L’homme de fer

Dans le magasin, Marc regarde « l’objet » de son désir  et la vendeuse regarde Marc. Elle est menue et frêle dans le tablier blanc qu’elle a passé sur son gilet rose. Ses cheveux noués dans le cou dégagent son front juvénile et ses yeux attentifs. Marc fait penser à une lame de couteau. D’un petit couteau. Son nez bourbon et pointu, sa mâchoire allongée et son visage profilé lui ouvrent l’espace, tandis que sa petite taille lui permet de s’insinuer facilement d’une démarche louvoyante dans n’importe quel attroupement.  Entre eux deux, bien en évidence sur le haut de la vitrine qui les sépare, « l’objet » trône sur une assiette multicolore. Il rayonne royal, doré, somptueux. La jeune fille attend la décision de son client. Marc, hypnotisé par « l’objet », parait incapable d’émettre un son.  Pourtant, Marc, du haut de son mètre soixante, est un homme d’action qui ne met pas dix ans pour prendre une décision. D’ailleurs, c’est lui qui le dit. Son regard fureteur et continuellement inquiet, derrière ses lunettes cerclées d’argent, vous fusille immédiatement sur place et sans jugement si vous émettez un simple doute sur son tempérament de fer. Que dis-je ? D’acier, excuse-moi Marc !

D’ailleurs, hier, il a affronté une explication des gravures dans le bureau de Duchemin, son chef de service. Et là, il aime autant vous dire qu’il lui a dit ses quatre vérités à Duchemin. Marc n’est pas homme à se laisser impressionné par son encadrement. Certes, les secrétaires de direction auraient dit, ici et là, qu’elles avaient entendu les éclats de la voix de Duchemin à travers la porte, qu’elles avaient trouvé qu’il était dans ses grands jours et que « ce pauvre Marc » avait paru complètement abattu en sortant. Mais elles n’ont strictement rien compris à la stratégie de ce « pauvre Marc ».

Marc a du mal à tenir ses objectifs de vente dans son entreprise d’édition de logiciels. Mais il a expliqué longuement à sa hiérarchie que, lui, il fait dans la qualité, vous m’entendez : la qua-li-té ! Contrairement à ses collègues commerciaux qui, soit dit en passant, se comportent comme des moutons, il n’accepte pas d’être manipulé par cette mode managériale faite de courbes, de chiffres, de graphiques supposés mesurer les performances de chacun !

-          Non, mais où on est là ?

C’est l’une de ses phrases favorites, devant la machine à café, lorsqu’il explose devant Jacques, Louis et quelques autres, contre la toute puissance aveugle de la technocratie qui gouverne l’entreprise.

Marc n’arrive pas à détacher son attention de « l’objet », il ne se décide toujours pas. La jeune fille commence à être gênée par l’étrange immobilité de ce client. Elle demande timidement si elle peut l’aider dans son choix. En d’autres circonstances, la simple idée qu’on puisse prétendre lui venir en aide l’aurait fait bondir. Marc sait se faire respecter en tous lieux, en tous temps. Tenez, hier à la poste, un homme lui a brûlé la politesse dans la file d’attente. Quel manque de tact ! Eh bien, Marc ne s’est pas démonté, il a longuement toisé l’individu qui lui tournait le dos ! Certes, l’homme en tricot de peau, arborant un torse et des biceps de gladiateur, dépassait Marc de trente centimètres, mais notre héros a fait front. Au moment où le monstre sortait, Marc n’a pas hésité un instant : il lui a lancé un sourire arrogant du coin des lèvres pour bien lui signifier qu’il méprisait profondément ses manœuvres illicites. L’individu, vaincu par une telle fermeté n’a même pas osé lui répondre !

C’est comme au volant : Marc ne va quand même pas laisser le passage aux voitures plus puissantes que la sienne, sous prétexte que leur propriétaire dispose d’un compte en banque plus garni que le sien. La semaine dernière, il a aisément tenu tête à un type en 4×4 qui avait coupé la route à sa modeste R5. Marc ne s’est pas dégonflé : au feu rouge suivant, il a rejoint l’engin et s’est carrément planté devant lui. Certes, après que le feu soit passé au vert,  Marc a du appeler la dépanneuse pour dégager l’épave qui avait été sa voiture personnelle pendant quinze ans, mais il avait justement envie d’en changer et puis de toutes façons, il a montré que, lui, il ne s’inclinait jamais devant la puissance de l’argent.

La patronne vient de remarquer la fixité bizarre de Marc et le tourment de sa vendeuse. Elle se plante à coté de la jeune fille devant « l’objet ». Son chignon compliqué, ses traits creusés n’attire pas l’attention de Marc qui reste concentré sur « l’objet ». La patronne l’interroge rudement : 

- C’est pour quoi ?

