Et toc !

Chez moi, tout doit être parfait. Dans le moindre détail. Je suis toujours en train de ranger, de laver, d’épousseter, de nettoyer. Je passe l’aspirateur trois fois par jour, je vérifie mes robinets toutes les heures. Je casse les pieds à mon entourage pour des babioles. Dès que mon mari déplace un bibelot dans le salon, je me précipite pour le remettre en place. Au centimètre près : j’ai pris des mesures. Je suis intraitable.

C’est grave, je suis sûre que c’est grave : je dois avoir un TOC où alors quelque chose comme ça. Et puis, en plus, j’utilise des expressions qui reviennent à tous bouts de champ dans mes propos : « C’est un détail, mais….. », par exemple ou alors « Soit dit en passant… ». Remarquez bien que mon mari dit toutes les cinq minutes : « Mon pauvre chérie… », ou alors « J’en mettrais pas ma main au feu… », ou encore « Ca fait pas un pli… ». C’est très énervant. Les gamins, ce n’est pas beaucoup mieux. Lorsqu’ils déclarent d’un air hautement convaincu : « C’est clair… », vous pouvez être sûr que ce ne l’est pas et qu’ils sont justement en train de préparer un coup tordu.

Ma copine Juliette m’a conseillé de consulter un psy. Je l’ai écouté, d’ailleurs j’ai intérêt : c’est ma dernière vraie copine.

C’est grave tout ça docteur ?

Le Docteur Koulikoff, psychiatre des Facultés, se gratte la tête. Il est chauve, porte des lorgnons, et une petite barbiche qui lui donne l’air d’un vrai psychiatre. C’est d’ailleurs un vrai psychiatre, pointilleuse comme je suis, j’ai quand même vérifié avant de venir tous ses titres jusqu’à son B.E.P.C.

Pour le moment, il est bien embêté : je n’ai pas une maladie qui lui convient et puis ces histoires de copines qui refilent son adresse aux copines, il n’aime pas bien. Ce n’est pas très professionnel. Il ne faudrait pas le confondre avec une simple esthéticienne. Enfin, il n’est même pas certain que j’aie une maladie ou alors, il a faim. Il m’a pris en urgence à midi et demi et il commence à le regretter parce qu’il a la dalle.

Pour mon goût de la perfection, il ne sait pas trop. Il se lance quand même :

-« Vous êtes maniaque… »

-« Oui, merci, j’avais remarqué… »

Je regrette immédiatement l’ironie de ma réponse, mais il n’a pas l’air de s’en être offusqué.

Pour mes expressions favorites, il a une idée :

-« Vous avez essayé de tousser chaque fois que vous sentez que vous allez dire une de vos phrases clés ?… »

Non, je n’ai pas essayé de tousser. Je tousse quand j’ai la gorge irritée, moi. Mais il a l’air de trouver son truc très efficace : je promets de m’y efforcer. Il réfléchit encore, il a de la peine à se souvenir d’un cas analogue au mien : d’habitude, sa clientèle est plus sérieuse.

-« Ou alors vous pourriez dire …euh ! …Au lieu de répéter toujours la même chose !»

Je pense que ce ne serait pas vraiment élégant de sortir « euh ! » à tous les coins de phrases. Mais enfin, je suis venu chez le psy pour faire des progrès, je jure de tenter le coup aussi.

Je remercie, je paie. Il a l’air un peu plus rassuré au moment où je sors mon chéquier, le psy. Peut-être avait-il peur d’avoir à faire à une détraquée ou alors, pire, à un bénéficiaire de la CMU. Avec toute cette précarité qui court dans les rues, on ne sait jamais. Le Docteur Koulikoff se rembrunit un peu quand je lui demande un autre rendez-vous « pour mon suivi ». Il doit avoir d’autres cas beaucoup plus intéressants à étudier. Enfin ! Il me reverra dans un mois.

Me revoici, un mois plus tard, dans son antichambre. Un patient attend de face de moi. Un jeune homme bien mis, en costume qui respire la confection sur mesure. Ses cheveux sont hirsutes et mouillés : il a l’air de sortir de la douche. Ce serait mon gamin, je le renverrais se peigner. Mais il parait que c’est la mode. A part ça, il semble normal, on se demande ce qu’il vient faire ici. Il a ouvert le Monde à la page de la Bourse. Est-ce un symptôme de quelque chose ?  Une porte s’ouvre, une secrétaire élégante s’approche, le jeune homme se lève et s’éloigne souplement vers le cabinet du psy en la suivant et me voilà partie pour une demi-heure d’attente à ressasser ma maniaquerie.

