Le grand jeu

Quand j’ai accepté la proposition de Max, je savais très bien ce qui allait arriver. Il m’avait demandé, un mardi, de l’accompagner deux jours sur la Côte pour régler une affaire difficile avec un client de Marseille.

J’ai deux excuses pour avoir accepté. La première est purement alimentaire. Voilà six mois que je suis son assistante après m’être donné un mal fou à décrocher ce job. Quand ce groupe de communication m’a enfin engagée, j’ai poussé un ouf de soulagement. Je sortais de 15 mois de chômage Je ne me sentais pas en situation de refuser cette mission. Ma seconde excuse, c’est qu’après 5 ans de célibat, j’avais presque envie qu’il m’arrive enfin quelque chose.

Depuis que nous travaillons ensemble, je sais que je lui plais. Son attention pour moi reste correcte. Mais, il faut voir cet éclair dans les yeux lorsqu’il me donne ses instructions ou sa façon de s’épancher sur ses problèmes professionnels lorsque nous sommes seuls. Le message est alors clair : voyez donc la confiance qui nous unit, je vous dis tout…. C’est vrai qu’à 45 ans, je me donne un mal fou pour rester à peu près attirante. Je me force à aller deux fois par semaine à la salle de gym. Heureusement qu’il y a les copines pour m’entraîner. Tiens, d’ailleurs elle rigoleraient bien les copines si elles me voyaient en ce moment.

Il est 20 heures en cette fin du mois de juin. Max et moi, nous nous retrouvons en tête à tête au restaurant de l’hôtel où il a fait réserver deux chambres. Max n’est pas un être indélicat, tout de même.

L’endroit se révèle charmant et charmeur. Je soupçonne Max de le connaître depuis longtemps. Nous sommes installés sur une terrasse en gravillons blancs. Quelques clients l’occupent déjà, peu nombreux. La saison débute à peine. Au loin, le clou de la soirée : la mer et la lumière orangée qui s’éteint lentement en se confondant avec l’horizon. Nous avons vécu une journée ensoleillée, superbe, douce. Normalement, je devrais déjà être séduite, je suis un peu en retard.

Sur le guéridon, nappé de blanc, les deux inévitables petites bougies font danser des lueurs devant nous. Max a déjà commencé à parler de lui. L’homme en impose. A  quarante ans, sa carrure est sportive, son sourire carnassier, et ses yeux clairs font des envieuses dans l’entreprise. Son costume bleu ciel, léger, de bonne coupe et sa chemise blanche ouverte lui donne une allure générale décontractée, mais sérieuse. Les conversations de cafétéria m’ont déjà largement renseigné à son sujet. Il parle haut et clair. D’ailleurs, nos voisins de table profitent largement de sa conversation.

Nous avons déjà franchi l’étape où il a déclaré benoîtement que ce voyage d’affaires était une excellente occasion pour faire un peu mieux connaissance. Max me fait part maintenant de ses goûts artistiques. C’est un amateur de grande musique. Il connaît Saint-Saëns par cœur, Richard Wagner aussi. Je suis un peu embêtée. Moi, ce qui me plait, c’est plutôt Johnny Hallyday. Johnny lorsqu’il interprète, a capella, « l’hymne à l’amour ». Je l’explique à Max. qui a un court moment d’hésitation. Puis, il choisit de rire. D’un rire un peu fêlé :

-« Mais c’est très bien aussi, Johnny… »

Et puis, il glisse sur autre chose, le domaine artistique étant visiblement peu fréquenté par son interlocutrice.

Nous revenons  aux questions professionnelles. Là au moins, je devrais apprécier puisque je suis dans la même sphère que lui, huit heures par jour. Max tient à me faire savoir qu’il adore son métier. C’est un passionné du boulot : il m’expose ses nombreuses idées pour développer son activité. La direction générale n’a pas encore compris qu’elle avait à faire à un génie, mais il se bat. J’ai depuis longtemps remarqué qu’il importait à un homme de se battre. On ne sait pas toujours contre quoi et pourquoi, mais les hommes sont persuadés qu’ils doivent être des « battants » ou se faire passer pour tels. Soit, Max est un « battant ».

Ce genre de sujet ne me galvanise pas davantage que l’œuvre de Saint-Saëns. Mais il ne s’en aperçoit pas. Mon esprit et mon regard divaguent un peu. Par dessus son épaule, je remarque un homme qui s’est installé à une table proche.

