La vie d’un autre

Je menais pourtant une petite vie très tranquille. Comptable dans une imprimerie familiale, je ne craignais pas pour mon emploi, comme tant d’autres. A cette époque, les affaires marchaient plutôt bien. Paradoxalement, depuis l’avènement de l’ordinateur, alors qu’on nous promettait la civilisation du « zéro papier », les foyers étaient de plus en plus envahis de messages publicitaires dans les boîtes aux lettres. Certes, les computers permettaient des manipulations merveilleuses, mais les hommes et les femmes de ma génération ne pouvaient s’empêcher de tirer sur papier leurs photos de vacances, leurs diplômes ou leurs relevés bancaires. Tout ce que l’industrie de l’imprimerie comptait de fins stratèges en avait donc déduit qu’il existait entre l’être humain et la manipulation du livre, du journal, du bulletin, de la lettre, un rapport affectif et quasi charnel qui résisterait à l’écran, à la technologie et au temps. En un mot, nous nous frottions les mains.

Le patron André Soupiron avait hérité sa maison d’une longue lignée d’imprimeurs. Et il avait su la maintenir à flots en s’adaptant à toutes les évolutions. André Soupiron vivait comme un homme simple qui gouvernait une cinquantaine de salariés de façon simple. Point de leçon de management, mais du travail, de la rigueur, de la discipline et de la convivialité. Il savait fermer les yeux sur les écarts quand il sentait qu’ils n’étaient pas causés par la mauvaise foi, la paresse ou l’incompétence. Mais, il ne transigeait pas avec les fainéants, les troublions, les casseurs d’ambiance ou d’autres choses.

Je partageais mon bureau avec Mademoiselle Perruchon, la secrétaire de direction, au-dessus de l’atelier. Vingt-cinq ans de boutique derrière elle, Mademoiselle Perruchon connaissait tout et tout le monde. Quand son bec d’aigle et son regard d’acier, derrière ses lunettes à fortes montures, se posaient sur vous, vous saviez déjà qu’elle connaissait par avance l’objet de votre question. Beaucoup ne l’aimaient pas, mais André Soupiron ne pouvait s’en passer tant elle se montrait efficace et donc précieuse. Mes premiers rapports avec Mademoiselle Perruchon avaient été difficiles pour ne pas dire coincés. Mais j’avais appris à la connaître : il suffisait d’être déférent et de louer, par moments, sa compétence pour obtenir d’elle beaucoup plus que ne l’imaginaient ses détracteurs.

Aussi, chaque matin, je la saluais d’un ample et cérémonieux :

-« Bien le bonjour, Mademoiselle Perruchon ! » 

Et  je m’arrangeais dans la journée pour avoir besoin de ses conseils avisés sur un dossier délicat ou une décision pointue à prendre.

Quelques années après avoir intégré l’imprimerie Soupiron, j’avais épousé Claudette. En fait, je ne savais pas trop pourquoi je m’étais marié. Peu enclin à courir les jeunes filles, je suis aujourd’hui conduit à penser que j’ai fait de Claudette ma conjointe par lassitude ou plutôt par une espèce de convenance sociale. André Soupiron me l’avait présentée comme une amie de sa femme, lors d’une petite réunion de fin d’année qu’il organisait dans sa résidence de campagne pour souder son personnel.

D’un physique quelconque, affublée de lunettes de maîtresse d’école et d’un tempérament de ménagère sérieuse, Claudette n’était pas désagréable. Nous nous entendions, non pas à merveille, ce serait beaucoup dire, nous nous entendions, simplement. Nous formions un couple moyen. J’allais dire idéal, mais je ne suis pas sûr que la moyenne soit vraiment idéale.

