Le Cercle des révolutionnaires disparus

Il est petit, chauve et barbichu, Wladimir. Son regard noir et perçant a néanmoins besoin de besicles qu’il rajuste continuellement sur son nez crochu d’un geste machinal. Ses longs bras s’agitent sans cesse, prolongés le plus souvent par un index pointé vers un ennemi invisible.

Mais il est malheureux, Wladimir. Lui qui a harangué tant de foules, lui qui a soulevé un peuple de plusieurs centaines de millions d’hommes et de femmes, plus personne ne l’écoute désormais. Dans l’Au-delà, les responsables n’ont pas voulu de lui : il a la réputation d’un troublion capable de mettre le feu partout où il passe, Wladimir. Même Satan lui a fermé la porte de son antre.

Aujourd’hui, le revoilà, errant sur un marché de banlieue, à la recherche de son passé. Sa redingote grise n’a plus d’âge, son col blanc ne l’est plus du tout. Les mains dans le dos, il dévisage les habitants de ce quartier populaire : fatigués, las, cherchant fébrilement dans le porte-monnaie familial les quelques euros qui leur permettront d’acquérir la maigre pitance familiale : une salade flétrie, des tomates ridées, une tranche de jambon avariée. Les marchands interpellent vainement le chaland devant des étals presque vides. Comment ce peuple peut-il ne pas se révolter contre l’oppression capitaliste?

Wladimir monte sur un cageot de pommes de terre et commence à sermonner une foule absente. Les mères de famille se détournent vivement en tirant leur marmaille par la main comme pour la protéger des grands gestes désordonnés et du discours vociférant de ce petit homme barbu et bizarre. Les ouvriers, casquette en bataille et mégot au bord des lèvres l’écoute un instant puis s’en retournent en secouant la tête d’un air désespéré. Et pourtant, Wladimir continue : il parle de l’arrogance des grands, du pouvoir de l’argent, de l’injustice sociale, d’un monde meilleur.

Puis il se tait. Il avise un homme qui passe dans la rue le poing levé. L’homme crie qu’il faudrait libérer ses camarades emprisonnés. Son visage est constellé de tâches de rousseur, il fut sûrement d’un roux très prononcé dans un passé lointain, mais les cheveux blancs prennent peu à peu le dessus. Wladimir le connaît bien : c’est Daniel, l’enragé. Le bras de Wladimir le prend amicalement par l’épaule. Il faut qu’il sache que le temps de mai 68 est passé.

Plus loin, les deux compagnons rencontrent Bourricot. Bourricot a gardé sa longue chemise et ses hauts de chausse qui désignent son extraction populaire. Bourricot était présent, le 14 juillet 1789 lorsque les assaillants ont détruit la Bastille. Il ne l’a pas fait exprès, il cherchait du pain pour nourrir ses enfants, mais il était là, entraîné par le charivari général et la vague populaire. Depuis, il est étiqueté révolutionnaire pour l’éternité. Le Tout-Puissant l’a renvoyé aussi du Royaume des Cieux.

Les trois hommes se retrouvent au Club des Révolutionnaires : les autres sont déjà attablés autour d’une table de chêne devant des chopes de bières vidées et les miettes de leur dernière ripaille. Et l’on reparle du peuple, de mobilisation, de pendre les bourgeois, de mettre le feu à quelque chose. On ne sait pas à quoi, mais on trouvera. Mahmoud, jeune dernier de la bande, issu des émeutes de 2005 signale qu’il dispose d’un savoir-faire bien rôdé dans l’incendie de voitures. Wladimir remercie Mahmoud de sa contribution au travail collectif mais il pense que le symbole automobile n’est pas assez fort pour frapper les esprits blasés.

C’est le jour de l’examen des candidats à l’intronisation dans le Club. En face de Wladimir, Danton a pris place sans sa tête. Personne ne l’a jamais retrouvée. A ses cotés Jacquou le Croquant aiguise sa faux en sifflotant. Et puis près de Daniel, Gutemberg. Son entrée dans ce cénacle a soulevé beaucoup de controverses. L’allemand n’a jamais pris les armes, mais Wladimir a longuement plaidé sa cause pour montrer que l’invention de l’imprimerie a permis l’éducation des peuples du monde entier. C’est très embêtant pour les différents pouvoirs dictatoriaux et la toute puissance patronale d’avoir à faire à des salariés qui savent lire et écrire ! Il ne manquerait plus qu’ils réfléchissent !