Les tempes sont argentées, les traits sont las et fatigués, mais le regard est vif. Il a levé les yeux vers nous, juste un instant. Mais j’ai l’impression que ce seul regard lui a suffit pour comprendre parfaitement la situation. Mes yeux croisent de nouveaux les siens : il a l’air à la fois amusé et désolé pour moi. Si je devais faire un pronostic, je dirais que c’est un prof de lettres à la retraite. D’ailleurs, un bouquin dépasse de sa poche et puis, surtout, il vient d’allumer une pipe. L’homme se décontracte en allongeant les jambes, son tabac rougeoie un instant dans la pénombre, il se passe la main sur le visage et son regard fixe l’horizon marin. Les petites rides qu’il a aux coins des yeux se plissent légèrement.

-« Et vous, votre job vous plait ? »

Max me tire de mes pensées erratiques. Je me démène mentalement pour trouver une réponse convenable. Je m’exclame avec conviction que « oui, bien sûr ». Je rajoute, pour ne pas avoir l’air trop godiche, que le travail qu’il me confie, est varié, intéressant et bien entendu très prenant.

-« On n’a pas le temps de s’ennuyer …»

En général, c’est la remarque préférée de votre employeur. Le fait d’avoir beaucoup de travail à la limite du supportable est une valeur bien portée dans nos entreprises.

Max est ravi de ma réponse. Nous allons nous intéresser à ses ambitions professionnelles. Pour le moment, il est chef de projet senior, mais il n’a pas, bien entendu, l’ambition d’en rester là. Il vise ni plus ni moins la place de chef d’agence et pour cela, il est bien déterminé « à se battre ». J’ai même droit au montant du salaire qu’il envisage pour sa prochaine promotion. J’avise de nouveau mon professeur de français. L’évocation des talents de Max par lui-même le met en joie : il dissimule un rire naissant en plongeant derrière le menu du jour.

Max me fait savoir qu’il considère qu’avec ma conscience professionnelle et mon talent, je vais progresser aussi dans l’entreprise. Pas aussi vite que lui, mais enfin tout de même. Puis, nous passons au plat de résistance, mais aussi à un autre aspect de sa personnalité. Max est un grand sportif. En dépit de son agenda de ministre, il trouve le temps de faire du squash et du golf. Et puis un peu de musculation, rajoute-t-il au cas où j’aurais envie de me laisser impressionnée par sa puissante carrure.

L’homme de la table d’à coté vient de demander une carafe d’eau à la serveuse. Sa voix est chaude et chaleureuse. Son ton posé, c’est celui des hommes qui ne donnent jamais d’ordre, parce qu’ils sont tellement sûrs d’être entendus et compris au premier mot.

La conversation avec Max connaît un blanc, il faut que je dise quelque chose. Je raconte à Max ma séance hebdomadaire de gym avec les copines. Il sourit avec une feinte complicité :

-« Mais c’est très bien ça…. »

Le dessert arrive, rapidement suivi par le café. La nuit a envahi la terrasse. Les lueurs des bougies s’estompent. L’homme d’à côté a repris sa bouffarde pour achever son repas. Il n’a rien manqué de notre brillante conversation. Max m’a pris la main pour m’expliquer qu’il trouve le temps de s’engager dans une association humanitaire, parce que la misère dans le monde, il ne supporte pas….

Le lendemain, je me lève tôt et sors de la chambre de Max pour aller faire un tour. Je me suis laissée faire. D’abord parce qu’on était là pour ça et que j’y suis venu de mon plein gré et puis ensuite, parce que j’avais envie d’un moment agréable. Je ne me fais aucune illusion : je ne suis pas la première, ni la dernière qu’il conduira dans cette hôtel. Pour ne pas arranger mon cas, je suis complètement amorale.

Dehors, l’air est vif. Bien sûr, la plage de galets m’attire. Au loin, un homme en pull marin, le pantalon retroussé et les pieds dans l’eau a l’air de chercher quelque chose. Je ne savais pas qu’on pouvait cueillir des coquillages par ici. D’ailleurs en matière de biologie marine, je ne sais pas grand-chose. Des mouettes s’enfuient dans le ciel en criant.

Les deux mains dans les poches de mon imper, je me dirige vers un banc. Pour la bonne raison que j’ai aperçu sa silhouette comme je l’avais espéré. Mon prof de français est là. Il est engoncé dans un chandail sans couleur et s’est entouré d’un vaste foulard vert pour lutter contre la fraîcheur matinale. Il  tire sur sa première pipe du matin. Je m’assieds à l’autre extrémité du banc face au monde marin. Le silence s’installe rythmé par le bruit du ressac.

Il me demande si la fumée me gêne. Non,  rien ne me gêne ce matin. Il se tourne vers moi. Il a le bon goût de ne pas me demander si j’ai bien dormi. Ses yeux sont gris plutôt que bleus comme je le pensais hier soir. Le vent et les embruns nous fouettent le visage. Rien ne se dit. Tout se dit.

                                    

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