Un doux rêveur…

J’ai horreur d’arriver en retard. Quand vous êtes en retard, vous vous affolez, vous courez, vous vous mettez en nage et c’est généralement là que se produit l’incident qui va vous mettre encore plus en retard et compromettre définitivement vos chances d’attraper votre train : votre valise s’ouvre dans la rue, vous ne savez plus où est votre billet ou alors le train a changé de quai et vous n’avez pas entendu l’annonce dans le haut-parleur, occupé que vous étiez à récupérer de votre course haletante, chargé comme un mulet.

Ce matin, je suis donc en avance, comme d’habitude, pour prendre le TGV. A six heures trente, il y a déjà du monde. D’ailleurs, je suis surpris qu’autant de travailleurs se lèvent aussi tôt. La grande révolution du TGV a été de forcer ceux qui émergeaient tranquillement de leur lit vers sept heures trente à mettre le pied par terre deux heures plus tôt, pour avoir le plaisir de travailler à Paris, ce qui, n’est-ce pas, est tellement plus sûr pour envisager une promotion professionnelle.

Arriver en avance met à l’abri des inconvénients cités précédemment, mais suscitent d’autres désagréments. Le temps à passer, il faut le tuer. Je ne monte pas tout de suite sur les quais où je sais qu’il fait un froid de canard. Je veux bien prendre le train dans une certaine tranquillité d’esprit, mais pas au prix d’une bonne grippe. Je fais donc comme tout le monde, je vais au kiosque pour acheter une revue. Les hebdomadaires s’étalent devant mes yeux endormis. Les couvertures parlent toutes des mêmes sujets : j’en choisis une au hasard.

Il me reste vingt minutes avant le départ. J’arpente le hall : ça respire l’insécurité. Des silhouettes troubles m’abordent, je fais semblant de ne pas l’avoir vues. Deux policiers déboulent encadrant un pickpocket menotté. Chronique des jours ordinaires. Si je commence à lire mon hebdo, je n’aurai plus rien à lire dans le train.

Sur le quai, il ne fait pas froid. C’est pire : le courant d’air est glacial. Les voyageurs tapent du pied, quelques valises sur roulettes cheminent bruyamment. Certains hommes d’affaires se saluent, d’autres s’ignorent. Le convoi arrive en glissant souplement sur les rails comme il convient à une production de haute technologie.

L’installation dans le wagon est l’autre épreuve que je redoute chaque fois que je me rends à Paris. Inconsciemment, il me revient à la mémoire les premiers temps des réservations électroniques. Les ordinateurs se trompaient tout le temps. Plusieurs voyageurs pouvaient avoir une réservation pour une même place. Il fallait parlementer, se disputer avec des gens que l’on ne connaissait pas. Parfois ils avaient des airs méchants, voire même violents. Quand le ton montait, il fallait trouver un contrôleur qui prenait, à cet instant précis, un malin plaisir à se cacher.

Aujourd’hui, les ordinateurs ne se trompent plus. Le problème est ailleurs : c’est l’épineuse question du voisin. Lorsque vous voyagez en première, vous avez une chance, si vous avez un siège isolé de ne pas vous voir imposer de compagnon de rang. Mais lorsque vous siégez en seconde classe, l’épreuve est obligatoire. On devrait avoir le droit de choisir son voisin ou mieux encore, sa voisine. Moi, je tombe toujours sur la ménagère de cinquante ans sympathique, mais volumineuse et agitée, qui sortira immanquablement à mi-parcours un sandwich au saucisson qu’elle mastiquera longuement pendant une bonne partie du voyage, pendant que je ferai semblant de m’absorber dans la lecture des derniers potins politiques colportés par le journal acheté en gare.

Ca y est ! Elle est là, cette fois, elle est surmontée d’un invraisemblable chapeau à fleurs. Son œil charbonneux m’a examiné sévèrement et en plus elle n’arrive pas à mettre son bagage dans le rayon prévu à cet effet au-dessus de nos têtes. En bloquant les autres voyageurs dans le couloir, impatients de regagner leurs places, je l’aide en arborant mon sourire le plus hypocrite. Le pire c’est qu’elle dégage un parfum vaporeux et sucré, je me sens un peu nauséeux dès le départ. Le temps va être long.

