Un voyage ennuyeux

Pendant les douze derniers mois, Jean Mercadier  avait souvent pensé à son instituteur de CM2, Monsieur Perrot. Il entendait encore la voix tonitruante et terrorisante du vieil enseignant :

-          Mercadier, vous ne ferez rien de bon dans la vie !

Jean Mercadier était un élève doux, rêveur et peu porté vers l’effort intellectuel. Il n’avait jamais perçu clairement la nécessité de retenir par cœur les poèmes de Monsieur Verhæren, qu’il trouvait d’une désespérante monotonie, puisqu’au bout du compte il s’agissait toujours de constater que les feuilles mortes tombaient en automne, en tourbillonnant dans le vent, frisquet si possible, tandis qu’un blanc manteau blanc s’étendait imperturbablement sur la campagne pendant les longs mois d’hiver.

Mais si Monsieur Perrot vivait encore, ce qui n’aurait pas étonné Jean Mercadier tant il lui semblait que son maître était un dur à cuire, il devait être stupéfait de l’aventure de cet élève qu’il considérait comme un bon à rien.

Jean Mercadier était le commandant de bord de la navette spatiale qui fonçait droit sur Mars depuis plus d’un an. Il allait être le premier être humain à poser le pied sur la Planète Rouge, qui ne l’était peut-être pas autant que les savants terriens le croyaient.

Jean Mercadier pensait aussi à Bernadette, celle qui aurait pu être la femme de sa vie. Mais elle l’avait quitté après cinq ans de vie commune. Pour elle, Jean Mercadier était un être terne, sans relief, casanier alors qu’elle aimait l’aventure, les voyages, la randonnée, l’imprévu. Jean Mercadier avait dans l’oreille cette sentence ultime qu’elle avait prononcée un samedi matin en revenant du marché, alors qu’elle ne s’était même pas encore débarrassée de son cabas :

-          Tu ne me fais plus rêver, Jean !

En voilà une qui devait être bien surprise aujourd’hui !

Jean Mercadier dirigeait un équipage international composé de Vladimir, un solide russe venu du fin fond de sa Sibérie natale et Barbara, une américaine de l’Ohio. Les responsables de
la Nasa avaient tenu à une présence féminine après avoir consulté une armée de sociologues qui, à l’issue de douze rapports circonstanciés, avaient conclu à l’importance d’équilibrer la composition par sexe d’une aussi petite collectivité pour un aussi long voyage.

Jean Mercadier se remémorait aussi ses débuts de fonctionnaire dans les couloirs poussiéreux du Ministère de l’Air. Il ne s’était pas pris de passion pour le calcul des retraites des anciens pilotes de chasse de l’armée française. Son chef de bureau ne lui portait pas non plus, en conséquence, une affection particulière. L’entretien annuel d’évaluation de Jean Mercadier se résumait à quelques appréciations directes :

-          Mercadier, des fainéants, j’en ai vu, mais alors vous….

Du haut de son vaisseau, Jean Mercadier eut une pensée amicale pour tous les chefs de bureau du monde. L’engin spatial avait bénéficié des dernières avancées technologiques. Il était considéré par les spécialistes comme particulièrement sûr.

Les trois astronautes étaient physiquement prêts, après un entraînement intensif subi dans les installations de la Nasa, à Houston, pendant deux longues années. Le départ avait été un moment particulièrement excitant pour tous sauf pour Jean Mercadier. Il n’avait plus de famille dont il aurait pu se séparer de manière déchirante. Il avait simplement répondu calmement à une horde de journalistes aux questions plus stupides les unes que les autres puis s’était replié pour se préparer. Lorsqu’enfin les puissantes fusées avaient propulsé l’habitat spatial hors de l’orbite terrestre, il s’était senti soulagé.

Les ingénieurs de la Nasa n’avaient rien laissé au hasard. D’ailleurs, les ingénieurs de la Nasa avaient horreur de l’imprévu. Ils s‘étaient suffisamment ridiculisés en 1986 lorsque la navette Challenger avait pris feu après l’éclatement d’un joint que le plus petit des apprentis plombiers de New-York aurait déclaré inapte au service.

