Archive pour le 7 avril, 2009

Le Cercle des révolutionnaires disparus

7 avril, 2009

Il est petit, chauve et barbichu, Wladimir. Son regard noir et perçant a néanmoins besoin de besicles qu’il rajuste continuellement sur son nez crochu d’un geste machinal. Ses longs bras s’agitent sans cesse, prolongés le plus souvent par un index pointé vers un ennemi invisible.

Mais il est malheureux, Wladimir. Lui qui a harangué tant de foules, lui qui a soulevé un peuple de plusieurs centaines de millions d’hommes et de femmes, plus personne ne l’écoute désormais. Dans l’Au-delà, les responsables n’ont pas voulu de lui : il a la réputation d’un troublion capable de mettre le feu partout où il passe, Wladimir. Même Satan lui a fermé la porte de son antre.

Aujourd’hui, le revoilà, errant sur un marché de banlieue, à la recherche de son passé. Sa redingote grise n’a plus d’âge, son col blanc ne l’est plus du tout. Les mains dans le dos, il dévisage les habitants de ce quartier populaire : fatigués, las, cherchant fébrilement dans le porte-monnaie familial les quelques euros qui leur permettront d’acquérir la maigre pitance familiale : une salade flétrie, des tomates ridées, une tranche de jambon avariée. Les marchands interpellent vainement le chaland devant des étals presque vides. Comment ce peuple peut-il ne pas se révolter contre l’oppression capitaliste?

Wladimir monte sur un cageot de pommes de terre et commence à sermonner une foule absente. Les mères de famille se détournent vivement en tirant leur marmaille par la main comme pour la protéger des grands gestes désordonnés et du discours vociférant de ce petit homme barbu et bizarre. Les ouvriers, casquette en bataille et mégot au bord des lèvres l’écoute un instant puis s’en retournent en secouant la tête d’un air désespéré. Et pourtant, Wladimir continue : il parle de l’arrogance des grands, du pouvoir de l’argent, de l’injustice sociale, d’un monde meilleur.

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