Un jugement exemplaire

 Ce soir, le bureau exécutif s’est réuni pour examiner une affaire grave. Une ambiance tendue s’est installée dans la salle du Tribunal. Julius vient de lire l’énoncé des faits. De les marmonner plutôt, car son faciès est animé d’un mouvement qui rappelle celui d’un lapin. Ses incisives s’agitent à toute allure dans une fébrilité incessante qui confère à l’homme une attitude anxieuse et même angoissée. Ce mouvement se transmet naturellement à ses bajoues qui tremblotent chaque fois qu’il prend la parole. Parfois, on a l’impression que ses oreilles fortement décollées de son visage se dressent comme s’il prêtait attention à un bruit suspect. Le tressaillement de sa bouche se calme alors un instant avant de reprendre de plus belle dès que le bruissement inconnu a été identifié par Julius.

Les trois autres personnes qui l’entourent connaissent parfaitement les tenants et les aboutissants du dossier qui a déjà fait le tour du village. Il y a là, Maria, la femme du bûcheron. Le visage de Maria est affecté d’un va-et-vient permanent entre sa joue droite et sa joue gauche. L’agitation des deux cotés de sa mâchoire est impeccablement réglée. La durée du flux et du reflux ne varie jamais. Maria a du caractère : c’est une forte femme que le bûcheron Maurice a ramené d’un stage professionnel effectué, il y a longtemps, au fin fond des Pyrénées. Son teint noiraud, issu de son ascendance espagnole et ses bras musclés imposent le respect dans les commerces et les chaumières. Personne n’oserait se moquer de Maria, une femme d’ordre, dure à la tâche. On dit qu’en aidant son mari dans la forêt, elle est capable de soulever des troncs d’arbres monstrueux. Ce soir, l’animation des joues de Maria est encore plus précise que d’habitude : elle se concentre sur le scandale qu’elle va devoir juger.

A ses cotés, Henri, le fils du notaire, prend des notes. Prendre des notes est pour lui une seconde nature, probablement congénitale. Son profil baissé sur un cahier d’écolier est lui aussi légèrement activé par un réflexe presque imperceptible. En l’observant attentivement, on finit par constater que sa mâchoire se contracte de temps à autre. Henri est un jeune homme bien éduqué : dans son milieu on ne se permettrait aucun mouvement corporel intempestif. Il a tracé deux colonnes sur une page blanche qu’il a ouverte devant lui : l’une recensera les arguments favorables, l’autre sera remplie par les éléments négatifs. C’est comme ça pour Henri : dans toutes les  situations de la vie, on rencontre le pour et le contre. Il suffit de disposer l’un et l’autre sur les plateaux d’une même balance pour  décider qui doit l’emporter. C’est simple et c’est justice. Parfois, Henri arrête d’écrire, porte discrètement la main à sa bouche, semble réfléchir un instant, puis il reprend son écriture de la même manière appliquée et régulière que précédemment. Quand on ne le connaît pas, cette interruption périodique peut surprendre de la part d’un personnage dont les gestes sont si minutieusement organisés.

A droite de Julius, Marcel le boucher de la commune a pris place, on pourrait même dire qu’il a pris une place importante. Marcel accuse 110 kilos sur la balance : il proclame fréquemment qu’il s’agit là de son poids de forme, celui qui lui permet de manipuler comme fétu de paille des carcasses entières de bœufs tout en chantant à tue-tête des airs d’opérettes dont il est grand amateur comme le savent tous ses clients. Mais le visage rougeaud et moustachu de Marcel est affecté d’une particularité dont personne ne se permettrait de se gausser en raison de la stature de son propriétaire. Tous ses traits partent vers la gauche ce qui est d’autant plus gênant que les opinions politiques de Marcel l’orientent du coté opposé. Sa tête, sans doute bloquée par des vertèbres cervicales ayant souffert des lourdes charges qu’il porte quotidiennement, se tourne toujours vers l’orient si bien qu’il doit tourner sur ses talons pour apercevoir l’occident. Sa bouche énorme et lippue est toujours animée d’un mouvement bruyant, ample, accentué et frénétique du coté gauche ce qui oblige la joue à se contracter à tout instant et l’œil à se fermer par intermittence comme s’il cligne de ce dernier  à l’adresse de son interlocuteur. Mais Marcel n’est pas un homme à se permettre des familiarités ou à s’acoquiner avec n’importe qui.