Des programmes gigantesques avaient donc le rôle d’examiner le moindre rivet de la capsule spatiale pendant tout son périple. De plus, les responsables avaient essayé d’anticiper tous les évènements possibles qui pouvaient contrarier leur projet. Ils avaient même rétribué des humoristes du monde entier pour essayer d’imaginer l’inimaginable. Un célèbre chansonnier français les avait convaincus que l’équipage devait absolument rire de temps à autre. L’absence d’hilarité conduirait selon lui les deux hommes et la jeune femme à des comportements déprimants qui pouvaient devenir dangereux. Aussi avait-il inventé une liste de plaisanteries qu’il convenait de distiller aux astronautes tout au long de leur voyage. Par exemple, il serait tout à fait hilarant de leur annoncer que les huit dirigeants des pays principaux de la planète avaient décidé de diminuer leurs salaires de moitié au profit des pays déshérités. Ou alors qu’un Français venait de remporter le Tour de France !

Grâce à toutes ces précautions, le voyage se déroulait sans anicroche majeure. On s’ennuyait même un peu à l’intérieur de la cabine. Jean Mercadier avait depuis longtemps épuisé le stock de romans policiers qu’il avait acquis avant son départ. Il tenait également un journal personnel qui ne l’occupait pas plus d’une heure dans la journée.

Le Russe n’était guère disert et se concentrait essentiellement sur les expériences scientifiques qu’il devait réaliser tout au long du voyage. Une fois par semaine, lorsque les techniciens le mettaient en relation avec sa famille, il entonnait à pleins poumons un vieux chant russe plein de nostalgie, puis retournait tranquillement à son labeur. Parfois, on l’entendait jurer dans sa langue natale, mais c’était le seul moment où il s’extériorisait bruyamment.

Quant à l’américaine, elle relisait pour la quinzième fois « Autant en emporte le vent » en pleurant à chaudes larmes. Heureusement, après avoir séché ses pleurs de midinette, Barbara devenait d’une humeur malicieuse et avait même entamé un flirt accentué avec Jean Mercadier sous l’œil impavide du soviétique qui ne manquait pas d’en tirer des conclusions peu amènes sur la décadence des mœurs occidentales. Jean Mercadier aimait surtout les tâches de rousseurs sur les joues rebondies de la jeune femme. En la regardant, il revoyait Laurette, cette grande fille de CM2 qu’il avait approchée dans la cour de récréation trente ans plutôt. C’était le seul moment qu’il aimait à l’école, à l’écart des reproches constants de Monsieur Perrot.

A bord, la vie quotidienne s’avérait de plus en plus morne. Ce rythme convenait parfaitement à Jean Mercadier qui avait pris goût à ces journées bien organisées. Bernadette avait peut-être raison : il n’aimait pas beaucoup les évènements inopinés ou impromptus. C’est d’ailleurs pour cette raison que les psychologues de la Nasa l’avaient sélectionné, impressionnés par la faculté du français à éviter tout comportement fantaisiste ou extraordinaire dans ses agissements habituels.

Les trois cosmonautes devaient partager les corvées : nettoyage des instruments, fabrication de la nourriture à partir d’aliments synthétiques, tour de garde pendant le sommeil des compagnons… Le tout dans une atmosphère spéciale d’apesanteur, dont, soit dit en passant, les savants ne maîtrisaient pas l’influence sur le corps humain lorsque celui-ci y était longuement exposé.

Chacun des trois équipiers devait aussi jouer le rôle de coiffeur pour les autres de façon à ce que les astronautes ne soient pas gênés dans leurs mouvements par la longueur de leur propre chevelure. Même Barbara avait du sacrifier son opulente chevelure, mais Jean Mercadier trouvait qu’elle portait à merveille les cheveux courts et il le lui avait dit dans un moment d’intimité.

Sur terre, les médias avaient fini par se lasser de cette longue aventure. Ils avaient des centres d’intérêts beaucoup plus croustillants à proposer à leur lectorat. Les frasques amoureuses d’un président occidental défrayaient la chronique tandis que les paris allaient bon train sur le rétablissement d’un célèbre footballeur brésilien avant la prochaine Coupe du Monde. Le cours du pétrole atteignait de nouveau des hauteurs impressionnantes. La Star Académie couronnait sa trentième promotion. Le Roi d’Angleterre jouait toujours au polo à soixante quinze ans. La Terre continuait à tourner, mais le monde entier avait oublié l’existence de ces trois aventuriers de l’espace. Les hommes de
la Nasa suivaient l’expérience, mais la routine les gagnait également.

