Les Werglous

Grosmps et Smerps formaient un très beau couple de Werglous. Grosmps avait choisi Smerps comme partenaire cent trois ans plus tôt : il était tout de suite tombé amoureux  de sa forme de poireau et surtout de sa ravissante teinte bleue indigo qui la distinguait de l’ensemble de ses conquêtes précédentes. Grosmps, lui, avait plutôt l’allure d’une fraise montée sur roulettes. Smerps aimait son aspect écarlate, elle trouvait son allure particulièrement virile Tous les Werglous étaient dotés de la morphologie d’un fruit ou d’un légume aux couleurs les plus variées.

En l’année 56 743, Grosmps et Smerps faisaient partie d’une mission qui avait quitté leur planète depuis trois mille ans en vue d’envahir
la Terre dont l’intense activité avait attiré l’attention des savants Werglous. Avant d’atterrir, le chef de mission avait décidé de camper sur Mars, pendant quelques années, afin d’étudier plus précisément la vie terrienne et de ses habitants. Le patron s’appelait Rooper, c’était un Werglou âgé de 35 645 ans, un Sage entre les Sages et personne ne se serait avisé de discuter ses ordres. Derrière son anatomie proche du melon de Cavaillon, il était doté d’une volonté de fer et d’une grande expérience du management des communautés Werglous.

Les journées étaient quand même bien longues sur Mars pour Grosmps et Smerps, comme pour l’ensemble de la colonie. Seuls les techniciens qui entouraient Rooper s’affairaient en permanence derrière leurs télescopes pointés vers
la Terre, puis ils reportaient leurs observations sur des grands tableaux bientôt couverts de calculs savants, auxquels Grosmps et Smerps ne comprenaient pas grand chose. Les techniciens formaient une caste à part chez les Werglous. Sur 100 naissances, chaque génération produisait 10 techniciens qui se distinguaient dès leur plus jeune âge par leur forme cubique. Ainsi Jghfrd, le chef des techniciens avait exactement l’apparence d’une cerise en forme de dé.

Pour le reste, la civilisation Werglou était fondée sur le jeu et le hasard. Dès l’école Werglou, les notes étaient attribuées par un tirage au sort. Ce système était jugé très pédagogique : en effet, les bons élèves Werglous qui avaient une mauvaise note étaient poussés à travailler encore plus fort tandis que les cancres qui obtenaient une bonne évaluation n’étaient pas découragés par leur propre faiblesse. Pour les adultes, des loteries nationales étaient régulièrement organisées qui permettaient aux gagnants de grimper dans la hiérarchie sociale et qui entraînaient un recul pour les perdants. Ces règles avaient été établies par le Cercle Supérieur des Techniciens qui définissait le fonctionnement de la société Werglou. Aucun Werglou n’aurait eu l’idée de contrevenir à l’ordre collectif dicté par le seul Hasard.

 Grosmps et Smerps dormaient tranquilles : comme des milliers de congénères ils n’avaient jamais rien gagné aux jeux : ils ne risquaient donc pas de redescendre puisqu’ils étaient Werglous de base, le dernier rang social. De plus, ils étaient les plus heureux des Werglous puisqu’ils avaient l’éternité devant eux.

En effet, les Werglous étaient dotés d’une autre caractéristique : ils ne mouraient jamais sauf accident. Comme ce pauvre Hutdr qui avait vécu 40 000 ans sous la forme d’un citron ravissant et qui était tombé du 53 ème étage de sa fusée personnelle en arrivant sur Mars. Hutdr s’était répandu sur le seul martien en un épouvantable jus jaunâtre, dont Grosmps et Smerps, les premiers sur les lieux du drame, gardaient un souvenir horrifié.

Mais, les Werglous devenaient trop nombreux pour vivre sur leur étoile, ce qui expliquait qu’ils cherchaient à se délocaliser dans un autre coin de l’univers. La Terre leur paraissait une colonie intéressante : ils avaient eu l’occasion de constater, en parcourant l’espace interstellaire, que les êtres qui la peuplaient avait envoyé dans les hautes sphères un certain nombre d’objets de formes bizarres. Les Werglous en avaient déduit que les Terriens formaient sûrement une civilisation avancée avec laquelle il serait très enrichissant de communiquer. 

