Gersende et Florent

 Je suis Florent, le fantôme de l’Etang Noir. En l’an de grâce 1327, je tombais amoureux de Gersende de Bois-Charmant lors d’un de ses déplacements avec son père sur les terres où il régnait à cette époque. Mais alors ce qui s’appelle éperdument amoureux ! Tandis que le convoi, entouré par des hommes d’armes, traversait le champ de blé où je travaillais avec mon père, mon regard a croisé le sien. La règle exigeait que les serfs baissent respectueusement la tête lorsque le seigneur et sa famille cheminaient sur leur route. Mais nos yeux, comme attirés par un magnétisme divin, se sont immédiatement trouvés. Le baron du Bois-Charmant ne l’était pas du tout. Il a très mal pris cette impudence et je fus fortement bastonné sur le champ par ses valets pour avoir osé dévisager sa fille.

Je savais que, fils de serfs, je n’étais destiné qu’à devenir serf moi-même avant de donner naissance éventuellement d’autres serfs. Devant ce que l’on appelle aujourd’hui un avenir professionnel bouché, je n’avais rien à perdre. Je réussis à m’introduire au château, en me faisant engager comme serviteur pour les jours de festin que le baron aimait à organiser en ces temps incertains où la ripaille, la paresse et la guerre tenaient lieu de distractions préférées pour la haute noblesse de nos campagnes.

L’opération s’avérait hardie et périlleuse, mais je parvins à passer de doux instants avec Gersende pendant plusieurs mois. Puis, il arriva ce qui devait survenir. Un soir d’automne, je fus surpris dans la chambre de la belle. Le baron tonna, me traita de vaurien, de malfrat et finalement de racaille. Chassé du château à coups de pied dans l’arrière-train, je ne dus la vie sauve qu’à l’intervention vibrante de Gersende qui dut promettre, genoux à terre, de ne plus chercher à me revoir si on me laissait retourner en paix dans la chaumière où s’entassaient mes frères et sœurs. Je tentais de négocier une droit de courte visite en fin de semaine, mais je dus décamper devant la levée de hallebardes que mes remarques impertinentes suscitèrent dans les rangs de la garde personnelle de mon ex-futur beau-père.

En paix, je ne le fus pas vraiment. Je tournais toutes ces journées autour du château en échafaudant quelques stratagèmes pour franchir de nouveaux ses remparts. Les hommes d’armes étaient prévenus et toutes mes ruses furent piteusement déjouées.

L’amertume, le chagrin ruinaient mes jours et mes nuits. Un soir d’hiver de cette même année, atteint au plus profond de moi-même par le désespoir insurmontable d’un amour impossible, je décidais de m’enfoncer dans les eaux boueuses de l’Etang Noir pour en finir avec cette existence ingrate et injuste. L’Etang Noir était dénommé ainsi parce que ses rives étaient entourées de bois sinistres où, selon les rumeurs, rodaient moult sorcières, esprits enchanteurs, magiciens suspects de commerces diaboliques et accessoirement quelques bandits de grand chemin.

Je pensais donc être parfaitement tranquille pour mettre fin à mes jours. Tout se passait bien, si j’ose dire. Sauf que je n’avais prévu qu’au moment précis où je disparaissais dans les eaux saumâtres, la sorcière Maléfix avait entrepris sa promenade du soir sur les berges de l’étang. La sorcière Maléfix était très courtisée par les nobles de la contrée pour son habileté, contre une bourse d’or bien remplie, à jeter des sorts sur l’ennemi d’un jour ou organiser le malheur d’une famille rivale. Pour le mien, elle se trouvait à ce moment dans une période un peu calme, n’ayant pas de mission en cours.

Afin de ne pas perdre la main, elle s’empara frauduleusement de mon âme, la toisa longuement en se demandant ce qu’elle pourrait bien lui faire comme mal, et puis la condamna à hanter les bords de l’étang pour l’éternité, ce qui ne manquerait pas d’ajouter un élément sordide à un endroit déjà si mal fréquenté. Dans un ricanement sinistre, elle rejoignit sa tanière, laissant là mon âme en peine pour des siècles et des siècles.