Un peu avant Noël cependant, les ingénieurs avertirent les cosmonautes qu’ils commençaient enfin à  s’approcher de la planète enviée et qu’il devait commencer à organiser leur arrivée. Les astronautes durent sortir de leur train-train quotidien pour aborder de nouvelles préoccupations. Jean Mercadier dut vérifier en détail le module qui devait lui permettre de descendre sur Mars. L’inspection minutieuse lui rappela un vieux souvenir : le soin que mettait son père à examiner son matériel de camping avant d’emmener les siens à La Baule. Chaque été, il plantait la tente familiale au Camping de la Plage. Au même endroit, bien entendu. Jean retrouvait les mêmes copains, les mêmes soirées, le même ennui, mais il avait fini par s’habituer à ces vacances prévisibles. A la mort de son père, il avait poursuivi le même pèlerinage dès que revenait le mois de juillet.

Dans son plan de charge, il était convenu que Jean Mercadier, qui serait le premier homme à poser le pied sur Mars, devait trouver une phrase célèbre qu’il prononcerait en arrivant et qui resterait dans les annales de l’histoire au même titre que les mots de Neil Armstrong lorsqu’il alunit en juillet 1969 :

-          Un petit pas pour moi, un grand pas pour l’humanité !

Malheureusement, Jean Mercadier avait peu d’imagination. Il se prit à penser que Monsieur Perrot ou Monsieur Verhaeren auraient sûrement trouvé plus facilement que lui une maxime facile à retenir par la postérité. Une plaisanterie de collégien lui vint à l’esprit :

-          Je mets enfin la main là où l’homme n’a jamais posé le pied !

Les ingénieurs de la Nasa ne rirent pas.

-          Vous direz : je prends possession de cette planète au nom de tous les Hommes de bonne volonté !

Il convenait en effet de ne pas dire n’importe quoi. Au-delà de cet exploit interplanétaire se dessinaient des enjeux de politique internationale très importants. Comme il avait été décidé que Vladimir resterait en orbite pendant que Jean et Barbara descendraient sur Mars, il fallait faire en sorte de ne pas blesser l’orgueil des maîtres du Kremlin en ne les associant pas à la découverte de la Planète Rouge.

En approchant de Mars, les conversations devenaient de plus en plus difficiles avecla Terre, il fallait parfois attendre de longues minutes avant que la Nasa réponde à une question posée par les astronautes. Jean Mercadier savait que son équipage allait bientôt être livré à lui-même et que l’avenir des milliards de dollars investis dans l’aventure reposait sur son savoir-faire. Monsieur Perrot ne se doutait pas de l’ampleur des responsabilités que l’ancien cancre du fond de la classe assumait aux yeux de la planète. Laurette devait avoir aussi bien des regrets de lui avoir préféré Pierrot, le plus grand de la cour de récré, qui avait loupé trois fois le certificat d’études ! Pierrot devait probablement pointer au chômage aujourd’hui ! Laurette devait s’occuper des enfants du ménage en essayant de boucler des fins de mois douloureuses !

Grâce au génie des ingénieurs qui avaient décidemment tout analysé et tout prévu, l’arrivée sur Mars ne posa aucun problème. Le module de Jean Mercadier et de sa compagne toucha le sol  en douceur, à quelques dizaines de l’endroit prévu seulement.

Après de longues heures d’attente, l’ordre parvint enfin aux deux cosmonautes de sortir sur Mars. Jean Mercadier le reçut de manière particulièrement calme. Un vieux souvenir lui traversa encore l’esprit : il eut l’impression d’entendre sa mère lui intimer l’ordre de descendre la poubelle au pied de l’immeuble.

Au moment d’emprunter l’échelle qui devait lui permettre d’accéder à la Planète, une foule d’autres images assaillirent l’esprit de Jean Mercadier : les dictées de Monsieur Perrot, le cabas de Bernadette, les feuilles mortes de Monsieur Verhaeren… Malgré la sévérité de son entraînement, une certaine émotion l’étreignait quand, engoncé dans son scaphandre, il mit enfin le pied sur le sol martien. Il n’oublia, bien entendu, de prononcer la phrase magique soufflée par les chefs du projet :

-          Je prends possession de cette planète au nom de tous les Hommes de bonne volonté !

Il allait donner l’ordre à Barbara de sortir à son tour du module quand il sentit une main s’abattre sur son épaule gauche.

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