Ne jamais dire jamais…

J’étais certain que ça ne m’arriverait jamais.

Et pourtant je suis là, aux cotés de Marie. Dans la pénombre de l’Eglise, les cierges jettent des reflets dorés qui glissent sur ses épaules nues. Sa robe de mariée me parait audacieusement décolletée, je me demande comment le curé de la paroisse a pu ne pas le remarquer ou faire semblant de ne pas le remarquer. Pour le moment, il lit quelque chose que je ne comprends pas. Il faut dire que je ne suis pas très attentif à son discours, vagabondant dans d’autres pensées. Je le rejoins au moment où il explique le symbole de l’anneau : ni début ni fin. Il a raison. Je n’ai rien maîtrisé : je n’ai  toujours pas compris quand et comment cette histoire a commencé ni pourquoi elle a conduit devant l’autel divin le misérable mécréant qui m’habite depuis l’adolescence.

Dans notre dos, ils sont tous là, eux aussi. En remontant l’allée centrale, je les ai recensés un par un. Il y a la tante Louise. Enfin son chapeau à fleurs, sous lequel disparaît son visage minuscule. Elle est accompagnée de l’oncle Charles, rougeaud et bouffi dans son costume du dimanche. Il a apporté plusieurs caisses de son Bourgogne préféré dans le coffre de sa voiture pour être sur de ne manquer de rien pendant la soirée. La mère de Marie qui écrase une larme bienvenue. Son père qui regarde sans arrêt la montre ancienne qu’il sort de la poche de son gilet Les enfants endimanchés dont Juliette, la sœur de Marie et donc ma belle-sœur qui nous a regardé passer, les yeux ronds, la bouche ouverte et le doigt dans le nez.

Et puis, Marc et Eric sont venus. Je suis sûr qu’ils sont en train de ricaner dans leur coin. Je les ai accompagnés si souvent dans cet exercice. Ensemble, nous avons écumé toutes les noces de famille, la nôtre et celle des autres, depuis nos quinze ans, en jurant qu’on ne nous y prendrait jamais. Et pourtant !

Chaque fois, nous avons joyeusement brocardé la mise en scène guindée et chichiteuse de ces cérémonies tout en profitant sans aucune retenue des soirées traditionnelles que nous mettions largement à profit pour chasser de nouvelles conquêtes. Nos critiques vachardes n’épargnaient rien ni personne : le mauvais alcool, la bouffe malsaine, l’air pincé des parents des mariés, la foule des invités blasés s’agitant laborieusement au rythme infernal d’une sono mal réglée.

En général, le petit matin nous surprenait assis dans le caniveau, hilares, hirsutes, dépenaillés, chantant à tue-tête des chansons paillardes avant de nous jeter, vidés d’énergie, dans un lit inconnu que nous ne quittions plus de trois jours.

Et puis Marie est arrivée. Je ne m’attendais pas à ça. On devrait être prévenu dans ces cas là ! Sa présence m’intimide, me sidère, m’éblouit, paralyse en moi tout envie de remarque cynique. L’absence de sa présence m’inquiète, me démoralise, me ruine. Lorsqu’elle a parlé mariage, elle avait une telle candeur dans les yeux que je ne me suis même pas entendu répondre « oui ».

Je jette un coup d’œil à son profil fin et délié alors que le curé vient d’attaquer le moment fatidique de l’échange des anneaux. Marie est à la fois émue et souriante, elle vit avec force et recueillement l’instant dont elle a rêvé depuis plusieurs mois.

Marc mon témoin s’approche. Et puis, il se palpe les poches d’un air inquiet. Il ne résiste pas au plaisir de mimer le sketch de celui qui a oublié les alliances. D’un air rigolard, il les extrait enfin de son habit en faisant semblant de s’éponger le front. J’étais certain qu’il me ferait un numéro. Quand Marie se tourne vers moi pour m’interroger sur la réalité de mes intentions nuptiales pour l’éternité qui s’ouvre devant nous, je suis dans un état de second. D’après les témoins, j’aurais de nouveau répondu « oui » sans hésiter, mais je ne m’en souviens même plus. Le prêtre bénit tout ça. J’entends un remue-ménage impatient dans les travées. Je crois percevoir une remarque de l’oncle Charles :

-          C’est bon ? On y va ?

Telle que je connais tante Louise, l’oncle a du prendre un coup de coude phénoménal dans les côtes pour le rappeler aux convenances.

Voici enfin les derniers mots de l’officiant pour clore la messe : je n’ai pas vu passer le temps. De toutes façons, depuis plusieurs mois, je n’ai pas vu passer grand-chose, me laissant porter par les évènements. Marie et sa mère ont pris en mains la préparation de la journée. Je n’ai émis aucun avis. Je m’étais tellement gaussé des journées organisées par les autres que je n’avais plus aucune opinion autorisée ni sur le choix du photographe, ni sur la composition du buffet encore moins sur le coloris de ma cravate.

