Le retour de Colin

Au milieu de ce mois d’août 1192, la chaleur écrasait la vallée de la Cesse. En ces temps de canicule, les eaux verdâtres de la rivière étaient au plus bas. La petite troupe de cavaliers avançait au pas. Seul le chant des cigales et le crissement des sabots des chevaux contre la pierraille troublaient le silence. Au loin, un corbeau s’envola soudain dans un coassement qui déchira l’air. Les hommes étaient exténués. Ils semblaient comme accablés par la lumière de l’été. Les visages, dévorés de pilosités, luisaient de sueur. Les épaules étaient affaissées, les attitudes défaites. Dans leurs accoutrements sales et dépareillés, ils ressemblaient aux bandits de la forêt. Colin de Minerve à la tête d’une vingtaine de guerriers rentrait au pays après trois années de croisade.

Au mois de juin 1189, il s’était croisé avec enthousiasme, comme tant d’autres seigneurs, dans les armées du comte de Toulouse. Le pape Grégoire avait provoqué cette nouvelle levée de soldats pour aller reconquérir les Terres Saintes occupées par les infidèles. L’honneur et la piété de Colin de Minerve étaient proverbiaux et respectés dans toute la province. L’homme avait été parmi les premiers à répondre présent à l’appel. Il était convaincu que son absence serait brève et qu’il rentrerait victorieux, fier et fidèle à la foi de son baptême.

Il avait donc quitté au petit matin terres, château et famille. Les adieux avec son épouse Gersende avaient été particulièrement déchirants. Unis depuis quelques mois devant Dieu, l’un et l’autre étaient très amoureux. Gersende, en dépit de sa peine, s’était montrée courageuse et noble. Très pieuse, elle avait accepté, sans mot dire, la décision du seigneur de Minerve. En se quittant ce jour là sur le pont-levis dans une dernière embrassade, ils s’étaient jurés fidélité et amour au-delà de la mort. Puis Colin avait mis sa femme sous la protection de son vieil oncle Arnaud de Minerve. Il emportait aussi au creux de sa poitrine un médaillon à l’effigie de Gersende qui devait le protéger tout au long de ces années.

 Ils s’étaient également promis d’écouter tous les soirs les mêmes chants qu’ils aimaient à entendre ensemble lorsqu’ils recevaient les troubadours et ménestrels de la région.

Guillaume, l’ami de Colin, le compagnon de guerre et de toujours, avait un joli filet de voix qu’il accompagnait en jouant délicatement de son luth. Il était chargé, à chaque coucher de soleil, de bercer la mélancolie du seigneur de Minerve, loin de ses terres.

Colin avait affronté la traversée de la mer et des déserts, le tumulte des batailles, la cruauté de la mort, l’interminable attente des sièges. Farouche combattant, il avait survécu aux mêlées furieuses des batailles. Il avait, pendant tout ce temps, voué ses pensées à la seule Gersende. Son image le transperçait à chaque instant. N’importe quel acte de sa vie se terminait dans la pensée de son amante. Blessé cruellement pendant le siège de Saint-Jean d’Acre, il avait déliré pendant des semaines sans cesser d’appeler son nom.

Il avait espéré revenir un an plus tôt, à l’été 1191, lorsque le roi Philippe, las des querelles entre seigneurs, s’en était retourné des Terres Saintes, laissant Richard d’Angleterre poursuivre les hostilités. Engagé dans des combats d’arrière-garde, Colin avait du cruellement patienter quelques mois de plus. L’honneur lui avait commandé de ne pas abandonner lâchement ses compagnons de combat. D’autres nobles chevaliers n’avaient pas eu ces scrupules et avaient saisi le premier prétexte pour regagner leurs terres.

Alors que la plupart des seigneurs de son rang s’étaient conduits sans égards pour les femmes après les batailles, Colin avait résisté à toutes les tentations. Seule cette mauresque qui s’était offerte à lui au soir d’un engagement particulièrement éprouvant avait eu raison de ses scrupules. Au matin, il s’était maudit en chassant brutalement l’intruse de sa couche. Il avait ressenti une profonde honte de sa propre attitude. Pendant plusieurs jours, il avait redoublé d’ardeur au combat comme s’il voulait à se punir en s’exposant davantage.

Il avait aussi cherché un réconfort dans la piété de sa religion. De longues conversations spirituelles avec des moines qui accompagnaient les troupes l’apaisaient parfois. Mais l’image de sa bien-aimée revenait continuellement illuminer son esprit.

