Les petits hommes

Louis Guerrier a aimé la chanson d’un artiste populaire qui conte l’histoire de copains de lycée se réunissant 10 ans après leur bac. Il a eu envie de tout essayer pour rassembler ses condisciples de terminale. Un besoin irrésistible l’a poussé à revenir en arrière, tandis qu’une autre part de lui-même lui susurrait qu’il était bien trop tard. Trente ans, Louis ! Tu te rends compte, depuis trente ans, chacun a vécu sa vie, tu ne les retrouveras plus.

Louis a quand même fouillé sa mémoire, ses photos de jeunesse, les annuaires téléphoniques, Internet. Et puis, il a réussi à reconstituer une quinzaine de noms, des adresses ou des hypothèses d’adresses, parfois quelques numéros de téléphone.

Il hésite à appeler. Il a peur des premiers mots. Que dire ?

-« C’est toi ? Tu te souviens ?… »

Avec tous ces détraqués qui vous dérangent pour sonder vos intentions électorales ou vous vendre des réductions fiscales, il va se faire jeter avant d’avoir pu exposer son envie de ressusciter le passé.

Il va donc écrire. Une conversation, ça s’interrompt facilement, une lettre, en principe, ça se lit jusqu’au bout. Louis doit être convaincant. Il va évoquer des images. La cour de récréation où l’on a tant joué au foot malgré les platanes qu’il fallait dribbler comme autant de joueurs immobiles. Ronchon, le gigantesque concierge qui passait toutes les heures en salle de classe pour recenser les absences. Pétrovic, le surgé, un immigré yougoslave, qui se planquait dans les encoignures des couloirs sombres pour nous tomber dessus à la première incartade. La première cigarette qui valut une exclusion à Bourdarel. C’était avant 1968, on ne plaisantait pas avec le tabac.

Louis est fier de sa lettre. Il s’est ému lui-même en l’écrivant et ne doute pas de sa réussite. Il fixe un rendez vous le 25 juin à 20 heures dans une guinguette au bord de l’eau où il a ses habitudes. Et puis, il se rend à la poste et envoie ses enveloppes comme autant de bouteilles à l’océan.

Le jour dit, il arrive avec un peu en avance au lieu du rendez-vous. En ce début d’été, la soirée s’annonce douce. Il y croit Louis, il a retenu une table d’une quinzaine de convives. Le couvert a été dressé, sous une tonnelle, sur une terrasse de gravillon blanc. En contre bas, le fleuve lézarde, quelques pêcheurs sont encore à l’œuvre. Le soleil s’attarde, les ombres s’étirent.

Louis s’assied au milieu de la table nappée de blanc. Il pourra ainsi veiller les premières arrivées. L’estomac un peu noué, il fixe le soleil couchant, mais ses regards reviennent sans cesse sur le petit portillon par lequel les clients accèdent du parking à la terrasse. Un jeune couple d’amoureux vient de s’installer autour d’un petit guéridon : elle le dévore des yeux, lui la caresse du regard. Puis c’est le tour d’un couple plus âgé avec deux garçons rouquins d’une dizaine d’années. Le grand-père et la grand-mère sortent les enfants pendant que les parents vivent un peu. Louis pense qu’ainsi va la vie.

Et puis soudain, une silhouette pousse le portillon grinçant. Forte carrure, cheveux drus encore noirs malgré l’âge, le sourcil épais scrute les quelques clients déjà attablés puis s’éclaire :

-« Guerrier !!! »

Louis sourit, a un instant d’hésitation, puis il se lance à la rencontre de l’homme :

-« Pouliquen !!! »

Il a failli ne pas reconnaître Pouliquen. Il est vrai que l’aspect de l’homme n’a plus aucun rapport avec l’adolescent binoclard dont Louis a gardé l’image. Louis lui empoigne chaleureusement la main, le bras sur l’épaule :

-« Ça fait plaisir… après si longtemps !! Assieds-toi… »

Les premières paroles sont difficiles à trouver. Louis se lance :

-« Alors qu’est-ce que tu deviens ?… »

-« J’ai fait médecine après le bac et puis je me suis lancé dans la cardiologie…. »

Pouliquen avance modestement son curriculum vitae. Il n’a pas envie de snober son ex-partenaire de foot. Mais Louis sait que Pouliquen est aujourd’hui un spécialiste mondialement reconnu. Chaque fois qu’il voit Pouliquen à la télé, il ne peut s’empêcher de se souvenir de ses « exploits » de potache. Pouliquen était de la race des glandeurs… mais Louis se souvient qu’il savait avoir du panache, Pouliquen. C’est lui, le premier qui a osé fumer une cigarette en cours de français. Il avait allumer sa clope entre ses genoux, et il plongeait la tête sous son bureau toutes les deux minutes pour tirer une bouffée, tout en ayant l’air de chercher un papier important dans son cartable.

Louis ne résiste pas à lui rappeler l’anecdote. Pouliquen s’esclaffe en frappant du poing sur la table.

