Conjugaison

Je bois mon café en me réveillant. Avec du lait. Ce n’est pas très digeste, mais j’aime ce mélange de saveurs. Ce sont celles de mon enfance. Je me délectais de la fine moustache que laissait la mousse onctueuse sur le bord des lèvres. Mais, parfois, le lait se figeait à la surface du liquide formant la fameuse « peau du lait ». Mon aversion pour cette matière visqueuse gâchait un peu mon plaisir. Lorsque le lait faisait sa « peau », je demandais à prendre du chocolat. Aujourd’hui, on a inventé le cappuccino. J’ai la sensation du café, la moustache de la mousse de lait et je peux saupoudrer le tout de chocolat : le plaisir total. L’inventeur du cappuccino devrait obtenir le Nobel ou le Lépine  du petit déjeuner.

Techniquement la difficulté est d’accompagner le breuvage agréablement. Pendant longtemps, j’ai mastiqué une tartine de pain au beurre. Les qualités gustatives du pain et du beurre sont, bien entendu, déterminantes pour la réussite de cette cérémonie. La difficulté principale réside dans l’application du beurre sur le pain. Je réussissais rarement une tartine lisse, onctueuse, entièrement couverte. La mie du pain des anciennes générations de boulangers était aussi savoureuse qu’indisciplinée, se délitant souvent en miettes sous l’action du couteau. De plus, les trous qui aéraient la tartine se montraient d’une grande fourberie. Il arrivait qu’on puisse les boucher d’une couche de beurre, mais que cet ouvrage d’art cède au moment du passage de la couche de confiture.

Lorsque j’estimais, d’un regard encore trouble de sommeil, que la tartine présentait un aspect consommable, je m’abstenais comme certains amateurs de la tremper. L’immersion de tartine dans le café au lait laisse des débris peu appétissants en surface du bol. De plus, le bruit de succion que le buveur est obligé d’émettre lorsque, courbé sur son bol pour ne pas être taché par le liquide, il porte sa tartine dégoulinante à la bouche, me répugnait particulièrement.

Tu bois ton café en courant. Tu tiens ton bol d’une main en te précipitant de la cuisine à la salle de bains, après être passée en coup de vent dans la chambre et avoir négocié le virage serré entre le salon et le couloir. Le liquide brunâtre s’agite dangereusement et s’échappe parfois sur le carrelage. Tu nettoieras ce soir, dis-tu, après un juron navré.

Je lève les yeux de mon journal, par moments, pour suivre ta course effrénée, mi-nue, un œil sur ta montre, le bol à hauteur du visage, répétant sans cesse que tu es en retard, ce matin. Comme tous les autres matins d’ailleurs. Parfois, le bol achève sa course sur le coin de la table où je termine mon cappuccino, tranquillement. Souvent, tu l’oublies sur le rebord de la baignoire sans y avoir touché. Je te crie de déjeuner avant de partir, au moment où tu te jettes sur la porte d’entrée après avoir happé ton imperméable au passage. Tu me réponds que tu boiras ton café au bureau, dans la seconde qui précède celle où la porte d’entrée, ouverte à la volée, se referme dans un fracas qui ne ménage jamais le sommeil des voisins.

Je bois alors ton café. J’aime boire ton café.

Il boit son café dans le bistrot du père André. Il occupe toujours le même guéridon, caché derrière le portemanteau. Il a cinquante ans, le visage ravagé par la misère, la bouche édentée par le manque de soins, la barbe foisonnante et malpropre, les yeux perdus dans les sourcils, le regard abaissé par le désespoir. Il reste toujours engoncé dans sa pelisse, élimée, rongée, rapiécée, déchirée tant il a froid. Même aux beaux jours, il pèle de froid.