Beaucoup de ses compagnons ne reviendraient pas des combats. Le souvenir de leur gaieté accentuait sa tristesse. Il s’étonnait d’avoir échappé à la mort qu’il avait souvent côtoyée de si près. Dans une bouffée d’espoir, il pensait parfois qu’il était écrit qu’il devait retrouver Gersende, qu’un bonheur comme celui-ci ne pouvait être brisé. Par la grâce de Dieu, Guillaume, son ami, était également revenu vivant de Terre Sainte. Il avait su par sa présence atténuer la douleur de tous les instants.

Présentement, Colin était sur le point de rejoindre celle qui lui avait causé un tel manque. A quelques toises de son manoir, il se sentait à la fois las et plein d’espoir. A chaque détour de chemin, il levait le regard, espérant apercevoir les citadelles. Puis, déçu, il baissait de nouveau la tête comme les autres cavaliers qui l’entouraient, perdus dans leurs pensées.

Même Guillaume de nature gaie et enjouée, ne trouvait rien à dire en chevauchant aux cotés de son maître. Depuis le retour de Colin sur ses terres, il le sentait tendu, anxieux, peu enclin à goûter les plaisanteries dont il le distrayait en temps ordinaires. Lui-même, Guillaume était troublé à l’idée de retrouver les siens après de si long mois d’absence.

Parfois la petite troupe croisait un groupe de quelques manants sans les voir vraiment. Ceux-ci se découvraient vivement en se poussant du coude. Oui, c’était bien lui. C’était le seigneur de Minerve qui revenait après trois années de guerre. Autrefois, avant son départ, l’époux de Gersende était connu pour son caractère juste et bon avec le peuple. Il était aussi d’un tempérament curieux et avisé. Il savait s’intéresser à la culture de la vigne et de l’olivier, connaissait le prix de l’effort et avait le souci de la récolte. Lorsqu’il chassait, il prenait grand soin de respecter le travail des champs.

A la lisière d’un pré, quelques moutons paissaient paisiblement sans même lever la tête au passage des cavaliers. En traversant un village, Colin crut reconnaître une fermière qui venait autrefois servir au château. Elle se signa à sa vue. Au creux d’une clairière, Colin reconnut aussi un terrain de jeu de son enfance. Du temps où il était écuyer, il entraînait volontiers Guillaume et les autres jouer à la guerre dans les environs de Minerve. Furtivement, Colin fut envahi de l’impression que rien n’avait changé, comme si ces trois années n’avaient été qu’un mauvais cauchemar. Cependant il avait bien connu les véritables champs de bataille, la poussière, les cris atroces, les cadavres transpercés, l’odeur de la mort. La nuit, les terreurs de la journée le poursuivaient jusque dans ses rêveries.

Les pensées de Colin de Minerve tournaient en rond. Par des messagers venus de loin, il avait appris ce qu’il se passait dans les manoirs du royaume en l’absence des maîtres. Les dames s’ennuyaient. Les troubadours et les trouvères les distrayaient de leurs vers et chansons. Ils colportaient d’une cour à l’autre des  informations de toute nature, et plus particulièrement les ragots et médisances. Les infortunes conjugales des seigneurs partis en croisade faisaient rire dans les chateaux. Probablement que les chanteurs et poètes consolaient prestement quelques épouses délaissées. Certaines s’étaient offertes sans retenue.

Colin savait que de nombreux nobles croisés qui s’étaient illustrées aux combats, avaient découvert les trahisons de leurs amantes en rentrant chez eux. Ils avaient été obligés d’enfermer ou de répudier leur femme. La seule idée qu’il pourrait se retrouver dans la situation d’avoir à juger la conduite de sa femme le bouleversait. Ces pensées le taraudaient alors qu’il s’approchait de Minerve.

Il avait lutté tous les jours pour ne pas se laisser obsédé par l’image d’une Gersende s’abandonnant à des plaisirs médiocres durant son absence. Il ne pouvait imaginer qu’une femme aussi fière puisse se compromettre dans de tels errements. Il se souvenait du regard si droit et si tendre qu’elle lui adressait lorsqu’il revenait de chasse pendant les jours heureux. Il se remémorait également ces gestes de confiance, ces moments d’attendrissement, ces instants de connivence. Non décidemment, tous ces bonheurs ne pouvaient disparaître ainsi. Colin pria un instant en fermant les yeux, le visage douloureux.

