Guérillero

Il y a un an, les deux sergents recruteurs arrivèrent au village. Ils portaient en bandoulière un véritable arsenal de fusils et de munitions. Nous fûmes ébahis par leur apparition : nos lance-pierres nous en tombèrent des mains.

Les gamins en guenilles, mais émerveillés les entourèrent immédiatement. Les deux hommes distribuèrent du chocolat, des chewing-gums, des biscuits. Ils parlaient fort, riaient beaucoup d’une manière sympathique et encourageante.

Morientes, le chef de village nous réunit pour les écouter. Plus personne ne savait pourquoi Morientes était le chef, mais c’était ainsi : nous lui obéissions. Pendant plusieurs heures, les deux visiteurs nous expliquèrent qu’ils étaient les émissaires du « Libertador », le sauveur du peuple. En gros, je compris que si nous les suivions dans la jungle, nous serions nous aussi des libérateurs du peuple et que nous en serions glorifiés à jamais.

A 17 ans, je n’avais plus rien à perdre, ni à gagner d’ailleurs. A la limite de la forêt amazonienne et de la région andine, j’habitais une région ignorée. J’appris beaucoup plus tard qu’il fallait dire « département » et que le nôtre s’appelait le Putumayo. Les paysans y étaient issus d’un croisement compliqué de toutes les peuplades qui s’étaient côtoyées sur ces terres ingrates tout au long de l’histoire. Ils s’exprimaient dans un grande diversité de dialectes autochtones : l’ingua, le gofan, le koreguaje, mais par une sorte de miracle linguistique, ils parvenaient à s’entendre lorsqu’il s’agissait d’échanger quelques productions locales qui leur permettaient de survivre.

 Installé sur un plateau escarpé, mal exposé, mon village accueillait les situations les plus misérables de Colombie. J’ai même l’impression qu’il se spécialisait dans les cas les plus pitoyables que notre terre natale ait  jamais portés. Je ne suis même pas sûr qu’il soit doté d’un nom ou qu’il figure sur une carte officielle. Le foyer le plus fortuné possédait une maison en briques avec pièce unique : les locataires avaient le plaisir d’y dormir à dix à l’abri des intempéries.

Parfois, j’aidais mon père qui s’entêtait encore à récolter du café sur un lopin de terre pratiquement incultivable et à vendre une production dérisoire à un prix défiant toute concurrence. Comme tout le monde, il cultivait aussi le cannabis pour avoir la possibilité de ne pas mourir de faim. C’était  interdit, quelques agents du gouvernement, plus courageux que d’autres étaient venus parfois nous l’expliquer, mais ils étaient repartis le plus vite possible pour ne pas se faire dévorer par les moustiques qui prolifèrent joyeusement dans nos contrées.

Mon père ne parlait plus. Parfois un grognement suffisait à exprimer sa faim ou son impatience. Sa peau cuivrée se ratatinait de plus en plus sur ses os proéminent. Ma mère s’exprimait plus bruyamment : le seul problème, c’est que je ne comprenais plus ce qu’elle disait. Elle mélangeait un vieil idiome local avec la langue officielle. Et puis de toutes façons, comme elle perdait parfois la tête, je crois qu’elle s’était  inventée son propre dialecte. Le plus fort, c’est qu’elle arrivait à communiquer avec ses voisines de misère qui se trouvaient dans un état proche du sien. J’avais donc toutes les raisons du monde, enfin… de Colombie pour partir avec les hommes de la Révolution.

Au début, ils me félicitèrent longuement, en me tapant sur l’épaule. A titre de cadeau de bienvenue, ils me tendirent une paire de galoches qu’ils avaient volées à la dépouille d’un militaire de l’armée régulière. Je les essayai aussitôt : mes pieds habitués à l’air libre me firent très mal pendant une semaine puis finirent par se calmer. Ma première constatation de nouveau guérillero fut qu’on se fait à tout même au luxe de porter des chaussures.

Je demandai timidement si je ne pouvais pas, moi aussi, m’harnacher d’un fusil et de cartouches. Mes deux recruteurs rirent encore plus fort que d’habitude. Je dus patienter un mois avant que me soit confié un vieux révolver des années cinquante, rouillé, vide de toute munition : personne n’avait envie que je prenne le risque de me blesser.