André le patron ne lui demandera rien. Il posera sa tasse fumante devant lui comme chaque matin. Sans un mot. Parfois, André oublie également un croissant près de lui. Il gardera le visage indifférent, taciturne, honteux. Mais il sera sans doute reconnaissant. Il restera là une grande partie de la matinée, indifférent aux habitués. Lorsqu’un enfant passe en courant joyeusement, son regard le suit un instant, une lueur complice et triste s’éclaire dans ses yeux malades, puis il retombe dans son silence.

Lorsqu’il part, André le salue d’un mouvement de tête sans connaître son nom. Il sait qu’il reviendra demain, après avoir passé la journée près de la gare ou alors à dormir dans le jardin public.

Nous buvons notre café. En vacances, nous aimons cette terrasse de restaurant, en bord de mer. Vers 8 heures, elle est encore peu fréquentée. L’air marin est frais et vif, le soleil pointe, les mouettes criaillent, les vagues meurent bruyamment sur le sable. Tes yeux si vifs sont encore perdus dans tes rêves, tu te passes les mains dans les cheveux qui s’emmêlent sous la brise, les tâches de rousseur sur tes épaules dorées dansent devant moi.

J’ai du mal à nourrir la conversation. Je te demande si tu sais que ce sont les finlandais qui détiennent le record du monde de la consommation de café : neuf tasses de café par jour. Et c’est une moyenne, certains doivent atteindre la quinzaine. Tu ris : j’ai encore réussi à te surprendre avec mon histoire finnoise. Après dix ans de mariage, c’est assez encourageant. Je pourrais aussi te raconter les tribulations d’un grain de café depuis les hauts plateaux de Colombie jusqu’au fond de ta tasse. Demain, peut-être.

Vous buvez votre café. Enfin… je me demande si vous en buvez. Vous, les producteurs misérables du monde entier. Paysans du Brésil, du Viêt-Nam, du Kenya, de Côte d’Ivoire : buvez-vous la mixture que vous produisez ? Et vous producteurs de Jamaïque, créateurs du meilleur café du monde à ce que l’on dit ?

Je voudrais que vous sachiez l’importance sociologique de votre production dans le fonctionnement des entreprises occidentales qui rémunèrent aussi mal votre travail.

Il parait que la culture du caféier est l’une de celles qui respecte le mieux l’environnement puisqu’elle réclame très peu d’engrais. Vous devriez être somptueusement rétribués pour cultiver des trucs qui ne nous empuantissent pas la vie, tout en nous la réconfortant. La rumeur publique affirme aussi que votre activité est particulièrement favorable à l’emploi puisque personne n’a réussi à automatiser complètement la cueillette des grains de café. Qualité de l’environnement, haut niveau d’emploi, votre agriculture est vrai programme électoral.

Ils boivent du café. Presque tous : sauf Georgette qui préfère le thé, elle pense que ça fait plus distingué. A part elle, tous les collègues de la traditionnelle réunion du matin se concentrent sur leur gobelet en plastique. Le distributeur produit un liquide qui n’a qu’un lointain rapport avec le goût du café. Personne n’en a cure.

D’abord, ça donne un sujet de conversation : oui, aujourd’hui, il fait un froid de canard, un petit café fera du bien. Et puis, le cérémonial donne lieu à de bonnes plaisanteries sensées détendre l’atmosphère. Le  spécialiste du trait d’esprit, c’est Mercadier, de la compta : le roi de la touillette…

Lorsque la réunion a débuté, le café devient d’une importance stratégique. Au moment où l’on est embarrassé par une interpellation de la direction, on peut toujours plonger le bec dans son gobelet et faire mine de se brûler : ça offre quelques secondes de répit pour mijoter une réponse efficace. 

Je buvais du café lorsqu’il sentait bon. Il boira du café pour faire comme tout le monde. Vous auriez bu du café si j’en avais préparé. Puisse le ciel faire en sorte que nous buvions longtemps encore notre café…..

Une Réponse à “Conjugaison”

  1. dameraoul dit :

    Comme c’est poétique.. Et ça se marie très bien avec mon oeuf à la coque

    Dernière publication sur Dame Raoul : Résurrection

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