Le doute le rongeait. Pourrait-il vraiment lui faire reproche d’un geste de faiblesse alors que, sans nouvelles de son époux à la guerre, inquiète, désespérée même, elle se serait abandonnée dans d’autres bras ? Gersende le reconnaîtrait-elle encore comme son époux aimé ? Serait-il possible d’oublier ces trois années de séparation et que la vie recommence comme si rien ne s’était passé ? Lui-même, n’avait-il pas changé ? Le teint cuivré, amaigri par l’effort, endurci par la lutte, serait-il toujours le même aux yeux de Gersende ? Pourrait-il envisager d’avoir un enfant d’elle, ce voeu qu’ils avaient si souvent formulé ensemble ?

Il était d’autant plus inquiet qu’en quittant la Terre Sainte, une vielle femme hystérique, qui passait pour une jeteuse de sort infaillible lui avait prédit mille maux lorsqu’il reviendrait chez lui. Elle avait crié qu’il resterait seul jusqu’à la mort et qu’il ne connaîtrait plus jamais l’amour. La vielle folle semblait possédée par le démon au moment où elle lançait cette prophétie. Colin et ses hommes en avait été fortement impressionnés. En ces temps, le Malin et ses incarnations inspiraient la terreur aux plus téméraires des combattants. Tout en chevauchant tête basse, Colin ne pouvait s’empêcher d’entendre encore les cris de la vielle sorcière.

Pour chasser cette idée, il pensa à ces journées estivales de grâce pendant lesquelles il parcourait ses terres avec son épouse. Fille d’un petit nobliau de la région, Gersende connaissait bien les travaux agricoles, la peine qu’ils exigeaient des hommes et des femmes courbés sur la terre aride. Elle s’arrêtait fréquemment dans les hameaux pour prendre des nouvelles des femmes et des enfants, distribuer quelques conseils, rassurer. Elle était généreuse, puisant dans ses ressources pour soulager les foyers qu’elle savait en difficultés pendant les années de disette. Au soir de ces tournées domaniales, fatigués, fourbus d’une journée bien remplie, ils se retrouvaient à écouter les chansons et les vers des troubadours qui disaient l’amour du preux chevalier pour leur princesse aimée.

Enfin, au sortir d’un bois, Colin découvrit la silhouette de son manoir qui se découpait sur le ciel d’été. Le château de Minerve se dressait toujours fièrement sur son éperon rocheux. Il en éprouva une bouffée de joie indicible. Colin et Guillaume se regardèrent. Pour la première fois depuis bien longtemps, une lueur heureuse traversa le regard des deux hommes. Pour la dernière fois, Colin embrassa le médaillon que lui avait remis son aimée trois années auparavant et qui l’avait si bien servi jusqu’ici.

Les hommes et les chevaux reprirent leur chemin, animés d’une nouvelle ardeur. Colin de Minerve savait qu’il s’approchait de l’instant dont il avait rêvé pendant de long mois. Empli de joies et mais aussi de craintes, il chevauchait désormais vers son destin.

Les premières ruelles de Minerve, écrasées de soleil étaient abruptes. L’approche du château était rugueuse et malaisée. La troupe avait d’un coup retrouvé un nouvel allant, mais elle avait du mal à suivre Colin, qui filait à vive allure en éreintant sa monture. Il atteignit le premier le sommet du piton. Ses hommes le rejoignirent en soufflant et maugréant.

L’air était limpide. Le soleil de cette fin d’après-midi resplendissait. Il éclatait, dans des tons pourpres, sur les murailles du manoir de Minerve.

Soudain Colin la vît. Avertie par on ne sait quel messager, sa silhouette droite et digne se dressait sur le pont-levis. La troupe s’arrêta comme pétrifiée par cette apparition. Colin descendit de cheval et s’approcha sans oser regarder son épouse. Il mit un genou en terre.

Gersende, aux traits si fins était toujours aussi belle dans une robe immaculée. Ses longs cheveux blonds tressés étaient relevés. Elle avait un port de tête à la fois gracieux et altier. L’attente et l’inquiétude avaient ajouté de la maturité à la noblesse de son allure.

Au loin, Guillaume avait repris son luth. Malgré son trouble, Colin reconnut le chant que Gersende et lui préféraient.

Enfin, il leva les yeux vers elle. Dans la lumière du soleil couchant, le regard de Gersende était diaphane. Ses lèvres rosées s’entrouvrirent :

-« Vous m’avez manqué, mon ami.. »

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