Archive pour le 23 mars, 2009

Gersende et Florent

23 mars, 2009

 Je suis Florent, le fantôme de l’Etang Noir. En l’an de grâce 1327, je tombais amoureux de Gersende de Bois-Charmant lors d’un de ses déplacements avec son père sur les terres où il régnait à cette époque. Mais alors ce qui s’appelle éperdument amoureux ! Tandis que le convoi, entouré par des hommes d’armes, traversait le champ de blé où je travaillais avec mon père, mon regard a croisé le sien. La règle exigeait que les serfs baissent respectueusement la tête lorsque le seigneur et sa famille cheminaient sur leur route. Mais nos yeux, comme attirés par un magnétisme divin, se sont immédiatement trouvés. Le baron du Bois-Charmant ne l’était pas du tout. Il a très mal pris cette impudence et je fus fortement bastonné sur le champ par ses valets pour avoir osé dévisager sa fille.

Je savais que, fils de serfs, je n’étais destiné qu’à devenir serf moi-même avant de donner naissance éventuellement d’autres serfs. Devant ce que l’on appelle aujourd’hui un avenir professionnel bouché, je n’avais rien à perdre. Je réussis à m’introduire au château, en me faisant engager comme serviteur pour les jours de festin que le baron aimait à organiser en ces temps incertains où la ripaille, la paresse et la guerre tenaient lieu de distractions préférées pour la haute noblesse de nos campagnes.

L’opération s’avérait hardie et périlleuse, mais je parvins à passer de doux instants avec Gersende pendant plusieurs mois. Puis, il arriva ce qui devait survenir. Un soir d’automne, je fus surpris dans la chambre de la belle. Le baron tonna, me traita de vaurien, de malfrat et finalement de racaille. Chassé du château à coups de pied dans l’arrière-train, je ne dus la vie sauve qu’à l’intervention vibrante de Gersende qui dut promettre, genoux à terre, de ne plus chercher à me revoir si on me laissait retourner en paix dans la chaumière où s’entassaient mes frères et sœurs. Je tentais de négocier une droit de courte visite en fin de semaine, mais je dus décamper devant la levée de hallebardes que mes remarques impertinentes suscitèrent dans les rangs de la garde personnelle de mon ex-futur beau-père.

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