Au théâtre, ce soir

Ce soir, nous sommes installés dans le théâtre municipal d’une petite ville de Picardie. Endormi dans l’autocar de la tournée, je n’ai même pas noté le nom de la localité. La peinture tombe des murs, la salle est mal sonorisée, les projecteurs sont flageolants, les sièges grinçants devraient être remplacés. Et le public est absent ou presque. Cinquante personnes, ce sera tout pour la représentation du jour. Beaucoup de gamins, la sortie culturelle du collège fournira le prétexte du prochain cours de français. Certains baillent, d’autres se chamaillent.

Je n’aurais jamais du accepter cette tournée minable, mais c’était  le seul moyen de remonter la pente. Six mois sans jouer, la banque n’en pouvait plus d’attendre.

Paul Julia, mon agent, n’aurait pas patienté davantage, il ne s’est pas gêné pour me le faire savoir. J’ai refusé tout ce qu’il m’a proposé pendant des semaines. Après un second rôle remarqué dans un film de Téchiné, j’espérais beaucoup mieux. Il m’a appelé le soir de Noël pour me lancer un dernier ultimatum. En résumé, il m’offrait avec cette tournée une dernière chance avant de me laisser tomber. La conversation avait pourtant débuté de manière très professionnelle :

-Hernani, tu te rends compte ! Le rôle d’une vie !

Non, le rôle de ma vie, c’est autre chose. Je ne sais pas quoi, mais sûrement quelque chose de moins classique : Jean Gabin dans le « Baron de l’Ecluse », par exemple. Enfin un personnage qui ait de la classe, quoi !

Nous attaquons la scène II. Gisèle Bardon joue Doňa Sol dont je suis sensé être épris. Elle accuse ses cinquante cinq ans, elle n’a pas tout à fait le profil, mais enfin, on n’en est plus là : on a fait avec les moyens du bord. En plus, le plateau d’hier soir étant traversé de courants d’air polaires, sa voix est légèrement voilée. Il ne manquerait plus qu’elle soit prise d’une quinte de toux.

Sans aucun respect pour le grand Hugo, je n’ai aucune envie de faire trembler les scènes de province, vaguement déguisé en mousquetaire moyenâgeux. La rapière dont je suis affublé est trop longue, elle traîne sur le sol en émettant un bruit désagréable.

Je me souviens encore de cette soirée de Noël. Devant mes nouvelles réticences, Paul Julia en est venu aux arguments plus convaincants. Il savait que je vivais depuis plusieurs semaines avec Karen, et que les caprices de celle-ci auxquels j’étais incapable de résister m’avaient  couvert de dettes. Je devais de l’argent à tout mon entourage et notamment à Paul Julia. La démonstration s’avérait imparable : j’étais Hernani.

Doňa Sol touche mes vêtements :

-Jésus ! Votre manteau ruisselle ! Il pleut donc bien ? 

Avant d’apprendre ce rôle, je ne me doutais pas que le père Hugo, y avait inclus des considérations météorologiques. Je trouve la réplique assez drôle, d’autant plus qu’Hernani répond :

-Je ne sais. 

Le héros qui arrive de l’extérieur trempé jusqu’aux os, ne sait pas si il pleut. J’aimerais bien qu’on m’explique. Doňa Sol, très maternante, insiste :

-Vous devez avoir froid ! 

Une image subliminale me traverse l’esprit : ma mère m’accueillait ainsi au retour de l’école.

Avant de partir en tournée, je me suis disputé une nouvelle fois avec Karen. Je ne sais pas si je la retrouverai chez moi à mon retour, pelotonnée sur le divan comme à son habitude. Il vaudrait peut-être mieux qu’elle aille se faire pendre et prendre ailleurs. En attendant, je dois bosser pour effacer ses excès et mon inconscience.

Pourtant l’aventure avait commencé comme une idylle de roman. Descendu à Cannes avec l’équipe du film de Téchiné, je l’avais croisée dans un bar, en bord de mer. Nous avions passé une semaine inoubliable, d’ailleurs je ne peux l’oublier.

Pendant ce temps, Gisèle se démène et se fait pressante. :

-Chère âme, ne pensons plus au duc. 

Hernani y pense beaucoup au duc, au contraire.