Je me mets à penser à Juliette. Après tout, c’est sur ses conseils que je suis ici. Son problème, à elle, c’était la fièvre acheteuse. Elle ne pouvait entrer dans un magasin sans se payer une tonne de marchandises qui ne lui servaient à rien. La plupart du temps, elle se faisait livrer chez elle par un taxi spécialement affrété par le vendeur. Je ne vous raconte pas les factures de carte bleue à la fin du mois.  Juliette a suivi une thérapie efficace, enfin selon elle. Elle a arrêté ses excès au bout de trois mois. Mais comme elle a aussi flanqué le commerce de son mari en faillite, je ne sais plus qui a eu raison de son incontinence budgétaire.

Retour de la secrétaire. J’ai l’impression qu’elle a fait exprès de me faire attendre pour le cas où j’aurais eu l’heureuse idée de me décourager. Je suis de nouveau assise devant le docteur Koulikoff. Ma vue ne l’enchante guère. Dans son regard, j’ai pu lire en entrant dans son cabinet : « Mince, je l’avais oubliée celle-là ! ». Je lui rappelle mon cas avec précision. Il me répond que « Oui!oui ! » et qu’il se souvient très bien de mon problème et de « C’est un détail… ». Je ne suis pas sûre qu’il s’en rappelle vraiment mais on va faire comme si.

Il me demande si j’ai essayé de tousser au lieu de prononcer la Phrase. Je lui rétorque que j’ai suivi son conseil.

-« Et alors ? »

Et alors, mon mari a cru que j’étais en train de prendre froid. Pour ne pas l’inquiéter, j’ai tenté les « Euh !!! ». Et là il m’a regardé bizarrement. Mon gamin m’a fait remarquer que je pourrais construire des phrases correctes, à mon âge.

Pour mon perfectionnisme, je lui dis que je ne me suis pas beaucoup améliorée. Avant-hier, j’ai failli prendre une crise de nerfs : quelqu’un avait légèrement déplacé la statue africaine qui trône sur ma cheminée. Vous vous rendez compte, docteur ? Koulikoff n’a pas l’air de se rendre compte. Décidemment, il ne comprend rien : cette statue est un symbole de pureté, elle ne prend son sens qu’en recevant la lumière du jour sous un certain angle. Je propose à Koulikoff de lui apporter la statue pour qu’il vérifie. A ma consternation, le psy décline ma proposition avec empressement. Je suis invitée à un peu moins de fantaisie. 

-« Bon, et bien il va falloir nous orienter vers autre chose, Madame…Madame….. »

Il jette un coup d’œil inquiet sur ses notes : il a même oublié mon nom. Mon affaire ne s’arrange pas. J’aide un peu :

-« … Duchemin, Madame Duchemin… »

-« C’est ça, Madame Duchemin… »

Il a l’air rassuré : je me souviens de mon nom, c’est toujours un problème de moins.

-«  Vous avez seulement 45 ans ? »

Il trouve ma déclaration suspecte : pour lui, je serais bien capable d’avoir maquillé mes papiers pour paraître plus jeune. C’est qu’il me croyait beaucoup plus vieille, Koulikoff. C’est le genre de réflexion qui fait plaisir. Du coup, son enthousiasme professionnel pour mes problèmes s’accroît. J’ai l’impression qu’il se demande comment l’on peut être dans cet état là à 45 ans.

J’ai enfin droit au divan. C’est énervant ça, de venir chez un psy et de ne pas se voir prier de s’allonger. C’est comme aller chez un dentiste qui ne vous passerait un coup de fraiseuse. On n’a vraiment l’impression d’être traité comme un patient de seconde classe.

Je commence à raconter mon enfance. Mes parents, mon frère, le petit pavillon de banlieue, les 100 mètres carrés de jardin sur l’arrière. Les week-ends interminables, passés à regarder mon père, par la fenêtre de ma chambre, bêcher son carré de carottes. Ou encore, les émissions de variétés débiles du samedi soir, à la télé. Et puis les passages de train, les grandes lignes étaient toutes proches. Mon père, ancien cheminot, s’amusait à énoncer les destinations de mémoire. Lorsque je lui récitais les poèmes que j’apprenais studieusement pour l’école, il m’interrompait fréquemment :

-« Tiens ça, c’est le Paris-Vierzon de 20 heures 44 »

Je trouve mon anecdote ferroviaire intéressante. Je me suis souvent dit qu’elle pourrait expliquer ma formation intellectuelle légèrement défaillante. Koulikoff n’en a rigoureusement rien à cirer, ça ne l’amuse même pas.

