Archive pour le 4 mai, 2009

L’homme de fer

4 mai, 2009

Dans le magasin, Marc regarde « l’objet » de son désir  et la vendeuse regarde Marc. Elle est menue et frêle dans le tablier blanc qu’elle a passé sur son gilet rose. Ses cheveux noués dans le cou dégagent son front juvénile et ses yeux attentifs. Marc fait penser à une lame de couteau. D’un petit couteau. Son nez bourbon et pointu, sa mâchoire allongée et son visage profilé lui ouvrent l’espace, tandis que sa petite taille lui permet de s’insinuer facilement d’une démarche louvoyante dans n’importe quel attroupement.  Entre eux deux, bien en évidence sur le haut de la vitrine qui les sépare, « l’objet » trône sur une assiette multicolore. Il rayonne royal, doré, somptueux. La jeune fille attend la décision de son client. Marc, hypnotisé par « l’objet », parait incapable d’émettre un son.  Pourtant, Marc, du haut de son mètre soixante, est un homme d’action qui ne met pas dix ans pour prendre une décision. D’ailleurs, c’est lui qui le dit. Son regard fureteur et continuellement inquiet, derrière ses lunettes cerclées d’argent, vous fusille immédiatement sur place et sans jugement si vous émettez un simple doute sur son tempérament de fer. Que dis-je ? D’acier, excuse-moi Marc !

D’ailleurs, hier, il a affronté une explication des gravures dans le bureau de Duchemin, son chef de service. Et là, il aime autant vous dire qu’il lui a dit ses quatre vérités à Duchemin. Marc n’est pas homme à se laisser impressionné par son encadrement. Certes, les secrétaires de direction auraient dit, ici et là, qu’elles avaient entendu les éclats de la voix de Duchemin à travers la porte, qu’elles avaient trouvé qu’il était dans ses grands jours et que « ce pauvre Marc » avait paru complètement abattu en sortant. Mais elles n’ont strictement rien compris à la stratégie de ce « pauvre Marc ».

Marc a du mal à tenir ses objectifs de vente dans son entreprise d’édition de logiciels. Mais il a expliqué longuement à sa hiérarchie que, lui, il fait dans la qualité, vous m’entendez : la qua-li-té ! Contrairement à ses collègues commerciaux qui, soit dit en passant, se comportent comme des moutons, il n’accepte pas d’être manipulé par cette mode managériale faite de courbes, de chiffres, de graphiques supposés mesurer les performances de chacun !

-          Non, mais où on est là ?

C’est l’une de ses phrases favorites, devant la machine à café, lorsqu’il explose devant Jacques, Louis et quelques autres, contre la toute puissance aveugle de la technocratie qui gouverne l’entreprise.

(suite…)