L’affaire qui réunit Maria et les trois hommes s’avère extrêmement importante et il ne s’agit pas de statuer à l’emporte-pièce. Julius a bien souligné qu’une mauvaise décision de leur part peut ouvrir un précédent lui-même générateur potentiel de graves répercussions. En un mot, leur jugement fera jurisprudence !

Henri qui vient de remplir soigneusement la colonne des remarques favorables fait valoir d’abord que la contrevenante a un passé irréprochable et qu’il y a donc lieu d’en tenir compte. Henri s’exprime agréablement de manière structurée et châtiée. Quand il parle, plus rien de sa physionomie ne s’agite. On perçoit le seul mouvement de ses lèvres. Cette impassibilité apparente impressionne ses interlocuteurs. Lorsqu’il cesse son discours, on voit de nouveau un minuscule mouvement du menton reprendre possession de son visage.

Marcel tousse, accentue son rictus traditionnel et prend la parole après Henri. Il n’a pas appris à parler comme ce dernier et souffre sans doute de son déficit culturel. Pour essayer de se mettre à la hauteur de l’orateur précédent, il commence en disant

-          Certes…

Dans les réunions auxquelles il participe, il procède toujours ainsi. Il a l’impression que ce simple mot suffit à faire distingué et lui ouvre la porte d’une conversation de haute tenue. Pour Marcel, dont la joue s’agite nerveusement sous le coup de l’émotion, l’accusée était parfaitement au courant des règles de leur collectivité et elle les a donc enfreintes en toute connaissance de cause.  Marcel plaide donc pour un jugement de la plus extrême sévérité. Il finit en affirmant qu’il a confiance dans la justice de son pays. Il a entendu maintes fois cette affirmation à la télé et il pense que sa solennité ajoutera du poids à son argumentaire.

Maria ne s’est pas encore exprimée. Elle s’agite sur sa chaise. On voit sa mâchoire s’activer furieusement dans tous les sens. Puis, se calmant soudain, avec un fort accent ibérique elle apporte son soutien à Marcel en estimant qu’il faut faire respecter l’ordre. Si l’on admet un écart de conduite, tout deviendra permis et l’on finira par être submergé par la pagaille. Maria, en méditerranéenne confirmée, parle en s’aidant des mains. Pour ponctuer ses phrases, ses poings énormes s’abattent lourdement sur la table faisant trembler le cahier d’Henri qui s’en trouve un instant déstabilisé.

Julius, qui aime à se donner l’air d’être un sage parmi les sages, a écouté patiemment les trois orateurs. Seul le mouvement précipité de ses incisives trouble son visage immobile. Ses yeux bleus comme le ciel d’été sont d’une fixité qui contraste curieusement avec le mouvement de ses lèvres. Celles-ci finissent par s’entrouvrir : il parle vite, faiblement, obligeant ainsi ses interlocuteurs à tendre attentivement l’oreille pour comprendre ce qu’il dit. En l’occurrence, il attire l’attention sur la nécessité d’exprimer un verdict serein et surtout pédagogique. Il aime bien ce dernier mot, aussi fait-il un effort sur lui-même pour le marteler.

Les avis de ses assesseurs étant très partagés, Julius pense qu’il doit faire preuve de pondération : il va prendre une décision mesurée. Dans les moments difficiles, les responsables doivent montrer leur sang-froid. Julius ne perd pas de vue que le renouvellement de son mandat à la présidence est proche et qu’il doit assurer sa prochaine réélection.

C’est ainsi que le lendemain même chaque membre de l’association des « Mâcheurs de chewing-gum » du village recevra un avis détaillant l’avertissement solennel que le bureau exécutif a adressé à Paulette, la postière de la commune qui a été surprise à mastiquer un caramel mou sur son lieu de travail. Julius a insisté dans ses attendus sur le caractère particulièrement déloyal d’une telle attitude alors même que chaque adhérent a prêté un serment solennel d’allégeance à la culture si particulière du bourg. Dans le cas d’une nouvelle affaire analogue, Julius se verrait contraint de prendre des sanctions beaucoup plus sévères. Julius, fier de son jugement calme et argumenté, se couche très tard et reprend paisiblement son mâchouillement qui ne le quitte jamais même lorsqu’il s’endort.

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