Le vingtième jour de l’an 56 473 fut marqué par une grande animation qui agita la colonie. Rooper avait décidé d’envoyer sur Terre un commando spécial pour capturer et ramener un Terrien afin d’analyser les mœurs de cette population. Rooper était habité d’une grande prudence. Sur le conseil de ses techniciens, il se demandait en effet s’il était bien opportun d’envahir cette planète. Les Werglous étaient des gens pacifiques, mais ils se souciaient avant tout de faire progresser leur culture. Rooper pensa donc important de s’entourer de garanties avant de conduire son peuple sur la Planète Terre.

Comme leurs collègues, Grosmps et Smerps attendirent avec impatience le retour de la fusée qui devait rentrer avec le terrien. En fin d’après-midi, la mission spéciale apparut à la porte de son véhicule spatial de service. Les intrépides Werglous avaient capturé Ernest Picolon dans un petit village français du nom de Saint-Martin-du-Mont. Ernest Picolon avait été enlevé à la sortie de la Messe dominicale alors qu’il  allait, comme chaque dimanche, réfléchir au sermon du prêtre chez la Mère Denise, le dernier bistrot ouvert du village.

Quand, à son tour, il se montra à la porte de la fusée une clameur s’éleva. Ernest Picolon, qui n’avait jamais été acclamé de sa vie, en fut ravi. Il leva les mains au ciel ainsi qu’il l’avait vu faire au vainqueur du Tour de France à la télé.

A leur grande surprise, Grosmps et Smerps furent désignés pour accueillir Ernest Picolon sous leur tente avec la tâche d’observer son comportement et d’en faire un rapport quotidien aux techniciens.

Grosmps et Smerps installèrent leur invité avec beaucoup d’égards. D’ailleurs, Ernest Picolon attira très vite leur sympathie. Certes son allure ne rappelait aucun légume connu. Quoique, ses joues couperosées, son nez aux reflets carmin n’étaient pas sans rapport avec les couleurs de la tomate bien mûre. Pour le reste, Ernest avait la démarche lourdaude et les mains calleuses des paysans de sa terre d’origine. Il s’exprimait avec un accent traînant qui amusait beaucoup Grosmps et Smerps. Le béret crasseux bien calé sur l’oreille droite laissait échapper quelques mèches blanches et rebelles. Toute sa vie Ernest avait travaillé une terre sèche et ingrate. Il en avait gardé des rides gravées par l’effort et la peine qui avaient durement ravagé son visage. Celui-ci était néanmoins éclairé par un regard d’un bleu pâle très particulier, les yeux de sa mère disait-on dans son village. A 67 ans, l’essentiel de son existence s’était déroulée entre sa ferme, ses champs, l’église et l’établissement de la mère Denise, la patronne du bistrot de Saint-Martin.

D’un caractère très affable, Ernest Picolon se trouva rapidement à l’aise chez Grosmps et Smerps. Dès les premiers jours, il avait localisé le bar et s’était facilement accommodé de la réserve de Jiky, une espèce d’alcool synthétique à l’honneur chez les Werglous.

Pour le reste Ernest Picolon avait emporté avec lui de quoi occuper ses longues journées. Il avait toujours en poche son jeu de cartes : il entreprit de former Grosmps et Smerps à la belote coinchée et au poker. Comme il fallait bien un quatrième, les deux Werglous convièrent un cornichon : leur ami Ght qui, de toute façon, s’invitait régulièrement sous leur tente. Picolon trouvait un peu curieux de jouer avec une fraise, un poireau et un cornichon. Mais il estima que cette aventure était nettement plus amusante que les interminables journées qu’il passait à écouter les ragots que distillait la mère Denise depuis son arrière-salle.

Grosmps, Smerps et Ght étaient passionnés par le jeu comme tous les Werglous, puisqu’ils avaient été élevés dans cette culture. Picolon n’eut aucun mal à les intéresser aux cartes. Aussi décidèrent-ils de vulgariser ce que leur avait appris Ernest auprès de leurs congénères. Si bien que furent organisées très rapidement des concours de belote au sein de la colonie Werglous.

