Le Grand Prix

C’est le grand jour. Le marquis de La Ferté-Mongascon a convié le ban et l’arrière-ban de la noblesse du voisinage. Au soleil de ce début d’été, ils sont tous là dans le parc du Château du Boischarmant. Les habits de velours richement ornés côtoient les silhouettes évasées des robes de satin. Les hommes se penchent galamment sur la main des dames. 

Sur la pelouse émeraude, les soubrettes ont dressé un buffet garni de pâtés, de poulardes et de mets exotiques. Dans leurs robes de paysannes, elles vont de l’un à l’autre et d’un gracieux sourire, proposent aux convives des gourmandises présentées sur des plateaux d’argent.

Le Baron Dupin de Montrissol plastronne : il a le verbe haut et sait faire rire des travers des autres. Il a réuni autour de lui tout ce que la contrée compte de belles femmes. Aujourd’hui, il est impérieux qu’il brille devant la marquise de Chanteuil qu’il courtise assidûment. Selon lui, le marquis de La Ferté-Mongascon est un homme charmant, un ami, pourrait-il dire, mais un ami écervelé. La drôle de machine qu’il a mise au point de marchera jamais. Pensez donc une machine qui avance toute seule et qui serait capable de transporter plusieurs personnes ! Pourquoi pas un engin qui s’élèverait dans les airs comme un oiseau. Autour de lui, les femmes aux visages poudrées gloussent de rire en agitant frénétiquement leurs éventails.

Plus loin, un jeune homme au regard triste déambule les mains dans le dos. C’est Albin de Vaucanson, un cousin éloigné de Jacques de Vaucanson, le génial inventeur grenoblois du carrosse mécanique. Ses travaux sont déjà tombés dans l’oubli et la famille de Vaucanson en a conçut de l’amertume. Sa Majesté Louis le Quinzième, émerveillé par ce progrès, avait pourtant eu une parole prémonitoire à l’adresse du grand ingénieur :

-          Des gens du vulgaire vous penseront sorcier !

Albin de Vaucanson le sait : depuis les temps les plus reculés, le peuple de ce pays n’aime pas les sorciers. Mais il a trouvé dans le marquis de la Ferté-Mongascon, un homme de progrès, en avance sur son siècle, capable de reprendre l’invention de son parent.

Depuis deux ans, le marquis travaille en effet sur les plans de Monsieur de Vaucanson, améliorant sans cesse son invention. Pendant ces longs mois, Benjamin, le vieux percheron de la famille, a vu le marquis travailler dans son écurie, à la construction d’une nouvelle machine se mouvant sans la force animale. Certaines nuits, le bâtiment est demeuré longtemps éclairé par la lueur de la bougie : on pouvait entendre depuis les fermes alentours, le marteau de Monsieur le Marquis martyriser une pièce jusqu’à ce qu’elle prenne la forme voulue ou encore la pétarade de son engin à vapeur lorsqu’il effectuait des essais. Sous le regard hagard du vieux cheval de trait, il a dépensé la fortune de ses ancêtres dans l’achat  de métaux et de charpente pour constituer le corps de l’engin.

Soudain, un fracas surprend les invités qui se retournent d’un seul bloc. Un nuage de poussière envahit l’atmosphère puis se dissipe lentement. L’apparition soulève une rumeur de stupéfaction, les femmes s’exclament. Les domestiques doivent apporter des sièges, certaines d’entre elles ont des vapeurs. Benjamin que l’on voit paître au loin dans le pré soulève un œil morne en direction de l’apparition qu’il était, jusqu’à ce jour, le seul à côtoyer. Le Baron Dupin a un haussement d’épaules : toute cette quincaillerie n’ira pas très loin !

La machine de Monsieur de la Ferté-Mongascon s’avance cahotante, soufflant, crachotant, mais elle avance.  L’engin est impressionnant : il améliore sensiblement les créations de Monsieur de Vaucanson et de Monsieur Cugnot. Les roues sont un peu plus hautes que le célèbre fardier de ce dernier, mais on retrouve à l’avant de l’engin, la marmite qui contient l’eau portée à ébullition, alimentant le moteur à rotation.

On aperçoit bientôt le marquis juché sur la plate-forme à une toise de hauteur. Chemise au vent, le poitrail a demi dénudé, les jambes écartées, il est absorbé par la manœuvre tel un matelot terrestre. La sueur luit sur son visage marqué  par la cinquantaine et les longues soirées de labeur, mais ses yeux bleus qui ont chaviré tellement de cœurs féminins rayonnent de plaisir. Il hurle ses ordres à la machine comme il a l’habitude de le faire lorsqu’il conduit Benjamin. Les crissements des engrenages, le grincement des roues sur le chemin empierré, le vacarme de la vapeur dont la pression éclate à chaque tour de roue couvrent désormais les conversations des invités. Après la stupeur, une clameur monte de leurs rangs : ils ovationnent l’inventeur. Seul le baron Dupin qui se tient en retrait, rumine sa rancœur de ne plus être le centre d’intérêt de l’assistance féminine.

