronter la fraîcheur matinale, ingurgiter une messe interminable, féliciter le célébrant au lieu de tirer votre flemme en regardant des dessins animés débiles sur votre téléviseur préféré.

Rendez-vous les lieux dans l’état où vous les avez trouvés ? Pourquoi faire ? Si ce n’est pas chez vous, il y a sûrement quelqu’un qui est payé pour nettoyer. Il faut respecter le travail des femmes de ménage. Vous n’allez pas faire leur travail  chez les autres.

Rendez-vous l’âme bientôt ? Il faudrait vous dépêcher quand même. Je n’ai pas que vous sur le feu. Et puis, au jour fatidique, n’oubliez pas qu’elle m’appartient. Je l’ai payée assez cher. Nous avons un pacte cher Monsieur Faust. Rendez-vous à bientôt !

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