Nom de nom !

 Louis Gromalin n’était pas satisfait de son existence et plus précisément de son identité. Son nom lui avait valu d’être brocardé tant de fois au lycée, à l’armée, au bureau ! Par dérision, il tenait à jour un palmarès des astuces les plus éculées qu’il avait entendues à propos de son pseudonyme. « Gromalin, arrête de le faire ! » tenait la première place depuis longtemps. «Gromalin, ne joue pas au petit… »  remontait au classement depuis quelques années.

Louis pensait que son nom, digne d’un sobriquet, gâchait sa vie. Dans son entreprise, la direction soucieuse de l’image de marque de la firme, n’avait aucune intention de promouvoir Monsieur Gromalin dans un poste de responsabilité. Les succès féminins de Louis se comptaient sur les doigts d’une seule main, et encore, dans ce recensement le petit doigt ne servait à rien. Aucune femme n’avait sérieusement envisagé de s’appeler Madame Gromalin. Il fallait donc changer de nom, et peut-être même de vie. Louis savait que les lois de
la République permettaient à un citoyen de renoncer à l’appellation que son père et sa mère avaient jugé bon de lui donner à sa naissance. Encore fallait-il connaître la bonne procédure.

La première fois qu’il avait poussé la lourde porte du bureau de l’état-civil de
la Mairie, l’employée municipale de service n’avait pas vraiment encouragé sa décision. La femme était squelettique, grise de visage et de chevelure, rauque de voix. Une branche de ses lunettes, posées en équilibre sur son nez d’oiseau de proie, tenait à l’aide d’un pansement de sparadrap. Son regard d’acier se posa sur Louis après qu’il eut formulé trois fois sa question, courbé au-dessus du guichet. Elle n’avait aucune idée de la réponse qui convenait à une telle requête. Comme il n’était pas possible qu’un fonctionnaire de son rang fût mis en échec par la question d’un simple administré, sa réponse fut des plus simples sur le fond :

-          Vous croyez qu’on a que ça à faire ?

-          Et puis d’abord vous vous appelez comment ?

-          Revenez la semaine prochaine, le chef sera là…

Désarçonné par un accueil glacial, Louis s’était sagement replié non sans avoir remarqué, grâce à son badge, qu’il venait de rencontrer Madame Valérie Golote.

Il profita du laps de temps qui lui était donné pour approfondir sa réflexion. Il envisageait de changer de nom, mais n’avait aucune idée du nouvel identifiant auquel il allait prétendre. La généalogie de sa famille posait problème. Son grand-père paternel se nommait Pétard et l’on s’appelait Mouillé du coté maternel. Louis n’estima donc pas nécessaire de rendre hommage à ses ancêtres et encore moins d’accoler leurs noms pour se désigner lui-même.

Une autre solution était de chercher dans l’Histoire un homme célèbre dont il aurait pu porter le pseudonyme avec fierté. Louis se mit à rêver à ses héros préférés. Certes, il avait toujours gardé en mémoire ce tableau de Bonaparte, le regard enfiévré, franchissant le pont d’Arcole à la tête de ses grognards. Mais il renonça vite à cette solution. Non pas qu’il fut réticent à s’identifier au célèbre général, mais il n’imaginait pas que ses clients puissent s’annoncer à la standardiste de la société où il travaillait :

-          Bonjour, je voudrais parler à Napoléon Bonaparte !…

Paulette, la préposée au téléphone, ne s’était jamais distinguée par tempérament particulièrement primesautier et Louis doutait qu’elle apprécie ce genre d’entrée en matière.