Toujours est-il que notre union a donné naissance à deux enfants comme dans la plupart des couples français. A l’image de leurs prénoms, Jean et Marie se révélèrent des gamins sages et peu fantaisistes. Excellents à l’école, au collège et au lycée, je n’ai jamais eu à sévir ou à punir une grave incartade. Claudette leur apprenait tout ce qu’il fallait savoir de la vie avec sérénité et sérieux. L’été, nous partions en location pendant quinze jours au Lavandou ou à Cassis ou alors à Bandol. L’hiver, nous connaissions les joies du ski en famille, à Morzine ou à l’Alpe d’Huez.

Tout allait donc pour le mieux dans une vie que je pouvais comparer non pas à un long fleuve tranquille, mais au moins à une rivière paisible et rassurante.

Quand survinrent mes quarante-cinq ans, je fis une grave découverte : je m’ennuyais à mourir !!! Au début, ce constat ressembla à une fugace impression. Je me surpris certains après-midi à regarder fixement Mademoiselle Perruchon et à me demander quel sens avait mon existence si elle se résumait à coexister pour le mieux avec une vieille fille ombrageuse et une femme modèle mais terne. Au bout de trois mois, je ne parvenais plus vraiment à me lever le matin tant le reste de la journée me paraissait évident, programmé, sans surprise. J’attendais vainement tout le jour l’évènement qui me déconcerterait.

Un soir, mon attention fut attirée par un encart publicitaire dans mon quotidien habituel. On y affirmait qu’une grande découverte, américaine comme toutes les grandes inventions, permettait désormais la réincarnation des êtres humains. La société Réincarn. S.A. s’était installée récemment et proposait un contrat qui vous permettait de connaître la seconde vie de votre choix. Depuis que l’on pouvait réserver son voyage sur la Lune, plus rien n’étonnait personne. Je retournais l’idée pendant plusieurs jours, puis un après-midi, prétextant une migraine sournoise, je m’éclipsais du bureau pour me rendre dans ceux de la société anonyme Réincarn.

Tout était rassurant dans les locaux de la société Réincarn : l’épaisse moquette, la musique douce, les couleurs feutrées, le look élégant et discret des hôtesses. La jeune femme qui me reçut m’expliqua longuement les termes du contrat. En résumé, je permettais qu’on prélève mon ADN, puis sous un prétexte quelconque je disparaissais de cette planète et enfin la société Réincarn me promettait ma réapparition dans un autre corps, dans une autre vie. Pour m’encourager, elle me décrivit longuement la liste d’attente qu’elle possédait dans ses fichiers : tant de personnes s’avéraient insatisfaites de leur existence et désiraient tout reprendre à zéro ! Dans son catalogue plusieurs options existaient, correspondant à plusieurs tarifs évidemment. Je résolus de ne pas faire les choses à moitié, ce n’est tout de même pas tous les jours que l’on a l’occasion de se reconstruire. Je choisis donc l’option « Vie glorieuse et trépidante » et j’y consacrais mon livret d’épargne.

Je disparus un matin dans un banal accident de la route. Certes, ma famille et l’entreprise Soupiron connurent un moment douloureux. Il semble même que Mademoiselle Perruchon ait versé une larme. Mais, confortablement installé au plus haut des cieux, je connus un repos bienfaiteur et quasi-éternel…. pour une quinzaine de jours. Puis conformément au contrat, je fus rappelé sur Terre dans un autre corps. Celui du vainqueur du Tour de France cycliste.

A peine remis de ma surprise, j’appris que j’étais le premier français à avoir gagné cinq fois le Tour depuis Bernard Hinault et qu’on comptait bien sur moi, cet été là, pour l’emporter une sixième fois consécutive.

La société Réincarn avait bien fait les choses. Dès lors, j’eus une vie trépidante et même exaltante. A toutes les étapes, j’étais littéralement happé par une meute de journalistes ou une horde de publicitaires. Donnant de multiples interviews, posant pour les photographes, signant des contrats promotionnels, je ne savais plus où donner de ma personne. Plus exactement, si ! Je savais très bien où passait mon énergie corporelle. C’est que faire le tour de France à vélo, c’est très, très dur. Qui n’a pas monté l’Alpe d’Huez aux cotés d’un commando de champions allemands, belges, néerlandais déchaînés, prêts à dévorer le petit maillot canari que vous aviez conquis la veille de haute lutte, et bien celui-ci ne connaît pas l’enfer du métier de coureur cycliste.