Le portillon grince de nouveau. Louis et Pouliquen se lèvent d’un coup pour accueillir le nouveau venu :

-« Zagrawski !!! »

Le grand blond éclate de rire, lève les bras au ciel :

-« Guerrier ! Pouliquen !! »

Les trois hommes se congratulent sans discrétion au milieu des clients légèrement agacés.

Louis se souvient de l’arrivée de Zagrawski en plein mois d’avril 1968. Son père avait fui les évènements de Tchécoslovaquie. Zagrawski avait tout de suite été regardé comme un héros par toute la classe de terminale. Un jour, il y avait fait son entrée, en plein cours d’histoire sous les applaudissements de ses futurs camarades. Parlant le français parfait que lui avait enseigné sa mère, il avait rapidement fait sa place.

Louis est satisfait : la tablée se remplit après Pouliquen, Zagrawski arrivent Boulloche et Dumortier. Petit problème, Boulloche a amené sa femme, ce n’était pas prévu. Louis pense qu’on ne peut pas la renvoyer. Mais finalement, elle n’est pas très gênante : effacée, timide, elle ne dira rien de la soirée, se contentant de sourire quand Boulloche égrènera ses souvenirs de version latine. Boulloche a forci lui aussi, mais il a gardé ce petit air supérieur et narquois qui agaçait Louis, il y a trente ans.

La soubrette en tablier blanc s’est penchée vers Louis pour savoir si elle peut prendre la commande. Louis a l’impression que personne d’autre ne viendra : il donne son feu vert.

Louis se trompe. Alors qu’on a déjà attaqué les entrées, Grandjean arrive. Il s’excuse, il s’est perdu en venant. Les rires fusent de toutes parts :

-« Toujours le même Grandjean !!!… »

Grandjean a gardé ce petit nez en trompette et se regard tombant qui lui donnait l’air parfaitement ahuri dont il savait si bien jouer. A l’époque du lycée, Grandjean se trompait sur tout. Il confondait le jour où il fallait rendre le devoir de latin et celui de maths. Il multipliait les erreurs d’emploi du temps. Il arrivait systématiquement en retard parce qu’il ne prenait pas le bon autobus. Bref, Grandjean s’était constitué une collection invraisemblable de mauvaises excuses pour échapper à tous ses devoirs de lycéen. Les séances d’explications entre Grandjean et ses profs étaient des moments d’une grande détente pour le reste de la classe. Grandjean tenait tête avec une profonde mauvaise foi aux leçons de bonne conduite qu’il recevait d’un air parfaitement indigné.

La conversation a du mal à démarrer dans la nuit tombante. Chacun a pris le temps de décliner ses occupations professionnelles. Petit moment de gêne avec Dumortier qui avoue être au chômage. Ses exploits en mathématiques  élémentaires ne l’auront donc pas mené très loin. Louis essaie de mettre la conversation sur le père Ronchon auquel on jouait tant de farces. Les sourires se détendent un peu, on se souvient…. Puis, c’est Grandjean qui fait circuler une photo de classe, chacun se reconnaît :

-« Quelle tête ! Non, mais quelle tête !… »

On se désigne un visage du doigt :

-« Tu te souviens de Pichon…. Pichon, le fils du limonadier !! »

Chacun se souvient de Pichon qui invitait fréquemment ses meilleurs copains à piller la cave de son père. On se demande ce qu’il devient ….  Et puis soudain quelqu’un parle de Martinon. Martinon était un grand organisateur : il savait mener un chahut, diffuser les solutions d’un devoir de physique avant d’entrer en classe, fabriquer des anti-sèches les jours d’examens blancs…. Tout le monde doit quelque chose à Martinon. Boulloche l’a rencontré il y a quelques mois. Martinon est agent d’assurances et s’ennuie profondément dans l’existence.

La nuit tombe, les lampadaires s’allument, les convives se mettent à l’aise, mais ils n’ont pas grand-chose d’autre à dire. Si ce n’est féliciter Louis Guerrier pour la bonne idée qu’il a eu de les réunir.

Au dessert, on s’échange des cartes de visite, on se dit qu’il ne faut plus se perdre de vue. Le premier à partir est Dumoulin : il est resté un peu en dehors de la conversation. Les autres sentent qu’il n’est pas bien dans ses baskets. Au moment où il s’éloigne, Pouliquen le poursuit et Louis le voit retenir un instant Dumoulin. Les deux hommes se parlent, Dumoulin baisse les yeux tout en hochant la tête, Pouliquen pose la main sur son épaule.

Les uns et les autres s’éclipseront après le café. Louis reste seul dans la nuit tombée, sous la lueur du dernier lampion en activité. Le désordre règne sur la table désormais envahie de couverts usagés, d’assiettes encombrées, de verres à demi-plein, de serviettes tirebouchonnées. Les serveuses s’activent, pressées d’en finir.

Louis se lève et regagne le parking. Il aperçoit Grandjean en discussion avec la réceptionniste. Grandjean s’est encore trompé : il ne retrouve plus son chemin pour rentrer chez lui. Toujours le même Grandjean !

Louis monte dans sa Lancia blanche. Il regarde
la Laguna de Grandjean s’éloigner. Il sait qu’il ne restera rien de cette soirée. Le temps s’est enfui.

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