Louis évacua également les chiffres : il ne pensait pas pouvoir s’intituler Onze ou Quatorze. Il appréciait pourtant beaucoup les facéties sournoises de l’éternel adversaire de Charles le Téméraire ou encore le goût pour le faste du Roi Soleil. Bien que l’idée l’amusât beaucoup, il ne voyait pas son directeur, Monsieur Meunier-Dumoulin l’interpeller ainsi qu’il en avait la sympathique habitude :

- Mon petit, Louis Quatorze, il va falloir vous remuer un peu !!…

Louis se tourna alors vers le monde du spectacle. Ce milieu-là était peuplé de gens beaux et brillants. Il pourrait être agréable de leur être comparé. Louis s’imagina un instant se faire annoncer comme Louis Clooney. Et puis, il se planta devant le miroir qui ornait l’armoire de sa chambre. Son embonpoint débordant, sa calvitie avancée, ses petites lunettes dorées sur son nez épaté, ne rappelaient en rien l’acteur américain. Mais alors en rien !

L’idée le traversa de s’affubler du nom de Louis Mariano. Il était un grand amateur du célèbre chanteur d’opérette et l’association à son nom de son prénom l’aurait enchanté. Mais là encore, il anticipa les quolibets de ses camarades de bureau qui n’auraient pas manqué de lui réclamer, à tous propos, l’exercice vocal qui rendit le grand Luis célèbre dans le monde entier :

-          Mexiiiiiiiiicoooooooooo !!!

L’affaire était délicate et Louis résolut donc d’interroger son entourage pour disposer de plusieurs points de vue comme chaque fois qu’il avait une décision à prendre.

Un matin, en se rendant à son labeur quotidien, il croisa la concierge dans les escaliers de son immeuble. Plus exactement, il avisa le mètre cinquante et les quatre-vingt kilos de Madame Réci qui s’affairait auprès du local à ordures. Il ne manqua pas de questionner la portugaise sur son sujet de préoccupation.

-          Bien le bonjour, Madame Réci…. Je voudrais vous poser une petite question : à votre avis, comme ça… comment je pourrais m’appeler ?

Lorette Réci leva son regard sombre vers Louis, tout en s’essuyant les mains sur son tablier à fleurs. Visiblement, elle cherchait à comprendre le sens caché de son interpellation.

-          Vous êtes Monsieur Gromalin, Monsieur Gromalin !

-          Madame Réci, non ! Si je ne m’appelais pas comme je m’appelle, comment pourrais-je m’appeler ?

Lorette Réci avait l’habitude des comportements parfois un peu extravagants de ses locataires. Mais ce jour là, les propos de Louis dépassaient le niveau habituel des conversations loufoques que les habitants de l’immeuble lui tenaient en rentrant d’une soirée bien arrosée.

-          Ça va, ce matin, Monsieur Gromalin ?

Louis n’avançait pas beaucoup dans sa recherche. Savoir comment l’on se nomme est une affaire sérieuse, il s’agissait de la mener soigneusement.

Le lendemain, il croisa dans la rue le regard innocent d’un gamin qui pouvait avoir dix ans. Son visage était constellé de tâches de rousseur. Devant la candeur qui se dégageait de cette frimousse émouvante, Louis eut un en envie impérieuse de s’enquérir de son avis. Les forces de l’ordre, alertées par les parents qui veillaient à quelques mètres de là, intervinrent immédiatement. Après une garde à vue de vingt quatre heures, Louis, sévèrement encadré, dut s’expliquer devant le Commissaire Arien sur son attitude bizarre envers un enfant du voisinage.

Devant ces difficultés, Louis résolut de requérir l’appui de la religion. Après avoir assisté aux vêpres du soir de sa paroisse, en compagnie d’une foule nombreuse composée de sept bigotes et du chat du curé, il demanda à voir l’officiant. Dans sa sacristie, l’abbé Kahn enleva précautionneusement son étole tout en écoutant les malheurs de Louis Gromalin. Le félin gris de l’abbé s’était également confortablement installé dans un coin pour assister à la conversation.  L’abbé Kahn avait une longue pratique des bleus à l’âme de ses paroissiens, mais aucun ne lui avait paru autant blessé par sa propre identité. A quelques mois d’une retraite ecclésiastique qu’il estimait bien méritée, il n’avait aucune envie de se lancer dans de profondes recherches théologiques sur ce point. Il décréta que deux pater et trois ave, tous les soirs, pendant trois semaines feraient le plus grand bien à Louis Gromalin.