-Quoi donc ! Vous prit-il pas l’autre jour un baiser ? 

Dans la salle les gamins de troisième se calment et se concentrent sur le sujet : un peu d’érotisme, à cet âge là, ça intéresse.

Karen était arrivée à Cannes à la recherche d’un engagement. Elle cultivait un look évanescent, le regard flou, les cheveux courts le plus souvent hirsutes et multicolores. Elle comptait aussi sur sa silhouette parfaite pour se faire remarquer. Je suis tombé amoureux fou et dans tous  les panneaux qu’une telle situation n’allait pas manquer de dresser sur mon chemin.

Arrive le moment le plus pénible de la pièce. Hernani serre Doňa Sol dans ses bras. Je fais de mon mieux. Gisèle Bardon cultive sa minceur, c’est un vrai sac d’os : il me faut beaucoup de conviction. Notre embrassade a l’air de beaucoup impressionner nos collégiens. Certains ont cessé de fourrager leur nez de leurs doigts crasseux : ils sont captivés par l’intensité amoureuse du moment.

Karen s’est vite rendue compte que je n’avais pas de relations suffisantes dans le métier pour assurer son avenir. Elle est devenue exigeante, extravagante et dépensière. En dépit de mon aversion pour les mondanités, j’ai du me précipiter dans toutes les soirées de la jet-set où elle entendait être vue et admirée. Elle ne supportait pas d’y arriver dans un autre attelage qu’une voiture de grand luxe. Les restaurants à la mode, les spectacles les mieux fréquentés, les stations de tourisme haut de gamme : je me débattais dans le rouge depuis trois mois déjà quand la haute stature de Hernani s’est dressée sur ma route.

Bon, voilà que Don Carlos, alias Benoît Van Den Bosche, jaillit du placard. La porte est malmenée tous les soirs, elle peine à rester sur ses gonds. Sous ses façons de vous entretenir des vicissitudes de la météo, Doňa Sol s’avère une joyeuse luronne. Dans un geste ample et d’un air outragé, je porte la main à mon épée de bois :

-Quel est cet homme ? 

Techniquement, il y a de quoi se poser la question. Voilà une heure que Gisèle Bardon fait la belle autour de son amant présumé, tout en ayant caché un concurrent au milieu de ses robes. Les collégiens picards commencent à apprendre la vie.

Benoît Van Den Bosche tente de s’imposer sur les planches depuis trente ans. Même au cinéma, personne n’en a voulu. Il joue mal, il surjoue, il déclame pompeusement, mais enfin il n’est pas cher et pour des classes provinciales de troisième technique, personne n’y a trouvé à redire. A soixante deux ans, il se présente comme le second prétendant de Doňa Sol, qui fera encore mieux dans les actes suivants. Bien entendu, la bagarre est inévitable, il tire son épée : la sienne sort d’une panoplie de Zorro que le metteur en scène a volée à son fils. Je me mets en garde comme je l’ai vu faire dans les films du Moyen-âge.

Je me revois soudain, six mois plus tôt, presque nu sur les plages blanches, roulant dans l’eau avec le corps chaud de Karen entre les bras. Et voilà qu’aujourd’hui, j’affronte dans un duel de pacotille, un vieil acteur belge, à la voix chevrotante, qui tente de tenir férocement une épée qui se plie en deux au moindre mouvement de bras. Doňa Sol qui, selon les vers hugoliens, devrait être épouvantée se détourne légèrement pour étouffer un rire naissant.

Soudain, un claquement sec plonge le théâtre dans le noir. Cris, brouhahas, agitation, hésitations. Seul Van Den Bosche, pris par l’action, continue à s’exprimer en vers. Je me heurte à Doňa Sol qui me demande ce qu’on fait. Je n’en ai bien entendu aucune idée. Van den Bosche attaque déjà  la fin de la scène, il faudrait l’arrêter, mais personne ne le localise.

Soudain, la lumière jaillit, les projecteurs s’allument. Nous sommes tous les trois hagards et penauds, Van Den Bosche, Doňa Sol, et moi-même face à la salle illuminée et….vide. Même la classe de troisième est partie en oubliant un gamin à la mine poupine eu troisième rang. Il s’est endormi… Le doigt dans le nez.

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