Certes, j’étais adulé par les foules qui hurlaient mon nom à chaque passage. Des jeunes filles ravissantes se jetaient sur moi à l’arrivée. Mon compte en banque s’accroissait chaque jour du chiffre d’affaires annuel de la maison Soupiron. Mais je crois que je n’avais jamais connu une souffrance physique aussi intense qui m’empêchait de jouir de tous les avantages de la situation. Après ma sixième victoire dans le Tour, je mis un mois à me remettre dans un état à peu près normal. Assailli de toutes parts par les honneurs, je n’avais plus le temps ni l’envie de savourer l’existence.

Voilà ce qui explique mon retour aujourd’hui dans les locaux de la société Réincarn. Rien n’a changé : la musique mièvre est la même, la moquette aussi. Dans la salle d’attente, mon unique voisin doit avoir la quarantaine : style cadre moyen, lunettes aux fines montures, regard vide, cheveux artistiquement désordonnés avec le fameux effet « mouillé », l’une des grandes découvertes des fabricants de laque capillaire des cinquante dernières années. Il me dévisage :

-« Vous n’êtes pas….. ? »

Je lui réponds que si je suis … Oui, il a du me voir des dizaines de fois à la télé avec un bouquet de vainqueur entre les mains.

-« La montée de l’Alpe d’Huez, cet été… c’était formidable !! »

Je lui dis que, non, vue de mon vélo, ce n’était pas vraiment formidable : j’ai souffert comme un damné.

La conversation s’engage. Dans une vie précédente, il s’était taillé une vrai réputation de  chanteur populaire et même très populaire. Un soir de tournée, il a connu le blues du chanteur abandonné. Il s’est longuement demandé à quoi rimait sa vie de pacotille, ses chansons aux rimes navrantes, ses émissions de télé débiles. Il en passe et des moins bonnes… Aussi en était-il venu  s’adresser à Réincarn S.A. pour recommencer son existence dans une vie plus simple, plus banale, plus authentique, pensait-il à ce moment là. Une vie de cadre bancaire.

Le problème, c’est qu’il ne s’y est pas accoutumé, du tout. La banque est un milieu triste, normé où la règle l’emporte quelle que soit la situation. Rien ne doit être laissé au hasard, on n’est pas là pour jouer de l’argent comme au casino. Bref, le chanteur populaire, du spleen où il se trouvait en quittant la scène, est tombé dans un mal-être profond en s’asseyant dans son fauteuil de fondé de pouvoir.

A mon tour, je lui explique que j’ai effectué le chemin exactement inverse. De petit comptable d’entreprise, je me suis retrouvé sextuple vainqueur du Tour de France après les vicissitudes que l’on sait.

Je crois que c’est à ce moment que la même idée germa dans nos deux esprits. Lorsque l’hôtesse me pria de la suivre dans son bureau, j’invitai le cadre bancaire à nous emboîter le pas.  La jeune femme arborait un maquillage parfait, une queue de cheval impeccable, un sourire commercial de circonstance :              -« Qu’est-ce qui vous amène dans nos locaux, Messieurs ? » 

Elle ne comprit pas tout de suite notre requête. Il est vrai qu’elle dépassait largement le cadre des cahiers de charges de la société Réincarn. Il lui fallut trois coups de fil à ses supérieurs hiérarchiques pour assumer une décision unique dans les annales de la réincarnation : échanger nos corps. 

C’est ainsi qu’un ancien comptable, vainqueur de
la Grande Boucle est aujourd’hui l’un des meilleurs analystes bancaires sur la place de la capitale. Tandis qu’une ancienne vedette de la chanson, fondé de pouvoir chez Rotschild, prend le départ aujourd’hui de son septième Tour de France.
 

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