Un désaccord chromatique

Le rouge et le bleu ne s’entendent pas du tout. La mésentente dure depuis longtemps. La preuve c’est que quelqu’un a pris soin de les séparer sur le drapeau tricolore par le blanc, qui n’a rien demandé à personne. Le rouge s’énerve souvent, on pourrait dire qu’il voit rouge, le rouge ! Le sang lui monte aux joues lorsque le bleu lui reproche son tempérament trop agressif. Le rouge met alors en évidence la multiplicité de ses tons et de ses dégradés qu’il trouve du meilleur effet. Ce n’est tout de même pas le bleu qui peut réussir ce chatoiement de teintes empourprées quand l’automne embrase les prés et les forêts tout de même ! Et puis le rouge fréquente la haute société, il n’a donc rien à voir avec le milieu prolétaire du bleu. Personne n’a jamais dit qu’on allait déployer le tapis bleu pour accueillir des hôtes de marque ! Par contre, on parle fréquemment dans les familles ouvrières du bleu de travail !

Le bleu, lui, vante l’harmonie des ciels marins et des flots de l’océan qu’il souligne à merveille en été comme en hiver. Le bleu dispose de nombreuses variétés qui en fait une couleur très subtile : l’indigo, le cyan, l’outre-mer ! Et puis, il sait aussi tellement bien se mêler aux reflets d’argent dans le regard des jolies femmes lorsqu’elles deviennent amoureuses. On n’a encore jamais vu des yeux rouges lorsque les sentiments enfièvrent les coeurs, enfin sauf sur des photographies ratées. De plus, contrairement aux affirmations du rouge, le bleu s’enorgueillit d’une lointaine ascendance aristocratique. Il fut la couleur des rois de France dès les premiers capétiens. Enfin, jusqu’à cette regrettable affaire de 1789.

Bref, l’ambiance devient électrique entre le bleu et le rouge. Pour ne rien arranger, le bleu prétend aussi d’être un symbole de paix et d’espoir contrairement au rouge qui évoque le sang versé et la guerre. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien, soit dit en passant, que les soldats de l’ONU portent des casques bleus !

A ces derniers mots, le vert se réveille. Il rappelle au bleu que c’est lui la couleur de l’espoir. Le vert estime qu’il est beaucoup mieux placé pour cette tâche. C’est quand même grâce à la montée de la sève au printemps que la nature s’éveille et que amoureux peuvent s’épancher dans les prés ou se dissimuler aux creux des bosquets touffus ! En plus, selon les dires du vert, ses tons s’accordent avec tout le monde, même avec les vermillons et autres carminés du rouge qui ne sont pourtant pas des couleurs tendres ! C’est donc bien le vert qui devrait être la couleur de la paix.

Le vert estime surtout qu’il est la couleur de l’écologie et de l’amour de la nature. A ce titre, il devrait faire l’objet de plus de respect que les autres couleurs. Et puis, le vert ne veut pas en rajouter, mais il pourrait facilement démontrer qu’il est aussi le symbole de la jeunesse. Ne dit-on pas « les vertes années » en parlant du temps de l’adolescence et de la vie de jeune adulte ! « Mes rouges années » ou « mes bleues années » seraient du plus haut ridicule.

Mais le rouge et le bleu font fielleusement observer que le vert est aussi la marque des sentiments  les plus bas. Lorsqu’on dit « vert de rage » ou « vert de jalousie », c’est bien que l’on identifie la couleur à des comportements peu valorisants. Le vert ne l’entend du tout de cette oreille, le langage populaire utilise aussi des expressions comme « rouge de honte » ou « bleu de peur » !

« Tout doux ! », s’exclame le jaune. Il ne faudrait pas oublier que sans lui beaucoup de choses indispensables à la vie collective disparaissent. La banane, par exemple. C’est important un régime de bananes. Et puis le soleil, source de toute existence. Ce n’est pas encore aujourd’hui que l’astre suprême va prendre une teinte verdâtre ou bleutée ! Au passage, le jaune observe que l’existence du vert ne tient qu’à son bon vouloir. Si le jaune refusait de se mélanger avec le bleu, il y aurait beaucoup moins d’émeraude dans la nature. Le vert devrait donc manifester une grande déférence envers le jaune et le bleu, qui n’a pas pensé à cet aspect de la controverse tant il est occupé, par ailleurs, à régler son différend avec le rouge.