En sortant de l’Eglise pourtant, des visages que je ne reconnais pas, me félicitent pour « cette belle cérémonie » comme si j’en étais l’auteur. J’ai envie de leur dire que je n’y suis pour rien. Je réponds poliment que je transmettrai. Des mains, que je serre à tout hasard, se tendent pour me témoigner je ne sais quoi. Je promène un sourire embarrassé ou benêt, c’est selon. Comme des sauveurs, Marc et Eric me tombent dans les bras. J’avais tort : ils ne ricanent pas, ils sont morts de rire.

Eric est littéralement plié en deux :

-Ah ! Mon pauvre vieux, je n’aurais jamais cru qu’on en vienne là !

Je lui rétorque que moi non plus. La remarque ne nous fait pas beaucoup avancer, mais je ne sais pas quoi dire d’autre. Pendant toute la soirée et dans les semaines suivantes, il m’appellera son « pauvre vieux ». Marc me tape sur l’épaule d’un air narquois en me lançant cette phrase qui sonne bizarrement à vos oreilles lorsqu’elle vous est lancée le jour où vous venez de passer la bague au doigt de la femme de votre vie :

-          T’en fais pas on est là, nous !

L’avant-veille, j’ai eu droit à l’enterrement de ma vie de garçon. Mes deux potes ont démarré la soirée doucement : nous nous sommes offert un billet de loto dans un bar-tabac avant d’attaquer nos bières. Vers 21 heures, le rythme des plaisanteries salaces s’est accéléré lors du dîner de gala qu’ils m’avaient organisé dans une des brasseries les plus réputées de leur quartier. A minuit, ils m’ont traîné dans une boite de strip-tease où nous avons terminé le spectacle en petite tenue sur la piste après avoir dévalisé la réserve locale de Dom Pérignon. Le patron nous a flanqué sur le trottoir à trois heures du matin en maugréant : des fins d’existence de célibataires, il en avait consacré un certain nombre, mais la mienne avait dépassé, parait-il,  les bornes les plus reculées de la bienséance. Je suis bien incapable de me rappeler en quoi. J’ai perdu tout souvenir entre le moment où l’une des strip-teaseuses m’a enlevé mon pantalon et celui où nous sommes retrouvés en cellule de dégrisement dans le commissariat voisin.

C’est le moment des photos. Marie redouble de fraîcheur et de charme : il faudra que je l’interroge sur l’origine d’une telle décontraction. Moi, je crois que je me fais clairement remarqué par le photographe pour mon air coincé. Il me demande d’arrêter mes essais de sourire, il parait que c’est un vrai désastre et que je vais tout faire rater. Il est vrai que, mentalement, je ne peux m’empêcher de me projeter vingt années plus tard, admirant d’un air nostalgique la photo du jour de mon union qui ne manquera pas de trôner au-dessus de la cheminée familiale devant les yeux ébahis et goguenards de nos trois enfants que Marie a déjà programmés.

-          Tiens, expliquerai-je le regard embué, en prenant le petit dernier dans les bras : là sous les fleurs, c’est tante Louise et puis là, c’est oncle Charles, mort d’une cirrhose….

Les gamins s’en ficheront et je resterai avec mes souvenirs dans les mains, face à la cheminée avec une intense envie de les jeter dans l’âtre.

Mon regard s’évade un instant vers le soleil couchant derrière le clocher de l’Eglise. C’est une belle soirée de juin qui s’annonce. J’ai même fait semblant d’oublier qu’il y a un match de Championnat d’Europe, ce soir à la télé. Zidane et consorts doivent être en train de s’expliquer avec les Portugais. Je n’ose pas demander aux garçons d’honneur de s’informer sur le score.

Je suis rappelé à l’ordre par l’artiste du portrait qui s’agite dans tous les sens. Il ne va quand même pas m’attendre toute la soirée. Il faut qu’il fasse les clichés les parents, puis la famille du second cercle, puis les copains, enfin tout le reste. L’oncle Charles s’inquiète du moment où l’on pourra commencer à arroser ça. Il se trompe constamment : finalement, il sera sur toutes les photos, moustache avantageuse et faciès déjà aviné.

J’aperçois soudain Eric et Marc penchés sur un petit carré de papier. Ils ont un air stupéfait qui m’inquiète : qu’ont-ils encore inventé ? Marc s’approche, je lis dans son regard l’incrédulité. Sans le vouloir, il s’adresse à moi avec la même phrase que précédemment, mais il a quitté le registre de la jovialité pour un ton sourd et embarrassé :

-          Ah ! Mon pauvre vieux !…

Eric vient à son secours :

-          Tu te souviens du ticket de loto que nous avons acheté hier soir ?… Il vient de nous rapporter 7 millions d’euros…

J’étais certain que ça ne m’arriverait jamais……..

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