Au fond de la salle, un homme enturbanné, au teint basané, se tient coi dans une attitude de sphinx. C’est un révolutionnaire islamiste. Personne n’a osé lui refuser son inscription au Club des Révolutionnaires. Même Wladimir n’a pas envie de se retrouver avec une fatwa sur sa tête. Bourricot, Mahmoud et Daniel ont également pris place côte à côte.

Le premier postulant s’avance. Son allure décontractée, en bras de chemises, les cheveux en bataille impressionnent favorablement : c’est sûrement un homme du peuple qui a un projet génial pour renverser la haute bourgeoisie. Eh bien, non ! C’est l’inventeur des bas qui tiennent tout seul. Il estime qu’il a révolutionné le quotidien de la femme en la libérant de l’esclavage du porte-jartelles. Wladimir ne parait pas trop au courant de la question. Il interroge du regard ce qui reste de Danton qui semble faire non de la tête, enfin plutôt du cou. Candidat suivant !

Le nouveau venu montre la silhouette d’un jeune cadre qui se voudrait dynamique. Tiré à quatre et même à cinq épingles, fines lunettes dorées, sourire qui serait envié du plus humble des carnassiers, allure générale décidée. Il se prétend l’inventeur du téléphone portable. La seule et unique révolution technologique de ces vingt dernières années ! On le laisse parler. Mais Jacquou le Croquant répond que cette pseudo révolution a créé plus de nouvelles contraintes pour le peuple que de libertés. Et en matière d’asservissement humain, il en connaît un rayon ! Ce sera non !

Enfin arrive Bertrand, un quadragénaire moustachu, légèrement voûté. Avec son visage creusé, il a l’air d’un chien battu et même martyrisé. Mais son regard sombre parait illuminé d’une flamme nouvelle.

Il dit qu’il s’est organisé pour renverser un pouvoir absolu, autoritaire, tyrannique. Il compte sur l’expérience des éminents membres de l’assemblée pour l’aider dans cette mission ! Aussitôt le cercle des révolutionnaires homologués se resserre et s’agite. Enfin, une cause noble qui leur vient d’un homme simple ! Les masses laborieuses et opprimées seraient-elles en train de se soulever ? Le révolutionnaire iranien soulève un sourcil interrogatif.

L’homme développe sa pensée : il est le fruit d’un harcèlement incessant de Bernadette, une femme parfaitement sournoise, rompue aux méthodes manipulatrices. Il n’en peut plus. D’ores et déjà, il a pensé à la mise en place d’une guérilla quotidienne pour affaiblir le pouvoir en place.

Wladimir approuve. Il pense qu’il faudrait s’assurer du soutien populaire avant d’entreprendre toute action d’envergure. L’homme répond qu’il a compté les partisans qui sont acquis à sa cause : le facteur, la concierge, son beau-frère, le chat….

Les uns et les autres se regardent avec inquiétude et circonspection. Enfin, sauf Danton dont le regard n’exprime plus grand-chose !

L’homme dit que Bernadette est son épouse depuis quinze ans. Au début, tout allait bien, c’était l’époque de l’enchantement, du bonheur absolu et puis vous savez ce que c’est ! Spartacus n’a pas l’air de savoir ce que c’est. Il a repris son glaive dont il vérifie minutieusement le fil de la lame. Jacquou le Croquant répond qu’il ne faudrait pas le prendre pour un conseiller matrimonial. Mahmoud fait savoir qu’avec lui, ce sont les meufs qui marchent au pas !

Wladimir pense que le cas est peut-être un peu particulier, mais que cela pourrait être une erreur historique de négliger des petites causes. Pour reprendre une phrase célèbre : les petits ruisseaux font les grandes rivières !

Danton hausse les épaules quand la porte de la salle s’ouvre à la volée. C’est Rosa, la femme de Vladimir qui entre en furie, le poing en l’air, l’autre armé d’un solide gourdin. Elle admoneste vertement Vladimir qui n’est pas rentré à temps pour le déjeuner. Son gratin est trop cuit !

Vladimir, le dos courbé par la crainte de se voir  roué de coups, s’éclipse vivement :

- Tout de suite ! Rosa, tout de suite !

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