Voilà que l’orange s’en mêle maintenant ! L’orange existe, il faut que le monde des couleurs s’en souvienne ! Le jaune s’approprie indûment la couleur du soleil car c’est tout de même grâce à l’orange que les couchers de l’astre suprême prennent des reflets aussi prestigieux. Surtout pendant les soirs d’été, lorsqu’ils deviennent flamboyants dans un horizon enflammé ! Le vert estime être la couleur de la paix et de l’espoir, mais c’est d’orange que les moines bouddhistes se drapent pour symboliser la créativité et le dynamisme du corps humain. L’orange est donc le porte drapeau du pacifisme ! L’orange s’indigne également contre le rouge qui prétend porter toutes les révoltes sociales : l’Histoire n’a pas oublié, elle, que l’orange a été le symbole de nombreuses révolutions qui ont débouché sur la conquête des libertés politiques ! Comme en Ukraine, par exemple ! Non, mais alors !

Le violet a entendu du bruit, il arrive ! Il ne manquait plus que lui ! Le violet ne comprend rien à toutes ces histoires. Il est le symbole de pas grand-chose, le violet. Peut-être celui de l’évêque du coin qui s’entête à porter cette couleur pour se démarquer des simples prêtres. Les autres couleurs le brocardent, mais il s’en fiche parce que, lorsque le rouge et le bleu s’embrouillent, c’est toujours le violet qui finit par l’emporter ! Son copain, le mauve ne se déclare pas concerné : la délicatesse de son coloris rend son usage dans la création artistique tellement mais alors tellement plus intéressant que la pâle figuration des autres couleurs qu’il n’envisage même pas de se comparer à celles-ci.

Le marron ne parle plus à personne depuis qu’on n’a pas voulu de lui dans les composantes de l’arc-en-ciel. Il est un peu vexé, pour tout dire. Certes ce n’est pas une icône, mais de nombreux éléments de la nature, à commencer par notre terre nourricière relève de sa présence et le pelage de l’ours brun est également, comme son nom l’indique si bien, d’un ton dérivé du marron. En outre personne n’associe le marron à de vils sentiments. On n’a encore jamais entendu des expressions comme « marron de jalousie » ou « marron de rage » ! Le marron attend donc patiemment son heure. Il suffit qu’une couleur chaude et une couleur froide s’emmêlent les pinceaux pour qu’il surgisse en pleine lumière !

Le Noir sort de sa réserve. Il est encore obligé de taper du pied et de faire une mise au point : c’est lui l’autorité et la puissance comme le symbolisent si bien la robe du magistrat ou l’uniforme du policier. Il ordonne donc aux chamailleries de cesser. A défaut, il prendra des sanctions et mettra les protagonistes au trou. Noir, évidemment ! Avec arrogance, le Noir se prétend la couleur absolue : à l’impression de puissance qu’il dégage, il allie le raffinement et la sobriété. Les smokings des grandes cérémonies, la noblesse de l’allure d’un étalon, la beauté d’une nuit d’été voilà la véritable image du Noir ! Finalement, le Noir, contrairement à l’opinion couramment admise, est doté d’une présence lumineuse. Il rayonne partout où il passe !

Le Blanc ne s’était encore pas manifesté. Il n’aime pas beaucoup s’approcher des autres couleurs qui le salissent vite. Mais enfin tout de même, la pureté originelle du Monde, c’est lui ! Le blanc virginal de la robe de la marié, c’est encore lui ! L’or blanc qui fait la fortune de certaines stations d’hiver, c’est toujours lui ! Le Blanc a donc son importance dans le mode des couleurs, d’autant plus, souligne-t-il, qu’il contribue à éclaircir beaucoup de situations peu claires ! Il faudrait s’en souvenir !

Les autres couleurs se marrent. Certaines sont même pliées en deux. La palette toute entière s’esbaudit. La situation du blanc dans le monde coloré n’est en effet pas très claire ! Le bleu fait remarquer que si tout était blanc, on serait mal ! Plus rien ne se distinguerait de rien ! Heureusement que les autres sont là pour nuancer les contours de la nature !

Mais certaines couleurs prennent le parti du blanc avec lequel elles s’entendent très bien. Les unes vont se mettre sur les autres. Le Noir a beau faire des rappels à l’ordre, le ton monte ! Les coloris deviennent agressifs !

Voici que l’artiste arrive dans son atelier. Gravement, tel le prêtre qui revêt son étole avant l’office, il ceint son tablier et s’empare de ses pinceaux. Mais quelle horreur ! Sa palette est d’un gris informe, son tableau est ravagé ! Toutes ses couleurs se sont mélangées ! C’est le désaccord parfait et total !

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