Huit jours plus tard, Louis avait rendez-vous avec le Chef du bureau de l’Etat-Civil de la municipalité. Celui-ci était un homme pondéré, mais profondément imbu de sa fonction. Il portait discrètement, tout en s’arrangeant pour que ses interlocuteurs la remarquent, une distinction honorifique à la boutonnière. Ses cheveux d’argent peignés en arrière dégageaient un visage sur lequel les soucis de l’administration de ses concitoyens avaient creusés de profonds sillons depuis tant d’années qu’il en avait la charge. Cependant, ses petits yeux gris fixaient Louis avec la bienveillance réglementaire.

Louis tenta d’expliciter sa cause du mieux qu’il put devant le fonctionnaire. En habitué patient des exposés confus de ses administrés, ce dernier tenta de synthétiser la demande du citoyen qui se tenait devant lui :

-          Si je comprends bien, Monsieur Gromalin, vous ne voulez plus de votre nom, mais vous ne parvenez pas à en choisir un autre ?

L’homme poussa un soupir exaspéré par autant d’inconséquence et se tourna vers son écran d’ordinateur pour consulter sa base de données des noms disponibles.

-          Voyons, voyons… Qu’est-ce que nous avons ? Tiens ! Stéphane Attic…. C’est bien, çà, Stéphane Attic ! Ça ne vous plait pas ?

-          Vous avez de la chance ! J’au aussi Pierre Kiroule qui vient juste de rentrer !…

Devant la mine dépitée de Louis, le fonctionnaire cessa ses recherches. Louis réfléchissait :

-          Et si, je ne m’appelais pas ?

-          Vous voulez vous nommer Louis Pas ?

-          Non !  Je pourrais ne pas avoir de nom. Juste le temps d’en trouver un ?

L’homme de l’Etat-Civil se montra abasourdi d’une telle éventualité.

-          Si personne ne portait de nom, Monsieur Gromalin, ce serait un joyeux désordre. Les conversations seraient intenables. Il faudrait dire :

-          Tiens, j’ai rencontré Monsieur… hier. Demain j’ai rendez-vous avec Madame… !!

-          Et au moment des élections, y pensez-vous Monsieur Gromalin ? Nous ne pourrions plus faire la différence entre un bulletin blanc et un nom de candidat. Finalement nous serions tous élus !!!

Le fonctionnaire pensait surtout que l’idée de Louis sonnerait la fin de son poste et probablement de l’ascension fulgurante de l’indice de son traitement.

Le lendemain de cette conversation mémorable, Louis rencontra Louise, qui venait d’emménager dans son immeuble. Ils montèrent dans l’ascenseur en même temps. Ils se présentèrent l’un à l’autre et rirent beaucoup de la similitude de leurs prénoms.

Louise plut tout de suite à Louis et inversement. Ses petits yeux pétillants de gaieté dans son visage enfantin le ravissaient. Il s’arrangeait pour la croiser fréquemment dans l’escalier. Et puis un jour, il l’invita à dîner dans un restaurant soigneusement choisi. La jeune femme qui avait remarqué l’élégance et la gentillesse de Louis ne se fit pas priée très longtemps.

Au dessert, Louis lui fit part du malaise qui le tourmentait au sujet de son nom. La jeune femme s’exclama :

- Mais, c’est charmant, Gromalin ! Moi, je m’appelle Grossetarte !

2 Réponses à “Nom de nom !”

  1. communressac dit :

    charmante histoire, et belle langue.Bravo
    bon,la fin est un peu courte, vous pourriez faire un peu durer le suspense avant la chute.
    A part ça, une remarque: si Louis se nomme Gromalin, il semble difficile que son grand-père paternel ait pour nom Pétard
    mais j’arrête de faire le maitre d’école. J’ai vraiment beaucoup aimé

  2. encorelui dit :

    Vous avez raison…. je me suis un peu laissé emporter…
    Merci de votre réaction!
    Tintin

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