Une histoire à l’eau de mer

Ce matin, je prends mon thé sur la terrasse. Des écharpes de brumes s’attardent encore sur mon horizon maritime, mais je sais qu’elles se lèveront rapidement et que le ciel se dévoilera, lumineux, superbe. Comme tous les matins d’ailleurs.

Le vol affolé des mouettes en quête de leur pitance du matin me distrait un instant.

Autre rite journalier : l’hélicoptère a déposé les domestiques à six heures. Maria s’active dans la chambre. Alexandre s’occupe du petit déjeuner. Pierre travaille déjà dans la roseraie, sécateur en mains.

Lorsque j’ai acquis cette île perdue au milieu de l’Adriatique, j’avais l’impression d’avoir acheté le paradis pour moi seule. Personne ne la connaissait, elle ne figurait sur aucune carte. En construisant une villa de 20 pièces, dotée de tout le confort moderne sur les hauteurs de l’île de Birighi, je pensais même avoir inventé le paradis de mon vivant. Voilà dix ans, que je m’y suis assignée à résidence.

J’avais oublié un acteur insinuant et perfide : l’ennui. En dégustant la confiture de figues qu’Alexandre se procure chez le producteur, je suis obligée de m’avouer que je n’ai aucune idée de la manière dont je vais occuper ma journée. La question était la même hier et les jours d’avant et sera identique les jours suivants. Je ne suis dotée d’aucun don botanique. Pierre s’occupe admirablement de mes massifs, je n’ai plus que la peine de cueillir le fruit de ses efforts. Sur le plan artistique, le bilan n’est pas meilleur : les efforts méritoires de mes parents pour m’inculquer un peu de solfège sont enterrés depuis longtemps. De toutes façons, si une envie soudaine de musique classique me taquine, j’ai les moyens de convoquer immédiatement les meilleurs solistes européens pour un concert privé.

Le souffle frais et léger qui vient de la mer me procure une sensation agréable, je ne peux même pas me plaindre d’avoir froid.

Mon regard suit la côte, puis les chemins de promenade parmi les pins et les cyprès. Je ferme les yeux, rejette le visage en arrière et goûte l’odeur matinale de la terre humide, les senteurs vivaces et obsédantes de la végétation méditerranéenne, plaisirs sensuels, insensés, enivrants.

Puis, l’ennui revient doucement, subrepticement. Je reprends une tasse de café en espérant que le déjeuner traînera en longueur.

Il y a quelques années, je m’étais mis en tête d’inviter certaines de mes relations de l’aristocratie mondiale. Je me souviens encore du séjour du Prince de Galles et de l’une de ses conquêtes. S’agissant de la jeune femme, je ne peux pas dire que sa présence m’ait frappée tant elle était insignifiante et avait été probablement choisie pour son insignifiance. Pendant cinq jours, le prétendant à la couronne d’Angleterre, en promenant son allure dégingandé et sa mine désabusée, n’a parlé que de polo et s’est longuement étonné que dans un coin de terre comme le mien, personne n’ait pensé à construire un terrain de polo. Les soirées s’éternisaient à écouter d’interminables histoires équestres que sa Royale Altesse trouvait particulièrement désopilantes. Je devais me secouer durement pour m’esclaffer après chacune de ses interventions. Bref, je me suis encore plus ennuyée avec lui qu’en compagnie de ma solitude habituelle.

Quelques mois plus tard, j’eus l’idée saugrenue de me faire transporter à Rome où se tenait une soirée caritative pendant laquelle les princesses et princes de ce monde avaient convenu de s’amuser à élire la moins ou le moins sexy d’entre elles ou d’entre eux. J’avais imaginé qu’un tel spectacle, a priori débile et navrant, pouvait être drôle. Pendant toute la soirée, j’ai été au coude à coude avec la princesse de Monaco dans le concours de la moins attrayante. Le seul problème, c’est qu’elle, elle avait tout fait pour s’enlaidir alors que je n’avais rien entrepris qui aurait pu laisser entendre que je fusse candidate. J’ai limité les dégâts en terminant seconde de l’élection, mais il parait que j’ai accueilli la nouvelle d’un air légèrement pincé.

C’est à la même époque que je me suis essayée à la littérature. J’ai longuement et complaisamment détaillé tous les potins mondains et un peu moins mondains des différentes Cours d’Europe dont je connais parfaitement tous les secrets, dans un style que je voulais d’une ironie à la fois légère et perfide. Mon éditeur s’est longuement frotté le menton après avoir parcouru, et peut-être lu, les deux cent pages de rumeurs et racontars que j’avais patiemment collectés auprès des plus commères de mes amies. 

-Oui ! Oui ! Bien sûr….m’a-t-il simplement dit.

