Un secret du vatican

Sa Sainteté Jean-François Ier se montrait d’une grande maladresse. Au début de son règne, ses  écarts de conduite s’expliquaient sans doute par une inadaptation naturelle à ses fonctions sacrées, sur la fin je pense qu’il jouait adroitement de sa gaucherie. Le pape ne pouvait effectuer une sortie officielle sans proférer une bourde diplomatique ou commettre une gaffe politique. Pendant ses audiences, il lui arrivait fréquemment de tancer ses interlocuteurs dans un langage simple et direct qui n’avait jamais été entendu dans les couloirs du Vatican.  

Dès son sacre, la presse internationale commença à brocarder le nouveau pape dans toutes les langues. Mais aucun journaliste ne sut jamais la vérité sur son élection et son pontificat. La vérité que je tiens de Monseigneur l’Archevêque Célestino Biaggi sur son lit de mort, je suis à ce jour seul à la connaître.

Je suis l’abbé Gianluca Martinelli. En ce 27 septembre 2018, je viens de confesser Monseigneur l’Archevêque Celestino Biaggi avant que Dieu ne le rappelle à Lui. Lié par le secret de la confession, je ne trouve pas d’autre moyen de me délivrer du lourd secret qu’il m’a confié : je l’écris.

Il y a deux ans, notre très Saint-Père, le regretté Benoit XVI décéda. Ses funérailles et sa succession furent organisées selon les règles édictées par son prédécesseur Jean-Paul II en 1996.

Monseigneur Biaggi, en tant que Maître des célébrations liturgiques du Saint Père, fut chargé de la gestion matérielle du conclave.

Pendant près de deux semaines, les discussions entre les pères de l’Eglise furent d’une rare violence. Dès le premier jour, les cardinaux italiens avaient exigé le retour à la tradition ancienne qui, pendant des siècles, avait attribué la papauté à un prélat de la péninsule. Les autres ecclésiastiques européens estimaient qu’après un pape polonais, un pape allemand, il fallait continuer le tour du Vieux Continent.

Mais soudainement, sous l’impulsion du cardinal Ouadraougo du Burkina-Fasso, les prélats des pays en voie de développement s’étaient révoltés. Dans des mots très durs, le cardinal noir s’adressant à ses pairs occidentaux leur reprocha de n’avoir rien dit, ni rien fait contre les dégâts occasionnés par la mondialisation économique qui permettait aux pays puissants de le devenir encore plus et qui conduisaient les continents misérables à s’enfoncer inexorablement dans le dénuement. Le cardinal Ouadraougo estima qu’il était temps de porter au Vatican un africain ou un asiatique qui aurait pour priorité absolue la lutte contre la misère dans le monde.

Les cardinaux européens firent valoir que les problèmes économiques mondiaux relevaient du pouvoir temporel et que le seul enjeu de l’élection résidait dans le pouvoir spirituel du nouveau pape sur la communauté des fidèles. Le cardinal sénégalais N’Diaye s’insurgea à son tour : les papes européens avaient été d’une passivité inadmissible devant le pouvoir politique. Le rôle de l’Eglise ne pouvait pas se résumer à s’apitoyer sur les ravages du libéralisme.  Il fallait que cela change et il ne sortirait pas du conclave tant qu’il n’en aurait pas l’assurance. Des invectives comme jamais les voûtes de la Chapelle Sixtine n’en avaient entendu furent échangées sur les bancs. Le spectre du schisme fut même agité à plusieurs reprises.

Après 10 jours d’une furieuse bataille, un compromis fut enfin trouvé. La majorité qualifiée des suffrages se porta sur un prélat français Jean Le Carradec. C’était un homme qui s’exprimait rarement en public, apparemment timoré, hésitant, malhabile. Comme il était âgé et souffreteux, ses pairs avaient convenu qu’il ferait un excellent pape de transition. Cette solution permettrait aux différentes parties de trouver un compromis acceptable en vue de l’élection suivante, qui, de l’avis général, ne devait pas tarder à intervenir.

Au début, chacune de ses apparitions publiques étaient une épreuve pour le nouveau pape qui avait pris le nom de Jean-François Ier. Il accomplissait néanmoins le destin que Dieu lui avait fixé avec beaucoup de courage et d’obstination. Pour alimenter leurs gazettes d’images spectaculaires, les journalistes étaient à l’affût du moindre de ses lapsus ou alors d’une chute spectaculaire tant il avait du mal à marcher.

Mais ils n’étaient pas au bout de leurs surprises. Jean-François Ier, qui avait bien écouté ses collègues africains, se révéla très rapidement sous un jour que personne ne lui connaissait. Il décida d’engager résolument et concrètement l’Eglise dans une lutte sans merci contre la misère dans le monde. Jean Le Carradec était, certes un homme malade, mais il était aussi têtu comme une mule bretonne, comme il se plaisait parfois à le souligner. Il exigea que la Curie Romaine concentrât tous ses efforts sur l’éradication de la pauvreté des hommes. Il voulut, par exemple, reprendre l’idée d’un humoriste français et financer des restaurants du cœur dans le monde entier.

Désormais, il consacrait chacune de ses interventions à ce thème. Ses balbutiements, ses hésitations finirent par émouvoir l’opinion mondiale qui vit bientôt en lui un émule de l’abbé Pierre, décédé dans les premières années du siècle. En dépit des railleries des médias, le pape finit par attirer un courant de sympathie mondial parmi les croyants de toutes les religions, tel que le Vatican n’en avait pas connu depuis le pontificat de Jean-Paul II.

Dans de nombreux pays, le pape fit vendre des biens appartenant à l’Eglise pour réaliser des investissements susceptibles de lutter contre la faim ou la maladie. Il leva auprès des fidèles un « impôt du pape » qui eut un succès considérable qui permit d’effacer la dette de nombreux pays sous-développés.

La nouvelle position du Saint-Siège, saluée par tous les pays du tiers monde, souleva une tempête sous les crânes blanchis des cardinaux conservateurs qui commencèrent à manigancer des complots dans les couloirs du Vatican pour faire échouer les projets de Jean-François Ier. Pendant ce temps, on s’agitait dans toutes les Chancelleries de la planète. Si la misère des hommes était sérieusement et massivement combattue, c’étaient le début de la fin pour la mondialisation qui reposait sur l’exploitation d’une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci dans les pays du tiers monde, au profit des seules puissances mondiales, économiquement développées.

Des experts internationaux furent dépêchés auprès de Jean-François Ier pour lui expliquer les dangers qu’il faisait courir à l’économie internationale. Si les grandes firmes ne pouvaient plus faire de profits sur le dos des masses laborieuses, elles ne pourraient plus investir dans la recherche. Qu’adviendrait-il alors des progrès de l’humanité ? Malgré sa fatigue physique, Jean-François Ier écoutait ces exposés d’un air intéressé, mais son regard amusé et un brin malicieux en disait long sur sa détermination et la faible estime dans laquelle il tenait le discours de tous ces savants.

Deux mois plus tard, le pape Jean-François Ier fut retrouvé mort dans son lit. Le monde entier s’émut. On évoqua le destin de l’abbé Pierre et le triste sort du pape Jean-Paul Ier dont le pontificat ne dura que quelques mois. Bien sûr, compte tenu de son âge, le caractère naturel du décès de Jean-François Ier apparut indiscutable. Monseigneur Biaggi était persuadé du contraire. Moi, aussi.

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