Je me demande ce qui peut le passionner, mon psy. Je vais essayer l’horreur que j’ai des tomates farcies. La consistance de la peau de tomate cuite m’est insupportable. Un truc comme ça, ça doit sûrement révéler quelque chose de profond de mon Moi ou de mon Surmoi. Le Docteur Koulikoff me réplique sèchement de ne pas me perdre dans les détails. Ah, bon.

Je passe donc aux relations que j’avais avec mon frère. J’étais particulièrement jalouse de lui. Il réussissait tout : études, sports, conquêtes féminines. Mes parents en étaient très fiers. Par comparaison, je peinais sur tous les plans : on ne me connaissait aucun don sportif ou artistique, j’ai eu mon bac à l’arraché, je ne passionnais pas les jeunes gens de mon âge. Bref, je n’étais pas l’adolescente du siècle.  Ca pourrait aller ça, comme traumatisme enfantin ?

-« Poursuivez… ».

Visiblement, je ne fais pas un tabac avec ma pauvre histoire de jalousie fraternelle, mais je ne me décourage pas. J’aborde mon premier couple, c’est à ce moment que sont apparus mes premiers TOC.

-« Je n’ai pas encore dit que c’étaient des TOC… »

Mon psy vient de faire une phrase complète ! Le niveau de la conversation s’élève ! Je n’ai pas Koulikoff dans mon champ de vision puisqu’il s’est assis derrière moi, mais tant qu’il m’engueule, j’ai au moins la certitude qu’il écoute ce que je lui raconte. Il faut que je trouve un autre mot pour parler de mes TOC, je pourrais dire « obsession » : c’est pas mal, çà : « obsession » ? Le docteur Koulikoff pousse un grognement, il dit qu’on verra.

Bref, Gilbert, mon premier conjoint, n’a pas supporté très longtemps que je m’occupe de ses points noirs toutes les cinq minutes. Ni que je prenne trois bains par jour en interdisant l’entrée de la salle de bains, évidemment. Il avait fini par aller faire sa toilette matinale chez la voisine. Je crois que Gilbert n’a jamais rien compris à mon besoin fondamental : tout doit être exactement a sa place et uniquement à sa place.

Je passe à mes problèmes de boulot. Je suis navrée de réutiliser le terme, Docteur, mais mes collègues me surnomment « Toc-Toc ». Ils savent que je ne tolère pas la moindre erreur, que je refais manuellement tous les calculs de mon ordinateur ou que je ne supporte pas de voir un papier qui traîne dans un bureau. Mon dernier voisin de bureau est parti en dépression. Quand j’ai le dos tourné, je sais très bien qu’ils se payent ma tête entre eux : il suffit de les voir se pousser du coude lorsqu’ils me voient arriver à la cafétéria. Alors qu’est-ce qu’on fait docteur ?

-« Voyons-nous mardi prochain à la même heure … »

J’ai un instant de fierté : je commence à intéresser la Faculté ! Koulikoff a couvert son calepin de notes. Il sent qu’il faut quand même qu’il me donne quelque chose d’autre qu’un rendez-vous pour me rassurer.

-« Soyez plus décontractée…. »

Je remercie encore du renseignement d’un air pénétré : 50 euros pour trois mots. J’ai les moyens, mais à ce rythme  Koulikoff va les avoir aussi.

Dans la semaine qui suit, j’essaie de montrer un visage et une attitude apaisés. Je passe en sifflotant gaiement devant le blouson de mon gamin qui aurait du être pendu au portemanteau de l’entrée comme je l’ai toujours hurlé depuis des années. Je laisse volontairement traîner une feuille sur ma table de travail. Mon patron a paru surpris en entrant dans mon bureau :

-« Qu’est-ce que c’est que ce bazar, Muriel ? »

Je continue de siffloter négligemment quand mon époux dérange l’ordre que j’ai patiemment instauré sur les étagères de notre bibliothèque. J’ai même volontairement laissé un verre sale dans l’évier !!

Et bien sûr, je m’entête à dire « euh !… », lorsque j’ai la sensation que je vais déclarer « c’est un détail mais… ». Je me mords les poings au lieu de me précipiter sous le robinet toutes les cinq minutes pour me laver les mains. Je n’en suis plus qu’à 12 fois par jour.