Je fus intégré à un groupe commandé par Sanchez, un vieux baroudeur. Barbu, d’un aspect famélique, il fusillait son interlocuteur de ses yeux noirs et brillants. Il ne parlait pas beaucoup Sanchez, mais lorsque sa voix rocailleuse s’élevait pour donner des ordres, il intimidait son entourage. Il portait un fouet à la ceinture dont il ne manquait pas d’user lorsqu’un de ses hommes s’imaginait pouvoir dialoguer avec lui au sujet de ses conditions de travail.

Tout le monde admirait Sanchez. Un jour peut-être après avoir sillonné la forêt dans tous les sens et libérer tout le pays de la servitude, je ressemblerai à Sanchez.

Pour mes débuts, je fus affecté aux tâches alimentaires, chargé de trouver et de préparer la pitance pour les combattants. Mes premiers essais culinaires ne soulevèrent pas l’enthousiasme de la quinzaine d’hommes du groupe. Sanchez me prit à part : je craignis de faire la connaissance de son fouet. Mais, sous son air sévère et impassible, je crois qu’il m’avait tout de suite pris sous son aile. Il m’expliqua longuement l’art de mijoter le maïs, le manioc, le tapioca. Je me mettais à l’œuvre : je n’avais pas imaginé que le mouvement de libération populaire auquel j’étais sensé participer,  passât par un cours de cuisine. Mais, les yeux rivés sur le fouet de Sanchez, je ne cherchais pas à comprendre.

Le groupe se déplaçait fréquemment de place en place à travers la jungle. La chaleur poisseuse rendait les marches pénibles. Mais elles s’avéraient nécessaires pour dérouter l’armée régulière qui était certainement sur notre piste. J’interrogeai mes nouveaux compagnons pour savoir s’ils avaient déjà eu l’occasion de faire le coup de feu contre les soldats du pouvoir de Bogota. Ils me répondirent d’un haussement d’épaules et d’un geste vague. Mauricio, un des plus anciens de la troupe, m’expliqua que le problème n’était pas là. Il fallait se contenter de suivre l’enseignement du Libertador et, accessoirement, les ordres de Sanchez au lieu de poser des questions oiseuses.

Après six mois de cette aventure, une grande nouvelle bouleversa notre communauté. L’état-major du Libertador nous confia la garde d’une prisonnière. Elle avait été enlevée aux siens par les troupes d’élite du Chef Suprême, qui, elles,  prenaient de vrais risques dans une vraie guerre. J’appris qu’elle se nommait Dolorès, mais nous reçûmes l’ordre de l’appeler simplement « la femme ». Sanchez insista sur le fait que nous ne gérions pas un club de vacances et qu’il fallait traiter avec un minimum de sévérité une représentante de la bourgeoisie de la capitale. Il ajouta que si nous pouvions y mettre un petit peu de dédain, ce ne serait pas plus mal, tout en faisant attention quand même à la maintenir en vie. Elle servirait sûrement de monnaie d’échange, bien que personne ne sût contre quoi.

« La femme » fut mise directement sous ma garde. Les autres, selon Sanchez, avaient des choses plus sérieuses à faire. Comme d’organiser des gardes autour de notre camp pour le cas où l’armée régulière nous trouverait. Mauricio, qui suivait Sanchez depuis quinze ans, prit le risque d’ajouter une remarque à mi-voix selon laquelle il aurait fallu que les militaires se décident à nous chercher pour avoir une chance de nous trouver. J’eus l’impression que Sanchez fit semblant de ne pas entendre.

Au début, fort de mon vieux Mauser tout rouillé, accroché à mon ceinturon, je m’efforçais d’être sévère avec Dolorès. Je faisais mon possible pour adopter un ton sans réplique lorsque je lui donnais des ordres : « assieds-toi là », « dors-là », « debout !! ».

Le visage de Dolorès était d’une pâleur étrange inconnue parmi les nombreuses ethnies de nos montagnes. Il était encadré de cheveux raides, blonds, presque blancs. Très amaigrie, elle nageait littéralement dans un treillis militaire qui serait sa seule tenue durant sa captivité. En dépit de la faim et de la chaleur, elle conservait néanmoins un regard et une attitude fière qui me troublaient un peu. Les premiers jours, elle ne voulut rien manger. Compte tenu de mes progrès en cuisine, je fus contrarié et même un peu vexé, je l’interrogeai durement :

- C’est pas bon ???