Tout en saluant d’un ample geste du bras, le marquis de la Ferté ne peut s’arrêter devant la foule de ses amis. Pour immobiliser l’engin, le marquis a pourtant perfectionné les freins de Monsieur Cugnot. La rumeur rapporte d’ailleurs que celui-ci avait purement et simplement oublié cet accessoire essentiel et qu’ainsi il n’eut d’autres ressources que de démolir un muret de son jardin pour maîtriser son chariot à feu. Le marquis poursuit son chemin : si l’arrêt de la machine ne devrait pas poser de problèmes majeurs, son démarrage est excessivement long, il faut attendre que l’eau atteigne la température désirable.

Déjà le chariot à vapeur qui chemine cahin-caha à l’allure d’un promeneur décidé, s’éloigne. Le défi est de réaliser un tour complet de la propriété de Monsieur le Marquis. Selon les estimations, il s’agit d’un parcours d’une lieue environ. C’est là l’exploit auquel Geoffroy de
la Ferté-Mongascon se prépare depuis si longtemps.

Depuis le point où ils sont rassemblés, les invités aperçoivent l’ensemble du parcours. Mais Monsieur le Marquis a souhaité qu’ils soient associés d’encore plus près à son exploit. Le fidèle Trissotin, son valet de chambre, a pour mission de grimper sur un tabouret muni d’une invention nouvelle : des jumelles de vue que Monsieur le Marquis a spécialement faite fabriquer par un savant de Hollande, féru d’optique.

Trissotin est un grand rouquin efflanqué, joyeux drille, très attaché à son maître et à ses expériences loufoques. Juché sur son promontoire, grâce à l’instrument de l’opticien hollandais, il distingue parfaitement l’engin du Marquis qui a déjà pris de la distance. Les invités se pressent autour de lui. La marquise de Chanteuil minaude :

- Que voyez-vous mon bon Trissotin ? Dites-nous tout !!

Trissotin commente la course de son maître. Il dit que Monsieur lui parait avoir une fière attitude sur son char qui chemine à l’allure d’un bon trot de cheval. Monsieur lui parait bien parti. Voici qu’il négocie habilement le virage de la ferme Lambert : la machine réagit parfaitement aux ordres de Monsieur. Trissotin remarque la grande forme de Monsieur le Marquis qui confirme les performances accomplies lors des séances d’essai de ces derniers jours. Soudain sa voix s’altère :

-          Que vois-je ? La machine de Monsieur s’essouffle dans la montée du Petit Bois !!!

Le baron Dupin qui se tenait ostensiblement à l’écart du groupe, s’approche à cette exclamation, la mine soudainement gourmande. Si la machine du Marquis pouvait rester en plan dans la montée du Petit Bois, cela confirmerait ses dires et consoliderait ses positions auprès de Madame de Chanteuil.

Trissotin poursuit sa description :

- Mais j’aperçois la marquise du Bois-Béni qui effectue sa promenade quotidienne malgré ses quatre-vingt printemps ! Et voici que la marquise pousse la voiture de Monsieur ! Allez, madame la Marquise !

- Oh !la ! la ! … La machine de Monsieur est repartie subitement de l’avant et la Marquise s’est affalée dans l’herbe… Quel incident ! La voiture de Monsieur va désormais très librement !

Les convives battent des mains, rassurés. Trissotin raconte bien : les dames sont suspendues à ses lèvres tandis qu’il tourne lentement sur lui-même pour suivre le parcours de son maître.

- Et voici que monsieur attaque la dernière ligne droite. La machine de Monsieur est à bout, Monsieur se donne à fond. Va-t-il tenir jusqu’à la ligne d’arrivée ???

Soudain, les invités sont de nouveau enveloppés d’un nuage jaunâtre de poussière. Le marquis et son drôle d’engin viennent de surgir, accompagnés tout de même de Benjamin qui suit l’opération de son pas lourd et pesant. Monsieur le Marquis, courbé sur ses instruments de conduite, la chemise collée au corps par sa transpiration, lève victorieusement le poing.

La manœuvre d’arrêt est délicate. Monsieur de la Ferté-Mongascon actionne le système de freinage : des crissements épouvantables se font entendre. Les dames bouchent leurs oreilles de leurs doigts délicats. L’engin s’immobilise enfin à quelques coudées du jardinet : le malheureux incident qui affectât le chariot de  Monsieur Cugnot ne se répètera pas.

Désormais, le Marquis est porté en triomphe par sa domesticité. Les chapeaux des hommes volent dans les airs pour saluer l’exploit. Les soubrettes doivent de nouveau réconforter quelques grandes dames qui se trouvent mal. Trissotin n’a pas quitté son poste d’observation, il applaudit à tout rompre :

-          Mon-sieur ! Mon-sieur ! Mon-sieur !

Porté sur une multitude d’épaules, le Marquis s’approche de son valet de chambre, rayonnant sous les vivats :

-          Trissotin ! C’est une grande journée que l’Histoire retiendra ! Au fait quel jour sommes nous, mon bon Trissotin ?

-          Le 14 juillet 1789, Monsieur !

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