Son laconisme sibyllin ne préjugeait pas d’un grand succès littéraire. Je lui repris prestement mon manuscrit des mains et claquais la porte en arborant encore mon légendaire air pincé.

Alexandre m’apporte les journaux. Des malheureux crèvent de froid en Europe. La journée a été calme en Iran : une cinquantaine de morts seulement. Où est ma crème solaire ? La Bourse de New-York a mal au cœur. Elle vient de perdre en vingt-quatre heures ce que je gagne dans le même temps. Le Bengladesh est envahi par les eaux. Il faudrait que je fasse venir le coiffeur : mes cheveux, jadis si doux, ternissent sous le vent marin.La Tchétchénie vit un enfer sous le joug soviétique. Les opposants à la dictature birmane sont durement châtiés. Ma manucure est en congé parait-il, personne ne peut la remplacer.

Une dernière nouvelle retient enfin mon attention. La fonte des glaciers inquiète les scientifiques. Elle pourrait me réserver, enfin, un sujet de véritable inquiétude. J’ai envoyé Alexandre plusieurs fois jusqu’à l’embarcadère avec un mètre de menuisier pour tenir un relevé exact de la montée de la mer autour de mon île. Selon lui, l’eau monte de deux centimètres par an. Je le soupçonne d’avoir surévalué cette mesure pour essayer de me faire plaisir. Après de rapides calculs, ma villa étant perchée à cinquante mètres d’altitude, j’en déduis que je ne peux même pas me payer le luxe d’être inquiète avant vingt cinq siècles au moins. Alexandre m’a dit qu’il était désolé et qu’il essaierait de me trouver un autre sujet d’angoisse pour me permettre de me sentir vivre un peu. Une menace de séisme pourrait peut-être faire l’affaire, mais il craint que les failles telluriques ne passent pas par la région. Il va se renseigner.

J’ai même fait venir un célèbre climatologue pour l’interroger sur les possibilités de tornade sous ma latitude. L’homme, charmant au demeurant, s’est lui aussi longuement frotté le menton. C’est décidemment une manie de mes interlocuteurs lorsqu’ils vont me contrarier. La suite de son discours allait confirmer mon soupçon :

- Oui, oui, bien sûr !! Murmura-t-il…

Puis il dut m’avouer que personne ne connaissait d’accidents météorologiques récents dans cette partie du monde. Peut-être qu’en relisant d’anciens manuscrits romains ou grecs….

N’ayant de relations qu’auprès du gratin de la jet-set internationale, j’ai eu envie, voilà trois étés, d’organiser une course de pédalos autour de mon île et d’y convier tout le Gotha mondial. Il y avait là toutes les principales têtes couronnées de la planète. C’était du dernier chic. Malheureusement, j’avais sous-estimé la force des courants maritimes autour de mon bout de terre. Il a fallu déranger la Marine Nationale Italienne pour ramener la princesse de Hanovre et le Comte de Patagonie à bon port. La princesse m’en a montré quelque humeur. Le Comte de Patagonie fanfaronnait : grâce à sa présence d’esprit, un drame maritime avait été évité. Heureusement la soirée organisée en l’honneur des vainqueurs m’a permis de me réconcilier avec ce beau monde.

Pierre m’apporte la nouvelle qui ne bouleversera pas ma journée. La variété de roses blanches, particulièrement rare, qu’il a fait venir du Nicaragua a enfin produit quelques boutons. Cet été, elles jetteront sûrement une superbe couleur de nacre parmi les massifs qu’il entretient soigneusement.

Il y a deux ans, pour créer un peu d’animation, j’ai voulu ouvrir mon île aux touristes. Je n’avais pas compté avec le chahut des enfants, les démonstrations de nudisme, les détritus qui jonchèrent bientôt mon paradis. J’ai mis fin à mes ambitions sociales le jour où j’ai trouvé un touriste allemand dans mes cuisines. La bedaine proéminente, couverte d’appareils photographiques, explosant dans un bermuda ridicule à pois jaune, l’homme m’a commandé la préparation d’un sandwich à la choucroute. Depuis cet incident, mon île a retrouvé le calme. Le ministre italien de la Défense, l’un de mes vieux amis, m’a même assuré qu’un sous-marin nucléaire patrouillait autour de mon territoire pour en assurer la défense.

L’an dernier, j’ai permis à un journaliste de faire un reportage complet sur mon mode de vie. L’émission est passée dans plusieurs pays occidentaux, plutôt en dernière partie de soirée. Il m’a été rapporté que l’Audimat a chuté partout. L’audience n’a résisté qu’aux Pays-Bas : la chaîne avait pris la précaution de la faire suivre d’un film porno. Non seulement je m’ennuie, mais j’ennuie les autres.