Au fil du temps, elle finit par accepter le bol de soupe au tapioca que je lui tendais soir et matin. Sanchez venait la voir parfois, sans la regarder : il s’assurait simplement que je lui avais bien passé les fers à un pied et que la chaîne était solidement liée à un arbre ou un pieu solide.

Cette « femme » commençait à me fasciner. Conformément aux ordres j’affichais un certain dédain à son égard, mais elle réussissait à me dominer nettement dans le registre du mépris. Quand la lueur d’acier de son regard me fixait, j’étais obligé de détourner le mien. Ce fut elle qui engagea la conversation la première.

Elle me dit qu’elle pariait qu’un être aussi fruste que moi n’avait jamais mis les pieds à l’école. Je ne savais pas ce que voulait dire fruste et ne pouvait effectivement pas être allé à l’école dans la mesure où j’ignorais également ce que ce mot signifiait. J’interrogeais Mauricio : la rumeur indiquait qu’il savait lire ou qu’il avait su, on ne savait plus très bien. C’est ainsi que je sus que certains enfants d’enfants dans le monde se rendaient tous les jours à l’école pour apprendre à lire et à compter. Je fis part de ma découverte à Dolorès :

-    On progresse, répondit-elle d’un air maussade

Le jour suivant, Dolorès demanda à voir Sanchez. Au nom des droits de l’homme et de je ne sais plus quelle convention internationale, elle exigea d’écrire à sa famille. C’est ainsi qu’elle obtint un crayon et un bloc de papier. Pendant les haltes je l’observais, assise sur le sol, un fer au pied. Son front soucieux et son air appliqué se penchaient sur son écritoire posée à même ses genoux.

Un jour, elle me proposa d’apprendre à écrire. J’avais l’impression qu’elle voulait surtout s’occuper mais j’acceptais car je n’avais jamais imaginé qu’on puisse communiquer ainsi. Les pages qu’elle griffonnait à longueur de journée me captivaient. Ma formation se déroula à l’abri des regards de la troupe : je pressentais que Sanchez n’apprécierait pas vraiment une relation trop proche avec « la femme ». Je progressais rapidement. Dolorès me félicitaient rarement : j’avais l’impression que mon sort ne l’intéressait pas, seul comptait ce moyen qu’elle avait trouvé de tromper la longueur du temps. Et puis Sanchez nous surprit un soir.

J’échappai par miracle à une séance de fouet, mais j’eus droit à une longue séance de redressement idéologique. Selon Sanchez, je n’avais rien compris : la libération du peuple ne pouvait se réaliser qu’avec ses seules forces. Apprendre à lire et à écrire constituait déjà, en soi, un acte d’allégeance à la bourgeoisie dominatrice : c’était un acte contre-révolutionnaire. Sanchez, par mesure de mansuétude et compte tenu de mon jeune âge qui expliquait selon lui mon égarement, me renvoya immédiatement dans mon village natal en ayant la bonté de ne pas m’exécuter comme il l’aurait fait pour n’importe quel traître à la cause populaire.

Au village, la vie me parut avoir suivi son cours sans que personne n’ait été vraiment préoccupé de mon départ. Ma mère continuait à monologuer avec elle-même. Elle me regarda comme si je n’étais jamais parti. Mon père constata mon retour sans donner la moindre trace d’émotion. Il faut dire qu’il était difficile de détecter quoique ce soit sur un visage aussi marqué par l’âge et la peine. Il avait reconverti son exploitation et se consacrait désormais à la seule culture du cannabis infiniment plus lucrative que celle du café. Les agents du gouvernement, sensés nous contrôler, cultivaient, eux, le congé maladie.

Bientôt, je m’ouvris au chef de village d’une idée qui me taraudait depuis mon retour. Il ne comprit pas tout de suite ce que je lui demandai. Mais mon équipée d’un an avec les révolutionnaires l’impressionnait : il me donna l’autorisation nécessaire. C’est ainsi qu’à l’orée du village, je m’installai dans une petite clairière pour apprendre les lettres et les mots aux enfants avec l’arrière pensée qu’un jour, l’un d’entre eux partira du village, mieux armé que moi.

Aujourd’hui, Morientes est venu à mon école. Devant le succès de mon enseignement, il pense qu’en tant que chef de village, il doit être instruit, lui aussi. Même s’il ne sait toujours pas pourquoi c’est lui le chef.

Laisser un commentaire