D’habitude, il ne faut pas parler comme ça à Marc. C’est un homme qui ne s’incline pas, on s’abaisse devant lui. Il a tenu tête à beaucoup plus fort, y compris à l’outrecuidance de l’administration. Figurez-vous qu’il y a deux ans, les impôts avaient commis une erreur de dix euros dans l’estimation de sa contribution sur ses revenus de l’année précédente. Eh bien, mon Marc n’a pas molli. Il est allé directement dans le bureau de l’inspecteur du fisc et il lui a mis le marché en mains : ou il lui rendait immédiatement le trop perçu ou bien il pouvait toujours courir pour qu’il paie son prochain tiers. Si on commence à accepter des petits écarts de dix euros, on sait bien que l’administration en prendra de plus en plus à son aise et qu’à la fin des fins plus rien ne l’arrêtera. Depuis cet incident, Marc a du payer son tiers provisionnel avec plus de 20% de pénalité en raison de son retard, mais son aplomb est aujourd’hui connu et respecté dans les bureaux du Trésor Public. D’ailleurs chacune de ses venues donne lieu à une attention toute particulière des fonctionnaires qui, s’étant fort divertis de ses dernières aventures fiscales, espèrent ardemment une suite tout aussi intéressante à l’histoire de sa lutte contre la toute-puissance de l’administration.

Marc sait montrer qu’il est un homme. Il faut que les femmes se mettent en tête qu’il ne cédera pas devant la tendance générale à l’affaiblissement de la position masculine dans le couple. Par exemple, Thérèse, sa dernière conquête n’a pas encore compris que le week-end, il se repose, Marc ! Il s’échine toute la semaine au boulot, ce n’est quand même pas pour se lever à huit heures pour flâner au marché comme aime à le faire Thérèse. Et encore moins à quatre heures du matin pour passer une journée à marcher en Chartreuse. Alors là, il a dit clairement à sa compagne : pas question ! Depuis, il a un peu de mal à la faire revenir à la maison, Thérèse. Aux dernières nouvelles, elle marchait dans le Lubéron avec Jean-Louis, qui, lui, est un vieil amoureux de la randonnée, du trekking, des marchés du samedi matin et pour tout dire de Thérèse en personne.

Marc se dandine vaguement devant « l’objet ». Celui-ci est maintenant joliment éclairé par la lumière du jour déclinante qui traverse la vitrine. La vendeuse et la patronne se concertent du regard, c’est bientôt l’heure de la fermeture. Derrière Marc, un client tousse en s’impatientant, mais Marc ne se retourne pas. Une multitude de pensées l’assaillent.  Non seulement il est un être solide, mais Marc aime à faire la leçon autour de lui. Il faut refuser la fatalité comme il le fait lui-même, savoir s’affirmer, dire non à l’injustice, ne pas avoir peur de la force quand on a le droit pour soi. Quand on le veut vraiment, tout est possible ! Les exemples qui montrent que le courage peut renverser des montagnes abondent dans l’Histoire et l’actualité.

Vercingétorix par exemple. Il a su se lever avec une vaillance admirable devant les légions inflexibles de César. Les Gaulois se sont battus en désordre, sans tactique, comme des amateurs, mais il fallait le faire. Certains disent que Vercingétorix aurait été plus habile en négociant  avec le grand Jules et que cette démarche lui aurait notamment évité le désagrément de périr dans les geôles infectes de la Rome Antique. Eh bien, Marc n’est absolument pas d’accord avec cette interprétation historique : on ne négocie pas avec un envahisseur, même s’il rase tout sur son passage. D’ailleurs que serait-on devenu en France, si Astérix et Obélix avaient entrepris une discussion diplomatique avec l’Empire Romain ? Marc nous le demande un peu. C’eut été la fin de cet esprit de Résistance qui anime le peuple français depuis le fond des âges.

D’ailleurs, ils continuent les français. Regardez : samedi dernier, la France a courageusement contenu l’Ecosse pendant le dernier match du tournois de Six Nations, malgré l’expulsion de l’un des « bleus » à la suite d’une décision honteuse de l’arbitre gallois qui aurait vu, parait-il, un écossais ressortir d’une mêlée ouverte, le visage vaguement ensanglanté par quelques crampons français. Eh bien, les français, en infériorité numérique, se sont battus comme des lions dans la boue de Murrayfields et ont failli l’emporter, même si le score affichait 87 à 3 en faveur des écossais. Vous rendez-vous compte ?

Non apparemment, personne ne se rend compte, personne ne comprend Marc. Il reste seul dernier survivant de l’esprit de sacrifice, dernier rempart contre toutes les compromissions, les lâchetés et les veuleries. Certes, il est dur avec les autres, mais il sait être aussi dur avec lui-même. Il pense qu’il est un être droit, mettant en accord ses actes et ses pensées, ce qui n’est pas le cas de Duchemin, cet être misérable. Et ce n’est qu’un exemple.

En ce beau dimanche de printemps, la vendeuse et la patronne ne s’intéressent visiblement ni à l’histoire romaine, ni au tournoi des six nations. Marc a enfin un geste du doigt  en direction de «l’objet ». Il est submergé par l’émotion, « l’objet » lui rappelle tant de dimanches heureux de son enfance. Soulagées, la vendeuse et la patronne préparent vivement la commande de Marc, elles ne se doutent pas qu’elles viennent d’assister à un évènement hors du commun. Marc n’a pas pu résister à la tentation !! Pour la première fois depuis vingt ans, il a succombé devant un chou à la crème !! 

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