Ernest Picolon, qui bénéficiait d’une popularité grandissante, proposa d’aller plus loin en expliquant les règles du Loto. Le jeu fut rapidement adopté par la Communauté. Les samedis soir suivants, les Werglous se réunirent dans la Grande Tente, où l’on put voir des tomates, des salades, des radis s’exciter bruyamment chaque fois que Picolon, transformé en animateur de soirée, tirait un numéro au sort. Le seul regret, c’était qu’il n’y avait pas de lot à distribuer comme dans le village d’Ernest Picolon, où l’on pouvait gagner un bon jambonneau lorsque la mère Denise organisait son loto mensuel.

Picolon s’amusait beaucoup chez les Werglous. Il leur proposa aussi des courses de fusées autour de Mars et de parier sur les résultats. Le succès fut immédiat : le Tour de Mars en 24 minutes fut établi par Grosmps comme un record à battre. Tous les Werglous qui s’ennuyaient copieusement tentèrent leur chance en utilisant leurs fusées personnelles et les autres prirent part aux paris qui  accompagnaient le départ de chaque concurrent.

Ces développements imprévus commencèrent à inquiéter Rooper et son Conseil Particulier. Rooper, en vieil ascète, goûtait modérément le joyeux bazar que Picolon flanquait dans sa collectivité. L’organisation des jeux, rappelons le, relevait de ses prérogatives puisqu’ils déterminaient le fonctionnement de la société. De plus et surtout, il se mit  à penser que ses doutes sur la civilisation terrienne n’étaient pas infondés. Si les hommes passaient la plus grande  partie de leur temps à jouer aux cartes, au loto, à ce que Picolon appelait le PMU spatial ou encore à pousser un ballon avec leurs pieds, c’est bien que leur culture n’était pas aussi performante qu’ils le pensaient initialement. Ils en déduisirent que les Werglous n’avaient aucun intérêt à s’installer sur Terre sous peine de voir régresser leur fonctionnement social au même niveau infantile.

Le Conseil Supérieur des Werglous prit donc la sage décision de renvoyer Picolon à Saint-Martin et d’étudier un transfert des Werglous vers une autre planète, un peu plus sérieuse. Les Werglous n’auraient rien à gagner à fréquenter des gens qui ne pensaient qu’au jeu et à l’appât du gain puisque c’était justement la conception de la vie sociale chez les Werglous. Rooper estimait qu’il fallait s’ouvrir à des idées nouvelles.

Le jour du départ d’Ernest, Grosmps et Smerps furent particulièrement tristes. Ils accompagnèrent Picolon à la fusée de retour. En s’étreignant maladroitement, ils promirent de s’écrire et de ne pas s’oublier. Picolon pensa que c’était la première fois qu’il embrassait une fraise et un poireau. Une foule de Werglous s’était rassemblée autour de la fusée qui devait le ramener. Ils jurèrent à Ernest de pratiquer éternellement la belote coinchée et d’organiser souvent des lotos à sa mémoire. Ils entonnèrent un chant d’adieu qui leur venait d’une lointaine tradition Werglou. Picolon pleura comme il n’avait jamais pleuré.

Les habitants de Saint-Martin-du-Pont avaient l’habitude des longues absences d’Ernest Picolon. Celui-ci partait souvent plusieurs semaines d’affilé pour tenir compagnie à sa vieille mère hospitalisée dans une maison de retraite. Aussi ne s’étaient-ils pas inquiétés de son absence. Le lendemain de son retour, Ernest Picolon raconta son histoire devant un auditoire médusé de quinze villageois réunis chez la mère Denise.

Les uns et les autres regardèrent Picolon avec un air entendu. Ils savaient qu’Ernest avait ses habitudes très tôt le matin chez la mère Denise. Mais il ne l’avait encore jamais entendu raconter qu’il avait appris la belote aux Martiens, qui plus est, à des Martiens en forme de fruits et légumes.

A la fin de son exposé, Fernand Matagrin, son vieux copain de régiment posa gentiment la main sur l’épaule d’Ernest en lui conseillant de prendre un peu de repos. Puis, il prit à part la mère Denise, en lui demandant de réduire un peu le nombre de pastis qu’elle servait tous les jours à Picolon.  L’état de celui-ci le préoccupait, surtout depuis qu’il s’était mis en tête de fabriquer ce qu’il appelait du Jiky à base de poussière d’étoile.

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