Vingt minutes plus tard, c’est l’accalmie dans le wagon. Chacun se plonge dans sa lecture. Les hommes d’affaires ont ouvert leurs micro-ordinateurs portables, des courbes lumineuses s’affichent sur les écrans, des doigts inquiets pianotent. Ma voisine n’a pas encore faim.

Et c’est à ce moment là que je l’aperçois. Elle me fait face, deux rangs devant moi, dans l’autre rangée.

Ce qui m’attire le plus c’est la pureté de l’ovale de son visage et puis aussi ses longs mollets fuselés qu’elle a croisés de coté, de manière à ne pas gêner son vis-à-vis. Elle feuillette du bout des doigts un magazine de mode sans avoir l’air intéressé. Rien n’est sophistiqué en elle, mais tout parait élégant. Sa chevelure noire, mi courte, tombe harmonieusement sur ses joues de velours : elle rejette parfois une mèche rebelle derrière son oreille. Ses lèvres aux contours si doux sont entrouvertes comme celles d’un enfant.

Elle vient de mettre sa lecture de coté. Il faut que j’arrête de la dévisager. Je me replonge dans la publicité de mon hebdomadaire. Ma voisine vient de tirer son déjeuner d’un sac en plastique. Ordinairement, j’ai droit à un saucisson-beurre odorant. Aujourd’hui, on va se contenter d’un jambon-beurre très classique. Le bruit du papier d’emballage froissé est infernal, d’autant plus qu’elle essaie de le mettre en boule le plus discrètement possible. Mais ce n’est rien à coté du mâchouillement des mâchoires qui va suivre.

Pour compenser, je jette de nouveau un regard à la belle. Je trouve tout de même extraordinaire que les ordinateurs dela SNCF soient insensibles à ma détresse et qu’ils me refusent systématiquement toute compagnie agréable.

Elle essaye de dormir ou alors de somnoler. Ses paupières closes montrent de longs cils recourbés comme des ailes de papillons. Je sais que je divague, que je n’approcherai jamais une femme de cette qualité. Mais d’un autre coté, je n’ai rien d’autre à faire : divaguer ou alors supputer le temps que ma voisine va mettre à ingurgiter sa demi-baguette.

La belle remue faiblement. Soudain son regard noir s’éclaire. Elle vient d’effleurer les pieds du jeune cadre cravaté qui siège en face d’elle et qui n’en demandait pas tant. Elle s’excuse d’un demi-sourire, bouge un peu et se rendort, le rose aux joues.

Je jette un coup d’œil au paysage : le jour se lève. La campagne défile dans une semi obscurité. Je m’aperçois que les visages se reflètent dans les vitres. Ma voisine termine son hors-d’œuvre : elle va se lécher les doigts. L’objet de mon admiration est toujours endormi.

Les faubourgs de la capitale, enfin. Les petits pavillons de banlieue construits les uns sur les autres apparaissent. Des immeubles enchevêtrent leurs formes cubiques, grises et laides. Des trains de banlieues surgissent soudain et nous accompagnent un instant. Je croise des regards mornes qui s’éclipsent aussitôt.

La belle voyageuse a ouvert ses grands yeux doux. Elle s’apprête à descendre, range ses affaires, passe ses doigts effilés dans sa chevelure soyeuse, jette un coup d’œil à la fenêtre s’inquiétant de la distance qui nous sépare encore du terme de notre voyage. Encore un mirage ferroviaire inaccessible.

J’imgine déjà l’homme qui l’attend sur le quai. Ce sera un homme moderne, sportif et décontracté, solide et probablement riche. On ne peut pas accompagner une femme comme celle-ci sans la couvrir de cadeaux. Il la prendra dans ses bras et il l’emmènera vivement au parking, en passant la main sur son épaule.

Enfin la gare. Un grand nombre de voyageurs piétinent dans l’allée centrale depuis un quart d’heure pour être les premiers à descendre et pour pouvoir s’engouffrer encore plus vite dans le métro. Pour récupérer ses bagages, ma voisine a encore bloqué tout le couloir pendant cinq longues minutes. Gêné par ce branle-bas de combat, je ne vois plus cette jolie femme qui m’a aidé à supporter le voyage. Elle a déjà du prendre rang dans la colonne des usagers qui commencent à mettre un pied sur le quai.

J’y suis à mon tour, marchant en rang serré avec mes compagnons de voyage, perdu dans des pensées qui vont préparer ma journée. Quand j’entends sa voix derrière moi :

- Vous allez loin ?

Laisser un commentaire