J’ai fait construire ma piscine en forme de coeur. L’eau est douce, limpide, tiède et chaque matin, accueillante. Sur les conseils d’un moniteur de natation que j’ai largement rétribué pendant deux ans pour ne rien m’apprendre, j’ai renoncé à améliorer ma brasse coulée d’abord parce que je ne suis pas très douée et ensuite parce que personne ne m’attends au bord de l’eau que je pourrais impressionner par la souplesse de mes mouvements.

Sur cette île, je suis chez moi. Il parait même que selon le droit international, j’y exerce une souveraineté absolue et indiscutable. L’idée me vient que je pourrais dessiner un drapeau national et faire écrire un hymne qui serait exécuté tous les matins pendant qu’Alexandre pourrait procéder fièrement à la levée des couleurs. Et puis pourquoi ne pas désigner une représentation aux Jeux Olympiques ? Le problème, c’est que je n’ai pas beaucoup de licenciés sportifs sous la main. Je ne peux pas aligner Alexandre et ses soixante trois ans de rhumatismes sur 100 mètres. Pierre et son début de scoliose ne sont pas prêts pour disputer la médaille d’or du saut en hauteur. Je pourrais peut-être sélectionner Maria au lancer du poids féminin. Pourquoi pas ?

Je suis de retour sur mon transat après mes exercices aquatiques. J’expose à ma domestique portugaise les ambitions de ma politique sportive. Je crois qu’elle ne me comprend pas bien. Quand Pierre, affolé, surgit dans un sprint qui me donne à réfléchir sur ses possibilités athlétiques.

-          Madame la Comtesse ! Madame la Comtesse ! Un nau… un nau… un naufragé !!!

Je me rue avec mes trois domestiques vers la seule crique abordable de mon territoire. Un canot pneumatique nous y attend, poussé par la mer jusque sur mes rives. Il est mollement ballotté par les vaguelettes qui viennent mourir sur la plage. Je n’ai pas le temps de me demander comment le sous-marin nucléaire sensé me protéger a pu laisser passer cette embarcation, mais je range la question dans un coin de mon esprit. Il faudra que le Ministre s’explique, non mais alors !  Le corps d’un homme gît dans le fond du canot : Alexandre, fort d’un passé militaire héroïquement passé dans les bureaux d’état-major, décrète qu’il est vivant. Rapidement, il est hissé sur la carriole que Pierre a poussée devant lui, puis remonté jusqu’à la villa.

L’homme est désormais installé dans la chambre bleue, dorloté par Maria. Il dort encore lorsque je m’assieds doucement au pied du lit pour l’observer. Je ne trouve pas d’autres termes : il est beau. Bronzé, athlétique, une vrai gravure de mode. Son torse brûlé par le vent et le soleil repose en se soulevant régulièrement au rythme de son souffle. Ses cheveux emmêlés et décolorés par le sel marin encadrent un visage mâle et énergique. La barbe naissante dont il n’a pas pris soin depuis plusieurs jours de mer accentue la virilité de son allure. Je suis sûre qu’il a les yeux d’un bleu pâle qui va me faire craquer. A l’extrême rigueur, je me contenterais d’un beau regard sombre. Mais j’ai soudain envie qu’il se passe quelque chose avec lui. D’ailleurs, je me convaincs qu’il va se passer quelque chose, il ne peut pas en aller autrement !

Ça y est, je crois que je tiens une histoire et une grande histoire romantique en plus ! Le yacht d’un jeune milliardaire coule, il dérive sur son canot jusqu’aux côtes d’une île déserte où l’attend la maîtresse des lieux dont il tombe éperdument amoureux. C’est un homme généreux qui parcourt le monde pour sauver les malades, les miséreux. Grâce aux nombreux journaux dont il est propriétaire, il témoigne partout où règnent la guerre, la famine, le chaos. Il doit repartir bientôt vers de nouvelles aventures, mais il est encore très faible en dépit de sa robuste constitution. Elle va se battre pour le garder, le supplier peut-être ! A la limite, elle pourrait peut-être le suivre, parcourir le monde à ses cotés pour vivre des aventures exaltantes.

A condition de dormir dans des quatre étoiles quand même, j’ai horreur de ne pas avoir mes aises ! Je ne tiens pas à me retrouver dans des hôtels pour représentants de commerce comme pendant le dernier Grand Prix de Monaco !

 Je vais chambouler ma garde-robe, secouer mon coiffeur, retrouver ma manucure où qu’elle se niche, rapatrier en urgence mon moniteur de natation. Enfin de l’occupation pour un bout de temps !

Il ouvre doucement les yeux. J’ai un frisson : ils sont exactement de la couleur dont j’ai rêvé.

Apaisé et presque enfantin, son regard fait un tour complet de la chambre, puis me dévisage :

- A Rome, l’an dernier…..Ce n’est pas vous qui avez emporté le deuxième prix au concours de la femme du monde la moins sexy ?

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