Je suis éreintée des efforts que je fais sur moi-même. Entre mes « euh ! » et mes sifflements, ma famille et mes collègues ne me reconnaissent plus. J’ai les mains en sang à force de me les mordiller. Mon époux me conseille gentiment d’aller voir un médecin. Il pousse même la galanterie à ponctuer son discours de « euh !…. » :

-« Tu devrais consulter, ma chérie….euh…. tu me parais fatiguée ! »

Le mardi matin, la secrétaire me passe un coup de fil. Le professeur Koulikoff est requis d’urgence pour un colloque international à Bogota. Il ne peut pas prendre tout le monde et doit donc sélectionner ses rendez-vous. Bien entendu, je ne fais pas partie des heureux élus. Il faut que je comprenne que mon cas n’est rien à coté des soucis qui vont assaillir le docteur à son arrivée en Colombie. Elle me programme une autre date de consultation.

La semaine suivante, Koulikoff a changé lui aussi. D’abord, son teint est légèrement hâlé. Il a du avoir du soleil en Amérique du Sud. Très mondaine, je me permets d’entamer la séance en vérifiant ma réflexion auprès du médecin :

-« Vous avez eu beau temps en Bolivie ?… »

-« C’était en Colombie… Et puis, je n’y suis pas allé en touriste ! »

Monsieur n’est pas d’humeur : je vois bien qu’il m’a assez vue. Comme il ne sait pas que me dire de mon cas, il me raconte son colloque en Amérique du Sud : son exposé y a obtenu un vif succès. Je ne me passionne pas vraiment pour la santé mentale des indiens de
la Cordillères des Andes, mais je me crois obligée de le féliciter quand même. Mais, Koulikoff a des travaux de recherche internationaux à mener maintenant. Visiblement mes problèmes n’ont pas le niveau. Il me dit que je vais très bien, peut-être un peu de fatigue : il vaudrait mieux que j’aille voir mon généraliste. Je suis déçue : dans les dîners en ville, il est du dernier chic de déclarer que l’on voit régulièrement son psy. Je ne vais tout de même pas me vanter d’être suivie par mon généraliste !

Quinze jours passent. En sortant du coiffeur, je croise ma copine Juliette qui n’en peut plus de curiosité :

-« Alors, ces séances de psy ? Raconte-moi… »

Pour une fois, je reste dans les généralités. Je dis que j’apprends beaucoup sur moi-même. Je m’abstiens de lui raconter ce que je découvre sur les psychiatres. Je lui demande si elle connaît
la Colombie.

-« Ben, non ! Pourquoi tu me demandes ça ? »

Mon époux continue de s’inquiéter. Je n’organise plus un rangement de son bureau toutes les trente minutes. Mais comme ça me coûte énormément, je compense en allant balayer les couloirs de l’immeuble. Il tente de m’expliquer que c’est le travail du concierge et que nous le rétribuons chaque année pour ce labeur, sans compter les étrennes d’ailleurs.

Bref, je me résigne, je prends un rendez-vous chez un vulgaire généraliste : le Docteur Boulloche. J’arrive chez lui en me cachant derrière des lunettes noires. Il ne faudrait pas que Juliette m’aperçoive entrant chez un autre médecin que son psy préféré. Pour un peu, j’aurais donné un faux nom à la secrétaire du docteur Boulloche, mais avec la carte Vitale maintenant, il faut être un patient sérieux et… patient.

Le Docteur Boulloche est de la vieille génération : il soignait déjà ma mère, qui, reconnaissons-le à l’avantage du praticien, a bien vécu jusqu’à 102 ans. Boulloche me voit arriver dans son cabinet avec circonspection : j’ai le visage enserré dans un foulard, les yeux barricadés derrière des lunettes de soleil, j’ai un discours ponctué de « euh ! », je sifflote tous les trois mots, je me mords les poings tous les quatre phrases, je range les papiers qui dépassent sur son bureau, je me lève pour redresser le tableau penché qui orne son mur, je sors un kleenex pour épousseter son écran d’ordinateur.

Il me remercie mais une lueur d’inquiétude passe derrière les carreaux de ses fortes lunettes. Réflexe professionnel, il trouve le temps de m’interroger sur les motifs de ma venue. D’un seul coup, je n’en sais plus rien. Je lui explique que je suis allé chez le psy et que je vais donc beaucoup mieux :

-« Je vois ça, oui ! »

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