Le problème, c’est que je hante très mal. Je tentais bien au début de hurler « Hou !hou !» devant quelques promeneurs égarés. Mais je sentais que mes cris manquaient de conviction. Les badauds que j’espérais effrayer se retournaient et cherchaient à apercevoir dans le feuillage touffu des chênes, cette vieille chouette perdue qui éprouvait le besoin de hululer en plein midi.

Pendant plusieurs centaines d’années, ma carrière de fantôme stagnait. La civilisation gagnait peu à peu les alentours de l’Etang Noir. Quelques jolis lotissements virent bientôt le jour à  proximité. La plupart des promeneurs étaient maintenant des gens charmants, très bien habillés. Souvent en famille, la maman poussant le landau du bébé, le fils aîné essayant maladroitement de rouler  en tricycle sur le chemin caillouteux et le  père de famille, la pipe au bec et les mains dans les poches, admirant le paysage en se demandant pourquoi ce lieu portait un nom aussi funeste.

J’essayais toujours de faire « Hou !hou ! » ou alors des bruits suspects pour flanquer la frousse aux uns et aux autres, mais sans beaucoup de réussite. Le père de famille finissait toujours par trouver que c’était merveilleux d’écouter la nature vivre ainsi et que ses enfants avaient bien de la chance d’habiter un endroit aussi idyllique, alors que lui, avait été élevé avec le béton d’une cité pour tout horizon.

Voici que la semaine dernière, je rencontrais par le plus grand des hasards un fantôme qui habitait un étang voisin. Ce dernier avait été asséché par les hommes qui y construisaient présentement le passage d’une nouvelle autoroute, si bien que Fernand, c’était le nom de mon nouveau collègue, se trouvait sans emploi.

Fernand m’apprenait rapidement qu’un collectif de fantômes s’était constitué dernièrement grâce à Internet. Le but était de mettre en relation les âmes enchaînées à un lieu par une destinée malheureuse ou une sorcière mal intentionnée. Aussitôt, je me transmutais au siège de l’association où je pus rencontrer quelques entités vaporeuses qui vivaient le même cauchemar que mois, parfois depuis plusieurs millénaires.

Je demandai à être reçu par Armand, l’organisateur. Armand avait beaucoup bourlingué, des manoirs d’Ecosse aux sentiers perdus d’Amazonie, il avait beaucoup hanté avec quelques succès retentissants. La renommée rapporte même qu’il aurait réussi à peupler de sa substance abstraite la Maison-Blanche et l’Elysée pour chatouiller les orteils et l’esprit de leurs occupants pendant quelques nuits dont il aimait à raconter les glorieuses péripéties.

Armand était un homme, enfin je veux dire, une entité rassurante. Je lui contais ma malheureuse histoire. Il me répondit d’un air bizarre que mon cas lui en rappelait un autre et que j’aurais le plus grand intérêt à me transmuter, un soir prochain, dans ce qui restait du château de la famille du Bois-Charmant, j’y trouverai sûrement quelques réponses à mes questions. Je voulus l’interroger plus avant : pourquoi autant de mystères ? Je me souvins à temps qu’entre fantômes, la moindre des choses était justement d’entretenir des mystères sinon où allait-on, je vous le demande un peu….

A la tombée d’une nuit d’été, je m’avançais donc vers le château du Bois-Charmant que je n’avais pas revu depuis plusieurs siècles. La désolation m’envahit un instant : il restait peu de choses du colossal édifice qui avait été l’objet de mes souffrances, il y a si longtemps. Seul le donjon se dressait encore rougeoyant et fier face au soleil couchant.

Et puis comme autrefois, un instant magique eut lieu. Mon regard fut irrésistiblement attiré au sommet de la tour : dans une ample aube blanche, les cheveux au vent, translucide et diaphane, Gersende m’attendait avec un sourire d’éternité aux lèvres.

Depuis lors, les nuits du donjon de Bois-Charmant résonnent parfois du chant du luth et de la guimbarde alors que Gersende et moi-même animons, à jamais, la grande salle des festins et des danses dans un joyeux rondeau d’amour.

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