Diversité culturelle

Je suis Marjorie, une poule de la race des Bourbonnaise. Dans mon élevage, nous sommes d’ailleurs toutes de la même race et je crois que ça vaut mieux. Nous sommes une vingtaine de consoeurs, toutes des poules blanches d’un plumage élégant, légèrement herminé de noir.

Très bonnes pondeuses, nous tournons autour de 200 œufs par an. Nous pondons toute l’année, un peu moins en hiver certes, quand les jours raccourcissent, mais toute l’année quand même. Une des plus jeunes, Pimprenelle a même atteint 234 l’an dernier. Il faut dire qu’elle est atteinte d’une légère surcharge pondérale : elle  avoisine les 3 kilos, poids plus que respectable pour une poule du Bourbonnais.

Nous sommes gouvernée par un coq de la même race nommé Alfred. Il n’est plus très jeune Alfred avec ses 13 ans. De temps en temps, il oublie de se réveiller à l’aube pour chanter, il faut que nous le secouions un peu. Le temps qu’il ouvre l’œil, nous faisons semblant de dormir pour qu’il croie qu’il s’est réveillé tout seul. Mais malgré tout, nous l’aimons bien notre Alfred.

Nous sommes très bien installées. Le poulailler est grand, clair et confortable. Un mètre carré pour trois poules au moins : Alfred est très vigilant sur le respect des normes européennes. La pièce est divisé en trois : les perchoirs, les nids, les mangeoires. Nous avons en plus une véritable crèche : c’est une espèce de grande caisse en bois où nos poussins sont élevés en tribu.

En bonnes poules, nous passons des nuits tranquilles sur les perchoirs. Le mien est situé à coté de celui d’Alfred. Les nuits sont douces sauf quand il ronfle un peu.

Dès le matin, nous caquetons avec les copines. Puis nous allons prendre des nouvelles de nos poussins. Nous sortons prendre l’air après le petit déjeuner. L’enclos, bien pourvu en verdure, est grand et bien protégé. La crainte du renard circule de générations de poules en générations de poules. Lorsque nos poussins s’égarent la plupart d’entre nous s’écrient : « Gare au renard ! ». Et le récalcitrant, apeuré, rejoint aussitôt la petite troupe de ses frères et sœurs.

Nous sommes très respectueuses d’Alfred. Il suffit de le flatter un peu en admirant son plumage multicolore ou de lui dire : « Vous avez bonne mine, ce matin Alfred ! ». Il ne se sent plus et est alors ravi de prouver sa force et sa virilité en vous rapportant quelque vermisseau pour votre déjeuner. Il est un peu prétentieux comme tous les coqs, mais il a un bon fond.

Bref, tout allait pour le mieux dans le meilleur des poulaillers, jusqu’à ce que le fermier ait l’idée saugrenue, le mois dernier, d’introduire dans notre société une petite poule rousse nommée Clémentine. Notre surprise fut totale. Alfred fit remarquer qu’il n’avait même pas été consulté.

La nouvelle venue nous apprit fièrement qu’elle était de la race des Contres. Devant notre air ébahi, elle nous apprit que Contre est un village du Loir-et-Cher. Bien entendu, personne n’a osé demander ce qu’était le Loir-et-Cher. Alfred prit l’air de celui qui connaissait très bien le Loir-et-Cher.

Alfred prit néanmoins sur lui d’ordonner que l’on fisse une place sur les perchoirs et dans les nids à la nouvelle venue. Dans sa grande sagesse, il dit qu’il fallait savoir accepter la différence et qu’il entendait bien que l’on ne se conduise pas comme des bêtes sauvages. Je trouvais même très beau qu’un coq puisse exalter l’enrichissement des rencontres interculturelles entre poules venues d’horizons différents.

En dépit de cet accueil que nous espérions chaleureux, nous nous rendîmes très vite compte que Clémentine ne s’adaptait pas vraiment à notre communauté.

Nous la vîmes très rapidement caqueter, avec de grands airs mystérieux, avec les unes et les autres dans tous les coins de notre enclos pendant une bonne partie de la journée. Même Alfred s’étonna de son manège. Un matin, elle nous entreprit ma copine Cunégonde et moi-même. Elle nous expliqua longuement que dans le Loir-et-Cher, il y a longtemps qu’elles n’admettaient plus la domination des mâles et qu’il fallait lutter pour obtenir l’égalité entre les poules et les coqs. Nous étions encore trop serviles avec Alfred, il allait falloir changer tout ça rapidement.

Cunégonde et moi-même, nous nous regardâmes comme deux poules qui venaient de découvrir un couteau. Cunégonde expliqua qu’Alfred était un coq très sympa et que nous n’avions aucune raison de nous révolter contre une autorité qu’il n’exerçait d’ailleurs jamais.

La poule rousse haussa les ailes et nous traita d’aliénées. Elle ajouta qu’avec elle, ça n’allait pas se passer comme ça.

Elle nous réunit toutes l’après-midi même. Son discours fut enflammé : désormais, nous n’avions aucune révérence à faire devant Alfred, nous devions retrouver notre dignité de femme et ne plus accepter de domination masculine. D’ailleurs, il n’est écrit nulle part que nous ayons vraiment besoin de coq.

Alfred qui venait d’ouvrir un œil après sa sieste faillit se trouver mal. Devant tout le monde, il demanda carrément à la poule rousse qui allait, selon elle, chanter le matin le réveil de la basse-cour s’il n’ y avait plus de coq. La poule rousse ne se démontant pas répondit qu’elle pouvait chanter aussi bien qu’un coq. Alfred rétorqua qu’il aimerait bien voir ça.

Le lendemain matin, tout le monde se réveilla avant l’aube. Il était convenu que la poule rousse allait suppléer Alfred dans ses vocalises matinales. A l’heure dite, la poule rousse prit son élan et s’égosilla lamentablement. Alfred se détourna dédaigneusement :

-« Pff ! Consternant !… »

Les jours suivants, le ton monta. Alfred refusait de quitter son perchoir et ne chantait plus le matin. Nous nous refusions de rentrer au poulailler le soir en exigeant le retrait de la poule rousse. Les poussins, sentant l’ambiance se détérioré, piaillaient de plus en plus fort. Un soir le fermier entra en grondant qu’il n’avait jamais vu un bazar pareil. En voyant la poule rousse isolée, il comprit rapidement la sociologie de la situation.

Le lendemain, il nous débarrassa de l’intruse. Il nous fallut beaucoup de diplomatie pour faire revenir Alfred sur sa décision de ne plus chanter. Il nous disait que pendant ces journées de crise, il avait bien senti qu’on ne lui faisait plus confiance. Cunégonde et moi, nous avons du le prendre à part pour lui expliquer que nous avions besoin d’un guide dans un monde parfois cruel et inhumain. Alfred ne comprit pas sûrement pas tout, mais constata avec satisfaction que nous faisions grand cas de son interprétation matinale.

Le matin de Pâques, alors que les enfants étaient déjà à la recherche des œufs en chocolat, le chant du Coq s’éleva de nouveau dans la campagne endormie.

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