Histoire machiste

Elle est endormie, nue et alanguie dans mon lit. Je ne peux m’empêcher de faire une comparaison classique : ses paupières délicates sont closes sur son regard comme des ailes de papillon avant l’envol. Bon, c’est vrai, je lui ai encore dit « qu’elle était la femme de ma vie ». Depuis, le début de mon existence, ça doit être la quinzième fois que j’éprouve le besoin d’une déclaration aussi enflammée, ou peut-être la seizième. Je ne sais jamais s’il faut comptabiliser ma rencontre avec Sylvette. Avec elle, je n’ai jamais pu finir mes phrases.

Je devrais faire plus attention. Si elle me prend au mot, ça risque de durer plusieurs années. Mon pote Bertrand s’est fait prendre au piège : il est marié depuis huit ans ! Il faudrait que je trouve quelque chose de plus original, mais il y a des moments où l’imagination me fait défaut. Je ne peux quand même pas déclarer qu’elle est la femme de mes prochaines vingt-quatre heures. Je ne pourrais pas non plus lui avouer, dans un souffle enamouré, qu’elle est l’une des femmes de ma vie. Je n’ai jamais supporté le cynisme de certains de mes congénères.

Si ça ne tenait qu’à moi, je lui aurais dit la vérité : elle est la quinzième ou la seizième selon que l’on valide le cas de Sylvette ou non. Mais elle aurait probablement quitté la table furieuse en clamant qu’elle se fichait un peu du cas de Sylvette, j’aurais gâché 200 euros de restau et ma soirée. C’est toujours pareil : plus vous êtes proche de la vérité, plus vous prenez des risques. L’éloge du mensonge, je crois que quelqu’un l’a écrit, il faudrait que je le relise.

Dans ce système, il y a une injustice. Comme il revient à l’homme depuis des millénaires de faire les premiers pas – on se demande bien pourquoi – c’est lui qui doit d’abord se hasarder à dire sa flamme et ensuite à mentir effrontément. Les femmes qui réclament la parité des sexes devraient être obligées de proclamer le premier soir « tu es l’homme de ma vie », tout en comptabilisant mentalement le nombre de fois où elles ont prononcé la même phrase avec un léger sentiment de culpabilité. Elles comprendraient mieux à quel point nous sommes torturés dans ces moments-là. Ce serait beaucoup plus juste.

Elle va se réveiller. Lorsque la première nuit se passe chez moi, le problème c’est qu’il faut que je prépare le petit déjeuner. Après avoir concédé la veille qu’elle était le phare de ma future existence, je ne peux décemment lui montrer le chemin de la cuisine. J’espère qu’il reste du café, j’aurais du vérifier. Je crains qu’elle ne petit-déjeune pas le matin comme certaines, parce que moi, j’ai une faim de loup.

Je me fais peut-être du souci pour rien. Ce n’est sans doute pas la première fois qu’un homme lui raconte qu’elle est la femme de son existence. A mon avis, elle n’a pas du faire attention. Il y a une règle implicite du jeu : le premier soir, on peut dire à peu près n’importe quoi, ça ne compte pas. Il faudra simplement que je prenne garde à ne pas recommencer.

Le pire, c’est qu’au moment où je dis « tu es la femme de ma vie », c’est que je le pense. Décidemment, je m’enflamme pour un oui ou un non. Un vrai gamin !

Il n’empêche qu’hier soir, je l’ai bien sorti «la femme de ma vie ». C’est venu au moment du dessert, nous avions pris le même nougat glacé. Je crois qu’il était nappé de coulis de framboise mais je ne suis plus sûr. En lui prenant doucement la main, je lui ai dit qu’elle serait l’unique lumière de mes jours. Pour un peu, je me serais cru sincère. La preuve c’est qu’à ce moment précis, je n’ai même pas pensé au match de Ligue 1 que j’étais en train de manquer à la télé !

Si je remonte un peu dans le temps, je ne crois pas que j’ai été souvent aussi inspiré. La douzième fois, avec Maria, j’étais enrhumé, ça a donné « ba fabbe de ba vie ». Elle n’a pas tout de suite compris d’autant plus qu’elle était plus à l’aise en portugais qu’en français.

La neuvième fois, j’avais invité Louise chez moi. Je n’aimais pas vraiment son prénom, mais j’étais hypnotisé par son regard sombre et sa longue chevelure soyeuse. J’ai donc des excuses à faire valoir. Lorsque je lui ai indiqué qu’elle allait être l’unique préoccupation du reste de mes jours, elle m’a répondu de garder mon baratin pour moi. Elle avait raison Louise, mais si on y va par là, on ne peut plus rien dire ou alors il faut refonder les règles du premier soir.

La toute première occasion pendant laquelle, j’ai énoncé les mots fatidiques, c’était avec Bernadette sur la plage de La Baule. Elle avait des lunettes et un bandeau à fleurs dans les cheveux. Moi, j’avais quinze ans. Je la connaissais depuis nos premiers rendez-vous au Club Mickey quand elle suçait encore son pouce. Encore plusieurs excuses valables. Elle a vaguement ri. Probablement qu’elle n’y a pas cru. Mais nous avons passé de bonnes vacances quand même.

Je devrais peut-être travailler sur une autre formule. Par exemple : « Je n’ai jamais rencontré une femme comme toi ». C’est encore pire, la phrase peut-être interprétée négativement et de toutes façons, elle implique que l’on a un passé « chargé ». « Voilà des jours que je ne pense plus qu’à toi » sonne bien. Un peu emphatique peut-être ! Il faudrait la moderniser un peu ! Je ne me sens pas de dire, le bec enfariné, « Je te kiffe grave ». J’aurais vraiment l’air de céder à la mode banlieue. Ce n’est pas mon genre.

Avec son regard bleu ciel et sa mine de jeune fille en fleur, elle est charmante. Mais enfin, je ne me vois pas passer le restant de mes jours à la contempler. Elle va sûrement me demander un autre rendez-vous, je ne pourrai pas refuser. C’est toujours la deuxième rencontre la plus difficile ! Il faudra que j’aie un discours un peu plus sobre. Et puis de toute façon, avec la vie que je mène, toujours entre deux avions, je ne peux pas n’avoir qu’une femme dans mon existence. Ça me fait penser que j’ai donné un rendez-vous à Flora lors de mon prochain voyage à Rome. Je vais peut-être me décommander.

Je me lève doucement. Première station : la cuisine. Victoire ! J’ai  racheté du café avant-hier au Monoprix. Je vais organiser un petit déj’ somptueux. Je ne sais pas pourquoi mais je descends chez Georges le fleuriste, qui ne m’a jamais vu de si bon matin, pour lui acheter une rose, puis chez le boulanger, Alfred, pour lui demander les croissants au beurre des grands jours. Je résiste à la tentation de prendre l’Equipe au kiosque pour ne pas succomber à celle de lire le journal au lit!

Me voilà avec mon plateau sur les bras, je vais la réveiller délicatement. La fameuse phrase me revient aux lèvres.

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